À l’occasion de la sortie de son ouvrage géopolitique « L’Europe de l’Est n’existe pas : Ces pays oubliés où se joue notre avenir », Arthur Kenigsberg revient pour nous sur cette région méconnue des Européens de l’Ouest et de ses élites politiques, alors même qu’une certaine fascination pour Vladimir Poutine persiste encore. Au cours de cet entretien, le président fondateur d’Euro Créative nous explique pourquoi parler d’Europe de l’Est bloque ces territoires dans un soviétisme révolu, comment la guerre en Ukraine rebat les cartes d’une Europe géopolitique à l’équilibre fragile, à cause de l’inconstance des États-Unis, sans oublier son lien avec la Pologne, dont les mises en garde contre les ambitions dévorantes de la Russie sont restées durant des décennies lettre morte.


Lepetitjournal.com Varsovie, Bénédicte Mezeix-Rytwiński : Arthur Kenigsberg, quel est votre lien avec la Pologne ?
Arthur Kenigsberg : Mon lien avec la Pologne, c'est d'abord un lien familial. Mon nom de famille, Kenigsberg, a pour origine l'ancien nom de la ville, désormais tristement célèbre, qui s'appelle Kaliningrad. C'est une exclave de la Fédération de Russie, bloquée entre la Pologne et la Lituanie et qui appartenait pendant très longtemps à la Prusse orientale. Les Polonais l'appellent Królewiec. J'ai aussi une partie de ma famille qui est originaire de la région de Łódź.
C'est donc un pays où j'ai quelques racines, mais des racines qui datent d'avant la Seconde Guerre mondiale.
Par ailleurs, la Pologne m'a toujours beaucoup intéressé et j'y ai vécu plus d'un an, à Varsovie, en grande partie durant mon Erasmus, en troisième année à Sciences Po.
C'est également un pays dans lequel je travaille. Je suis quasiment une fois tous les deux mois en Pologne depuis 2019, parce que j'ai longtemps travaillé avec Frédéric Petit, le député des Français d'Allemagne, Europe centrale et Balkans, et qui est lui aussi très attaché à la Pologne. Dans son équipe, c'était moi qui étais chargé du suivi de la Pologne et de son travail dans ce pays, et dans toute la région Europe centrale.
La Pologne, c'est aussi un pays que je connais bien et sur lequel je travaille toujours maintenant avec la casquette, soit de think tank pour Euro Créative, soit sous l'angle économique avec Iron Bridge où j'accompagne des entreprises françaises, notamment start-up ou scale-up, dans leur stratégie d'export sur le marché polonais, mais également des start-up et des scale-up polonaises à s'exporter en France afin de travailler beaucoup plus en européen.
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Bénédicte Mezeix-Rytwiński : Qu'est-ce qui a déclenché l'envie d'écrire ce livre « L'Europe de l'Est n'existe pas : Ces pays oubliés où se joue notre avenir » ?
Cette envie m'est d'abord venue lors discussions avec des Polonais, des Tchèques, des Ukrainiens, autour de l'Europe de l'Est, il y avait souvent cette réaction : « Nous, nous ne sommes pas l'Europe de l'Est, c'est le voisin qui est en Europe de l'Est, pas nous ! ».
Lorsque des Polonais, des Tchèques ou des Lituaniens vous expliquent que l'Europe de l'Est, c'est le Bélarus et l'Ukraine, puis ensuite, que des Ukrainiens argumentent qu'ils ne font pas partie de l'Europe de l'Est – alors que, techniquement et géographiquement, il n'y a pas plus à l'est en Europe que l'Ukraine – c'est qu'il y a un problème dans cette notion...
L'Europe de l'Est n'est donc pas qu'une définition géographique, puisque, même sur ce plan, elle n'a aucun sens. Mettre dans le même bloc l'Estonie, la Bulgarie, l'Ukraine, la Roumanie ou la Pologne, c'est géographiquement un peu bizarre.
