Édition internationale

Thierry Doucerain : EDF en Pologne, de l'énergie carbonée à la transition          

Thierry Doucerain a fait toute sa carrière professionnelle au sein du Groupe EDF dans les domaines de l’Ingénierie de construction de centrales nucléaires et thermiques, puis a occupé le poste de directeur du Centre d’Ingénierie Thermique et présidé pendant quatre ans EDF POLSKA, jusqu’à la cession de la société à PGE. Il revient sur le développement d’EDF en Pologne, ainsi que sur les enjeux et défis de la transition énergétique polonaise. Son témoignage a été initialement publié dans la Revue des Mines.  

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RosZie
Écrit par Thierry Doucerain (N73)
Publié le 6 janvier 2026, mis à jour le 7 janvier 2026

 

 

Comment EDF, première entreprise étrangère à acquérir une société privatisée du secteur énergétique, s’est-elle développée en Pologne ? 

Jusqu’à la fin de la République populaire de Pologne (PRL - Polska Rzeczpospolita Ludowa) en 1990, la production d’électricité et de chaleur était assurée par un monopole d’État rattaché au ministère de l’Énergie. À partir de 1990, pour sortir le pays de son économie communiste et préparer l’entrée de la Pologne dans l’Europe, les gouvernements successifs d’obédience libérale ont procédé au démembrement du monopole d’État et créé ainsi des sociétés régionales, afin de stimuler la concurrence et aussi faciliter la cession d’une partie d’entre elles à des investisseurs étrangers.  

Après avoir été la première entreprise étrangère à acquérir une société privatisée du secteur énergétique (EC Kraków SA), EDF a pu ainsi progressivement acquérir cinq autres sociétés du secteur énergétique polonais situées à Gdańsk et Gdynia, Rybnik, Wrocław, Toruń et Zielona Góra. Ces sociétés, indépendantes au départ, ont été fusionnées, les Services Support mutualisés, ce qui a donné naissance en 2013 à EDF POLSKA, société de droit polonais, 3e énergéticien polonais gérant directement 8 sites de production d’électricité et de chaleur, et employant plus de 3000 personnes.  

Sur ces 8 sites, un seul (Rybnik en Silésie non loin de Katowice) était dédié à une production purement électrique (avec 8 tranches de 225MW) les sept autres (Cracovie, Gdańsk, Gdynia, Wrocław, Toruń et Zielona Góra) produisaient électricité et chaleur en cogénération alimentant les réseaux de chauffage urbain. En 2013, sept sites fonctionnaient au charbon, le 8e (Zielona Góra) produisait avec un gaz naturel domestique. 

EDF POLSKA était donc présente sur les marchés de l’électricité et de la chaleur, avait des résultats excellents, conformes aux objectifs du Groupe EDF. EDF SA a néanmoins décidé en 2015, pour des raisons stratégiques et financières, de lancer un processus de vente de EDF POLSKA, qui a été finalisé fin 2017 à PGE, le principal groupe énergétique polonais. 

J’ai eu le privilège d’être expatrié par EDF en Pologne entre fin 2011 et début 2018 dont les quatre dernières années en tant que CEO de la société jusqu’à sa cession à PGE. 

Ce fut une expérience riche, sur les plans professionnel, personnel et humain, dans un pays disposant d’une importante culture industrielle, notamment dans le domaine de la construction et de l’entretien des centrales électriques. La Pologne est un pays attachant, par son histoire qui a été souvent tragique et par la volonté de ses citoyens à défendre son indépendance et sa souveraineté. 

 

Le contexte énergétique : un changement progressif de paradigme en Pologne 

En 2011, quand je m’installe en Pologne, le système énergétique est dominé par le charbon, qui constitue une véritable culture, symbolisant l’indépendance et la sécurité. L’abandon de cette ressource n’est que rarement évoqué et l’expression « transition énergétique » n’est pas utilisée. 

Ce contexte va néanmoins peu à peu évoluer pour deux raisons. La première est la prise de conscience de la nocivité du charbon dans les phénomènes de smog dans certaines villes, comme Cracovie ou en Silésie (où réside l’essentiel de l’industrie charbonnière), notamment par la combustion de charbons de mauvaise qualité dans des chaudières individuelles. La deuxième est la pression de l’Union européenne, qui va progressivement affirmer son ambition de décarbonation jusqu’à la neutralité Carbone en 2050. 

L’idée d’une sortie du charbon inéluctable pénètre peu à peu les esprits, même si les oppositions syndicales et politiques restent fortes. 

Même les gouvernements nationalistes et conservateurs vont s’inscrire dans cet objectif, en rendant publique en 2021 une Politique Polonaise de l'Énergie – Energy Policy of Poland 2040, première feuille de route vers la décarbonation de l'énergie et en signant avec les syndicats de mineurs, toujours très influents, un accord qui prévoit la fermeture de la dernière mine en 2049. 

 

Entretien : Guillaume Pitron, « La transition énergétique est une relance de l’Histoire » — 2/3

 

Quels sont les enjeux et défis de la transition énergétique polonaise ? 