Cette notion d'Europe de l'Est a surtout un héritage politique, puisqu'elle renvoie au communisme, au soviétisme, à des économies arriérées et en retard, ainsi qu'à des régimes qui ne sont ni démocratiques, ni libéraux.
Elle ne prend pas en compte l'évolution de ces pays à partir de 1989-1991, et encore plus depuis l'entrée de certains dans l'Union européenne en 2004-2007, sans parler de ceux qui sont maintenant sur la voie de l'accession à l'Union européenne.
C'est donc cette notion que j'ai décidée de combattre parce qu'elle fait naître un malaise chez les centre-européens qui sont définis par une zone dans laquelle ils ne se reconnaissent pas, et de la combattre dans la tête des Français parce que ça ne leur permet pas de penser correctement la zone : ça les bloque dans un espace-temps qui est révolu.
L'Europe de l'Est était valable quand il y avait une confrontation bloc de l'Ouest et bloc de l'Est avec deux modèles politiques et deux modèles d'économies qui s'affrontaient dans une Europe séparée par le rideau de fer. Maintenant que nous sommes tous désormais dans la même famille européenne, et que nous partageons la même communauté de destin, cette frontière mentale doit être cassée et ce terme est suffisamment bloquant. Voilà pourquoi j'ai voulu m'attaquer à cette notion !
Ethan Sebban : Selon vous, qu'est-ce qui manque à la France pour former des décideurs et des citoyens intéressés aux préoccupations de cette Europe centrale ?
Je dirais tout d'abord qu'il manque à la France une connaissance historique et culturelle de la région, et, ensuite, qu'il est nécessaire pour les Français, notamment pour les élites, de casser l'espèce de fascination un peu perverse pour la Russie, qui empêche de penser correctement la région.
Ces pays sont pleinement européens depuis des siècles. Cette zone n'avait pas vocation à être l'arrière-cour de l'URSS ou la « zone d'influence » de la Russie, pour reprendre une expression à la mode.
La trajectoire, la culture, la civilisation de ces pays sont pleinement européennes, et c'est ce qui manque encore aujourd'hui dans les esprits en France : on ne comprend pas qu'au niveau culturel et civilisationnel, nous sommes très proches des Polonais, des Estoniens, des Roumains...
Avant le 24 février 2022, il n'y avait pas vraiment d'intérêt pour cette partie de l'Europe. Que l'on ait été favorable à la Russie ou pro-européen, il existait une sorte de mépris à l'encontre de ces Européens qui ne sont pas tout à fait comme nous. Il y avait même, parmi les élites européennes, une espèce de nostalgie de l'Europe des Six, de l'Europe des fondateurs. Cette nostalgie était assez malvenue pour penser et approcher la région.
Lors de mes études à Sciences Po, nous étions très peu au sein de ma promotion à vouloir partir en Erasmus en Europe centrale. Il y avait un intérêt beaucoup plus important pour l'Asie ou pour l'Amérique. Pour combattre le désintérêt pour la région, il faut diffuser plus largement l'information afin de casser certains clichés, c'est pour cela qu'une présence française plus forte dans la région est vraiment nécessaire. Quand un Français met pour la première fois les pieds à Varsovie, à Prague ou à Budapest, à Tallinn ou à Kyiv, il réalise qu'il se trouve dans des pays européens modernes, à l'histoire riche et complexe.
Bénédicte Mezeix-Rytwiński : La Russie a longtemps fasciné l'Hexagone, et à ce jour encore, des défenseurs du Kremlin interviennent régulièrement dans les médias français...
Bien qu'une écrasante majorité des Français comprennent la logique impérialiste de Poutine, et malgré le changement dans le regard des observateurs français ou des analyses sur la Fédération de Russie, on observe une résurgence des discours qui favorisent la Russie, allant jusqu'à être de la propagande pro-russe dans certains cas. Il ne s'agit pas de faire des procès à ceux qui se sont trompés avant le 24 février 2022. Les Français ne sont pas les seuls dans ce cas-là, beaucoup d'Allemands s'étaient énormément trompés sur la politique russe. En Europe centrale, il y en a même qui s'enfoncent... Je pense aux actuels dirigeants Hongrois ou Slovaques.
C'est le moment pour ceux qui sont contre le projet européen de se réveiller, alors même que les négociations sur la guerre d'Ukraine patinent et que le lien transatlantique semble se fissurer chaque jour un peu plus.
Disons clairement qu'il y a des Européens qui sont plutôt à l'aise avec le fait de laisser la Russie avaler une grande partie de l'Ukraine, ou du moins atteindre ses buts stratégiques, en pensant que de toute façon la Russie ne sera pas tentée d'aller plus loin.
La fascination est peut-être un peu tombée, mais il y a toujours ce besoin chez eux, non pas d'avoir un rapport de force avec Moscou, mais d'avoir une sorte de médiation et une bonne entente. Au final, cela se fait au détriment de la souveraineté des pays d'Europe centrale et orientale. Le Kremlin est dans une logique impérialiste.
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Ethan Sebban : À votre avis, pourquoi la Russie continue-t-elle de considérer cette partie de l'Europe comme sa zone d'influence naturelle, malgré tous les changements géopolitiques depuis les années 1990 ?
Parce que c'est une puissance révisionniste. L'ADN du régime poutinien, désormais, est de combattre l'ordre établi en Europe après 1989-1991. Il n'accepte pas cette perte de pouvoir et d'influence de la Fédération de Russie sur ce qu'elle considère comme son pré carré ou une partie du monde russe.
En plus de ce combat européen, la Russie est également une puissance asiatique. Les stratèges russes comprennent bien que les enjeux en Asie face à la Chine sont difficilement gagnables. L'Europe reste donc pour la Russie le terrain de jeu sur lequel elle peut se confronter à des acteurs qui sont à peu près de sa puissance. Elle a donc vraiment besoin de l'Europe pour asseoir sa puissance.
Ethan Sebban : Pourquoi l'invasion de la Crimée et le début de la guerre dans le Donbass en 2014 n'ont pas provoqué un électrochoc semblable à celui de l'invasion à grande échelle en 2022 ?
L'électrochoc a peut-être eu lieu uniquement dans les pays d'Europe centrale et orientale en 2008 avec l'invasion de la Géorgie, que ce soit dans les États baltes, en Pologne, en Roumanie, ou même en Ukraine.
L'année 2014 marque un nouvel électrochoc. Une grande partie des élites stratégiques, militaires et politiques de ces pays comprennent que l'impérialisme russe refait définitivement surface.
De l'autre côté de l'Europe, les réactions à Berlin, à Bruxelles ou à Paris étaient un peu plus tempérées, et pour cause, le mode d'action de la Russie étant dissimulé. Au moment de l'invasion de la Crimée, les soldats russes ne s'affichaient pas dans les combats pour le Donbass. Pendant des semaines, la Russie a même nié que c'étaient ses soldats, parlant de séparatistes ukrainiens pro-russes, victimes de la répression ukrainienne voulant rejoindre la Fédération de Russie... D'après le Kremlin, le gouvernement russe n'avait donc rien à voir avec cela.
Il y a eu une sorte de naïveté et surtout d'impensé de nos élites vis-à-vis de ce procédé et, plus largement, de tout ce qui entoure la guerre hybride. En 2014, nous n'étions pas prêts pour penser et pour agir face à ces modes d'opérations. Dix ans plus tard, on est un peu plus rodé.
De plus, en 2014, je pense que les Européens, dans leur majorité, n'étaient pas suffisamment préparés pour comprendre ce qui se jouait en Ukraine. Sans oublier qu'il y avait également une forme de déni...
Les Européens savaient à peine placer la Crimée et le Donbass sur une carte. Ils préféraient continuer à ménager la Russie et avoir des relations économiques. En 2022, ce monde et cette architecture se sont écroulés.