Les défis à relever pour transformer le secteur énergétique sont nombreux et complexes et vont bien au-delà du simple déclassement des centrales fonctionnant au charbon. Trois enjeux structurent cette transformation : 

  • Un enjeu de santé publique d’abord. L’utilisation de chauffages individuels utilisant des charbons de mauvaise qualité, voire des déchets ménagers, est encore très répandue et est une des causes des phénomènes de smog, de maladies respiratoires coûteuses pour le système de santé et de décès anticipés.  
  • En second lieu la reconversion industrielle et économique des régions minières. Elle nécessitera du temps et des ressources financières importantes, qui devraient être en partie fournies par des fonds européens dédiés (« fair transition fund ») 
  • Enfin, le remplacement progressif du système actuel de production d’électricité et de chaleur par un système pas ou peu carboné, basé sur le développement des énergies renouvelables et du nucléaire, l’efficacité énergétique. Ce nouveau système doit assurer la sécurité d’approvisionnement, l’indépendance énergétique et un coût acceptable pour l’économie.  

 

Comment la Pologne peut-elle concilier indépendance, sécurité et décarbonisation à un coût acceptable pour l’économie ?

 

Chauffage urbain, chauffage individuel : comment se chauffe-t-on en Pologne ?  

Trois modes de chauffage couvrent la quasi-totalité des situations : 

  • Le chauffage urbain via les réseaux de chaleur. Ce système est présent dans la plupart des villes polonaises. Il est alimenté par des chaudières ou des centrales de cogénération fonctionnant le plus souvent au charbon. Ces systèmes sont exploités pour les villes petites ou moyennes par des entités communales et pour les plus grandes villes par de grands énergéticiens publics ou privés (dont DALKIA, VEOLIA). 
  • Le chauffage individuel à partir de vieilles chaudières utilisant le charbon de qualité médiocre ou toute sorte de combustibles (déchets ménagers, par exemple). Ces systèmes sont particulièrement nocifs pour la qualité d’air et la santé publique. L’OMS estime que cette qualité d’air est la cause de 48000 décès par an. 
  • Enfin, le gaz particulièrement adapté pour les résidences éloignées des réseaux de chaleur et marginalement les pompes à chaleur 

 

Comment EDF Polska a-t-elle contribué à la réduction de l’impact environnemental de ses centrales ?  

EDF s’est inscrite dans ce mouvement par trois actions structurantes. 

D’abord par la dépollution entre 2011 et 2016 des fumées des centrales fonctionnant au charbon. Un milliard d’euros (dont 15 % sous forme de subventions de l’Union européenne) ont été investis pour ramener les émissions de soufre, d’azote et de poussières sous les normes européennes

Ensuite, par une politique encourageant les propriétaires de maisons équipées d’une chaudière individuelle à charbon à renoncer à ce mode de chauffage et à se raccorder au réseau urbain. 

Enfin, autant que possible, par l’utilisation dans les centrales de cogénération de combustibles moins ou pas carbonés (biomasse, gaz naturel, gaz de mines). Sur la ville de Toruń (nord de la Pologne) EDF assurait la production et la distribution de chaleur à partir de chaudières vétustes (situation fréquente en Pologne) qui ne répondaient plus aux normes européennes. EDF POLSKA a remplacé ces vieilles chaudières par une cogénération au gaz naturel, qui a constitué une première dans ce pays, après pas mal de réticences de la ville de Toruń inquiète à l’idée de dépendre du gaz russe.  

 

Transition énergétique en Pologne : exemple du mix électrique 

Le mix électrique confirme d’année en année la baisse régulière de la part du charbon, qui est passée de 80% en 2018 à 57.1% en 2024.  

Cette réduction de la part charbon est due d’une part à la croissance des énergies renouvelables, dont la part est passée de 12.7% en 2018 à 29.7% en 2024 et, d’autre part, des centrales à gaz, dont le coût au MWh est en général inférieur à celui du charbon (7% en 2018 contre 12% en 2024).  

La Pologne a engagé une profonde transformation de son mix électrique et est aujourd’hui clairement sur la voie de la neutralité carbone en 2050. Mais il lui faut maintenant engager deux programmes qui sont tous deux des défis technologiques et industriels en termes de maitrise des coûts et des délais. 

D’abord compléter son panel de sources renouvelables par de l’éolien offshore. Le potentiel de cette source en mer Baltique est estimé à 20GW et le gouvernement polonais a déjà attribué de premiers lots à des sociétés polonaises. 

 

Démarrer le programme nucléaire ensuite avec la mise en service dans la décennie 2030 de la première unité, point de départ d’un ambitieux programme de 6 à 9 GW. Le recours au nucléaire est indispensable, car elle est une source « pilotable » décarbonée capable de compenser l’intermittence des énergies renouvelables et permettant ainsi de sortir du charbon. 

 

Mix électrique : quoi de neuf sur le marché de l’énergie en Pologne ?

 

 

Quid de la Pologne en 2025 ?  

La Pologne a conquis en Europe une place éminente, par son engagement à défendre la sécurité, qu’elle soit militaire, énergétique ou agricole et à alerter, bien avant le déclenchement de la guerre en Ukraine, sur le risque russe. Elle est devenue une alliée stratégique majeure. 

Sécurité et compétitivité de l’Europe ont été les priorités de la présidence polonaise de l’Union européenne. 

Dans ce contexte, le couple franco-polonais est nécessaire à l’Europe pour atteindre ces objectifs. La signature du Traité de Nancy le 9 mai 2025, par Emmanuel Macron et Donald Tusk, Premier ministre de la Pologne, pour « une coopération et amitié renforcée » témoigne de la permanence de la relation et de l’amitié franco-polonaise

Sur la question toujours sensible de la quasi-exclusivité dont bénéficient les États-Unis comme fournisseur de la Pologne, la coalition libérale et europhile qui gouverne la Pologne depuis octobre 2023 a fait bouger les lignes, comme le montre l’achat de satellites Pléiades Néo d’Airbus

 

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