Bénédicte Mezeix-Rytwiński : La Pologne n'a jamais cessé de se méfier de son voisin-ennemi et ne s'en est jamais caché. Aujourd'hui, la gardienne des frontières orientales de l'Europe est-elle enfin entendue et comprise ?
Avant le 24 février 2022, pendant les discussions stratégiques vis-à-vis de la Russie, la Pologne a prêché dans le désert.
Nous avons pu entendre à Paris au Quai d'Orsay ou au ministère des Armées avec Euro Créative – think tank français qui cherche notamment à rapprocher la France de la Pologne, que les Polonais étaient russophobes, paranoïaques et donc non rationnels. Pour les Français, à l'époque, la Pologne n'était pas une grande puissance européenne, donc elle n'était pas forcément à considérer. On préférait se concentrer sur les relations au sein du concert des grandes nations de ce monde, comme les membres du Conseil permanent de sécurité de l'ONU. Les Polonais jouaient les trouble-fêtes dans cette relation, donc on a préféré les mettre de côté. J'ajoute que ce n'était pas la position partagée par un grand nombre de diplomates ou militaires français à l'époque, mais cette tendance existait.
Cependant, encore actuellement, certains Français s'énervent face à la relation de la Pologne avec les États-Unis. Cette trop forte indépendance et cette sorte de fascination des Polonais pour les Américains déplaisent en France, pays profondément anti-américain ou anti-puissance américaine en Europe. Encore aujourd'hui, c'est assez compliqué d'essayer de réconcilier les irréconciliables.
Malgré le 24 février 2022 et la réélection de Donald Trump, il y a toujours des choses structurelles qui empêchent un profond rapprochement entre la Pologne et la France. On peut largement comprendre la frustration des Polonais de n'avoir pas été entendus pendant des années sur la Russie, puisque les évènements leur ont donné raison. Cependant, on peut aussi comprendre que ceux - comme les Français, qui redoutent les dangers de la dépendance des Européens vis-à-vis des États-Unis, regrettent le fait qu'une partie de l'Europe ne veuille toujours pas se mettre à jour sur les termes d'autonomie stratégique européenne.
Des lignes bougent comme le montre la célébration du traité de Nancy en mai dernier : c'est un symbole de la volonté des exécutifs de se rapprocher, mais, derrière, il faut des actes.
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Ethan Sebban : Justement, en parlant d'actes, au moment où les États-Unis commencent à se désengager de plus en plus fortement de l'Europe et à la laisser à son sort, est-ce qu'il ne faudrait pas européaniser l'OTAN, comme vous le proposez dans votre ouvrage ? Pourrait-il y avoir un geste en faveur de l'européanisation de l'OTAN qui consiste à étendre, ou même à partager, la couverture nucléaire française aux pays d'Europe centrale et orientale, dans le but de contrer l'influence des États-Unis ?
Tout d'abord, il faut savoir faire la différence entre l'Europe de la défense et le pilier européen de l'OTAN.
En France, il existe encore cette idée et ce terme de défense européenne qui restent trop flous aux yeux de nos partenaires. Il ne reste plus que les Français pour croire en une défense européenne, et encore de moins en moins parce qu'il y a des problèmes, notamment de commandement... Beaucoup de choses manquent pour que la défense européenne soit une alternative crédible à l'OTAN que l'on connaît dans sa forme actuelle.
À l'inverse, le pilier européen de l'OTAN parle beaucoup plus, car on prend une structure déjà existante pour la mettre pleinement sous commandement européen et construire des stratégies autour de cela. Par exemple, une des stratégies doit être la réelle construction d'une base industrielle et technologique de défense européenne. Une telle stratégie ne peut quasiment se faire que dans le cadre de l'OTAN, plutôt que dans le cadre de l'Union européenne.
Si on veut travailler sur ces enjeux de souveraineté européenne, et notamment sur ces questions de défense, il faut travailler avec l'OTAN parce qu'une grande partie des pays européens font de cette organisation leur principale garantie de sécurité.
Pour rebondir sur le parapluie nucléaire, moi, je partage cette vision d'élargissement, et je pense que c'est également la vision du président Emmanuel Macron. En ce mois de janvier 2026, il est probable qu'il redéfinisse la dissuasion nucléaire française en lui donnant une dimension plus européenne lors de grandes annonces.
Ma crainte, c'est que les pays d'Europe centrale et orientale rejettent ces annonces. Un tel élargissement pourrait intéresser les alliés de la France, mais l'exprimer publiquement risquerait de donner aux États-Unis, une raison supplémentaire de se désengager.
C'est notamment le cas pour les Polonais, dont tout l'enjeu est de conserver l'implication américaine en Europe centrale, et plus particulièrement en Pologne.
Il y a également plein de modalités techniques sur ce qu'on entend par parapluie nucléaire français sur l'Europe centrale et orientale. Il y a plein d'enjeux, puisque, pour le moment, il n'est pas du tout question d'un partage du « bouton » avec d'autres pays. La décision resterait française et l'on verrait certainement des avions français avec des charges nucléaires être établis dans d'autres pays européens.
Néanmoins, d'autres enjeux entrent en scène, puisqu'à partir du moment où nous mettons ces pays sous notre parapluie, il faut qu'au niveau budgétaire, ils s'impliquent aussi dans le financement du nucléaire militaire français.
Tous ces facteurs techniques qui sont cruciaux peuvent être bloquants dans les mois qui viennent.
Ethan Sebban : Quelles sont les différences entre ce que propose l'article 5 du traité de l'OTAN et ce que propose l'article 42-7 du traité sur l'Union européenne ? BMR : Dans un post sur LinkedIn publié en décembre 2025, vous avez écrit : « Il est désormais crucial de convaincre notre opinion publique, et surtout une grande partie de la classe politique, que nous devons être prêts à mourir pour Tallinn. » Ce sont des mots forts...
Oui, cela a interpellé beaucoup de personnes et j'ai reçu beaucoup de messages me demandant de plus amples explications.
L'article 5 du traité de l'OTAN impose des consultations, à savoir si on donne suite, notamment par des opérations militaires, en réponse à une agression, pour savoir si nous sommes tous d'accord qu'il s'agit d'une agression contre un des États membres de l'OTAN. La seule fois où ça a été activé, c'était le 12 septembre 2001, juste après les attentats qui ont frappé New York, avec une unanimité des États membres qui a permis de déclencher l'article 5.
L'article 42-7 est différent, car ce ne sont pas des consultations. À partir du moment où un État de l'Union européenne est agressé, l'ensemble des pays européens doivent lui porter assistance par tous les moyens, donc également les moyens militaires.
En résumé, il y a d'abord une différence dans les approches des articles qui ne sont pas les mêmes : l'article 42-7 est beaucoup plus engageant. Prenons un exemple autour de l'Estonie. Si demain la Fédération de Russie s'en prenait à la région de Narva pour la mettre sous pavillon russe, il y aurait des consultations dans le cadre de l'OTAN. L'Estonie demanderait certainement l'activation de l'article 5.
Si des pays bloquaient une riposte militaire de l'OTAN, en empêchant l'unanimité, ça ne voudrait pas forcément dire que l'OTAN est morte et désunie. Des pays pourraient adopter un discours du type : ce n'est pas vraiment une agression, cela peut faire partie de la guerre hybride russe, il faut faire attention à ne pas faire rentrer les États-Unis dans un conflit militaire direct avec la Fédération de Russie à cause du risque nucléaire, etc. Ce type de blocage peut être un scénario probable et on mesure mal les conséquences sur l'avenir de l'OTAN dans des cas comme celui-ci.
Du côté de l'Union européenne, ce serait très concret. Si, nous Français, par exemple, disons que nous n'intervenons pas après une agression militaire sur l'Estonie, cela signe, pour moi, la fin de l'Union européenne.
L'Union européenne représente une mise en commun d'une partie de notre souveraineté pour en faire une souveraineté partagée – c'est déjà un acte politique fort de la part des États membres, car on est convaincu qu'ensemble, on est beaucoup plus forts. On accepte de déléguer notre souveraineté et d'avoir cette souveraineté partagée. Mais si, en face d'une agression, nous ne sommes pas capables d'avoir des actions fortes, alors cette petite musique va s'installer : on met en partage nos souverainetés, mais on n'est pas prêts à mourir les uns pour les autres.
Finalement, nous allons nous concentrer sur nos intérêts divergents et l'Union européenne va s'écrouler sur elle-même. À noter toutefois que, dans cet exemple, je ne suis pas du tout rentré dans les enjeux moraux, je reste vraiment sur les enjeux politiques.
En plus de la menace d'écroulement de l'Union européenne, on pense rarement au fait que l'Estonie est dans la zone euro. Comment réagirait notre monnaie partagée si un pays de sa zone était attaqué et qu'on ne le défendait pas ? Cette menace sur l'Estonie est aussi une menace sur notre monnaie.
Ainsi, beaucoup d'éléments nous laissent présager qu'on partage beaucoup plus de choses dans l'architecture de l'Union européenne que dans celle de l'OTAN.
L'OTAN reste à un niveau militaire et stratégique alors que l'Union européenne comporte une dimension politique. C'est une construction unique dans l'histoire politique mondiale, mais c'est aussi une construction fragile. L'article 42-7 est un pilier pour l'Union Européenne parce que cela représente vraiment la solidarité européenne et, sans cette solidarité, le projet européen est balayé.
Bénédicte Mezeix-Rytwiński : 2027 sera l'année des élections présidentielles françaises et des élections parlementaires en Pologne... Mais avant cela, peut-on encore croire en la résolution de la guerre en Ukraine ou se dirige-t-on vers un conflit qui s'installe dans la durée, un entrefilet sur les chaînes d'information en continu avec lequel on va apprendre à vivre ? Désolée, je vous parle de mon angoisse...
C'est mon angoisse aussi que cette guerre en Ukraine devienne un entrefilet sur nos chaînes d'information en continu ou qu'on s'y habitue. Je suis également angoissé par une paix bradée. C'est-à-dire que les Européens se disent : « il ne faut pas que cette guerre dure, nous ne sommes pas capables de soutenir l'Ukraine dans la durée et de mobiliser nos opinions publiques suffisamment dans le temps pour garder le soutien à l'Ukraine, donc il faut que ça se termine par une paix bradée avec la Fédération de Russie. »
Malheureusement, la seule chose qui pourrait éviter qu'on se retrouve effectivement sur une guerre qui dure 10 à 15 ans, c'est que l'Union Européenne et les pays européens prennent le relais de la perte du soutien américain et soutiennent l'armée ukrainienne pour qu'elle tienne le plus possible, afin de pousser dans ses retranchements la Fédération de Russie et l'économie russe.
Le fait d'avoir une paix bradée parce qu'on a peur d'un conflit qui dure, c'est très dangereux pour l'architecture de sécurité de l'Europe, et ça ne pourrait qu'exciter les ambitions impérialistes du Kremlin.
Bien sûr, je comprends parfaitement cette angoisse, mais si on veut parler des négociations, pour moi, elles sont dans une impasse aujourd'hui parce qu'on demande aux Ukrainiens de faire des concessions territoriales extrêmement lourdes.
C'est plus de 20 % de leur territoire qui seraient amputés. La contrepartie par la Coalition des Volontaires ? Des garanties de sécurités solides. Mais si des garanties de sécurité sont prises pour l'Ukraine, alors cela devient inacceptable pour les Russes qui souhaite la vassalisation de Kyiv.
On est donc dans une impasse où le rapport de force, qu'il soit entre les Européens et la Russie, ou les Américains et la Russie, n'est pas suffisamment élevé pour que Vladimir Poutine cède. Les Russes ne feront pas de concession.
Ethan Sebban : Sans l'aide des États-Unis, les économies européennes auront-elles la volonté et la capacité d'aider l'Ukraine ?
Les moyens et la volonté sont deux choses différentes. Les économies européennes en ont les moyens. Moins de 1% de la richesse annuelle de l'Europe est dédiée au soutien à l'Ukraine. Est-ce que si on considère que cette guerre d'Ukraine est existentielle soit pour l'Europe, soit pour son architecture de sécurité, ça ne mérite pas plus de 1% de la richesse annuelle du continent européen ?
Par exemple, ce sont les Allemands qui montrent la voie sur ce soutien avec la somme considérable de 11 milliards d'euros d'aide à l'Ukraine pour 2026. La France, si on s'inscrit purement dans les montants, fait pâle figure. Son soutien prend une forme différente en donnant du leadership politique. Emmanuel Macron prend plus ou moins la tête de la coalition des volontaires, ce qui est très important pour les Ukrainiens.
Mais, dans les faits, parce que l'armée ukrainienne et l'État ukrainien ont besoin de boucler des budgets, d'acheter des armes et de payer les soldats, les donations de la France ne sont pas suffisantes. Malheureusement, la France n'est pas le seul pays européen concerné par cette insuffisance.
C'est très dangereux d'annoncer aux opinions publiques une augmentation du soutien à l'Ukraine, alors que les médias, et à raison parce que ces scandales de corruption existent, alertent sur le risque d'évaporation de cet argent.
On est sur une ligne de crête. Effectivement, il est très compliqué aujourd'hui de soutenir le fait qu'il faut largement augmenter notre soutien à l'Ukraine. Mais, si on n'arrive pas à y parvenir, c'est qu'on ne considère pas encore que cette guerre d'Ukraine est fondamentale pour nous.
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Bénédicte Mezeix-Rytwiński : Un discours persistant sur la « nazification » de l'Ukraine alimente une perception négative du pays. Dans un contexte où une partie de l'opinion s'informe exclusivement via les réseaux sociaux, ces amalgames contribuent à brouiller la compréhension des enjeux...
La fin de votre phrase dit tout. Effectivement, toutes ces idées surfent sur une grande méconnaissance de l'Ukraine. Ce n'est pas un pays parfait, loin de là, mais il n'y a pas de pays parfaits dans le monde. Pour prendre un exemple, avant que j'aille en Pologne, j'ai beaucoup de Français qui me disaient : « mais pourquoi tu vas faire ton Erasmus dans un pays nazi ? » parce qu'à l'époque c'était un gouvernement qui était jugé ultra nationaliste, etc., faisant un raccourci directement vers le nazisme, le fascisme et le nationalisme. Quand on connaît un minimum l'histoire de la Pologne, comment peut-on penser que les Polonais sont des nazis ? C'est pareil avec une partie de l'histoire de l'Ukraine qui a effectivement des relations troubles avec le nazisme, il ne faut pas le nier. J'insiste bien sur « une partie ». Lorsqu'on connaît l'histoire de l'Ukraine et les multiples occupations qu'elle a vécues, on comprend mieux, sans excuser, certaines dérives nationalistes. Mais l'Ukraine et les Ukrainiens ne peuvent pas être résumés à Bandera et ses troupes.
C'est une histoire complexe dans une époque où on refuse, peut-être, la complexité. C'est blanc ou noir, et il devient très facile de faire circuler de fausses images ou des images détournées. C'est un défi en plus pour l'Ukraine.
« L’Europe de l’Est n’existe pas : Ces pays oubliés où se joue notre avenir »
• Édition Eyrolles
• Paru le 25 septembre 2025
• Au prix de 19.90 euros en version papier
• 176 pages

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