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Sur les traces de mon ancêtre, gardien de but, né en Pologne près de Cracovie 

Peu avant de venir en Pologne, j'ai appris, par une grand-tante, que j'avais un ancêtre polonais, qui avait même une fiche Wikipedia. Son nom, c'est Israël Elsner, né dans la ville de Dąbrowa Tarnowska, près de Cracovie, au cœur de l'été 1909. Il aurait vécu la première partie de sa vie dans l'ancienne capitale polonaise, Cracovie, puis, vers 20 ans, serait parti en France, d'abord à Nancy, pour suivre des études, puis à Amiens, où là, il est devenu gardien de but du Amiens AC, lors de la saison 1934/1935. D'après mes recherches, sa carrière dans le football est assez renommée, même si elle a été très courte. Malheureusement, mes connaissances s'arrêtent là ! C'est pourquoi j'ai décidé de me tourner vers Katarzyna Kacprzak, généalogiste polonaise, spécialiste des ascendances juives, afin de me guider dans ma quête mémorielle. 

Couverture faite par ©Lepetitjournal.com VarsovieCouverture faite par ©Lepetitjournal.com Varsovie
Écrit par Ethan Sebban
Publié le 18 janvier 2026

 

Lepetitjournal.com Varsovie Ethan Sebban : Katarzyna Kacprzak, vous, au départ, qu'est-ce qui vous a poussé à devenir généalogiste et à remonter le fil des vies passées ?

Mon point de départ, c’est une double frustration. D’une part, à l'âge de 30 ans, j'ai découvert que mon père avait été adopté et j'ai tout de suite voulu retrouver les traces de mon grand-père biologique. 

D’autre part, à peu près à la même époque, j'ai également appris que mon arrière-grand-mère avait vécu avant la Seconde Guerre mondiale dans un quartier habité à presque 90% par une population juive. Ce quartier s’est par la suite retrouvé dans les délimitations du ghetto de Varsovie créé par les Allemands en octobre 1940. Durant cette période, mon arrière-grand-mère avait voulu sauver le fils de sa meilleure amie lorsque les déportations ont commencé. Cette tentative de secours a malheureusement été avortée à cause d’un Volksdeutsch – un citoyen polonais d’origine ethnique allemande, travaillant pour la Gestapo, car elle avait été dénoncée par un membre de sa famille. 

Face à la menace, elle a dû fuir immédiatement Varsovie avec ses quatre enfants. Son amie juive et ses deux enfants ont été assassinés dans le centre d’extermination nazi de Treblinka. 

Devenir généalogiste a donc été pour moi un besoin de clôturer mon histoire personnelle en retrouvant mes propres origines, mais aussi, dans un plus large contexte, de sauver la mémoire de ceux qui n'ont pas survécu durant la guerre. D'une manière symbolique, j'achève ce que mon arrière-grand-mère n'a pas pu faire…

 

 

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Vous aidez de nombreuses familles à retrouver leur ascendance juive, mais pas seulement. Au cours de vos recherches, avez-vous parfois des surprises concernant les origines, les conversions à une autre religion, des ancêtres dont on veut retracer l'histoire ?

Je suis connue pour m'occuper des cas concernant les secrets de famille. Les surprises et les non-dits précèdent souvent les recherches, comme cela a été votre cas, Ethan. 

Ainsi, j'ai eu des cas où l’on m’a demandé d'éclairer des suicides ou de retrouver les origines juives qui avaient été cachées par la famille. 

Il m’arrive également de tomber fréquemment sur des informations délicates à propos d’un ancêtre et il est parfois difficile pour les descendants d'accepter cette découverte. Ce cas de figure m’arrive surtout avec les familles descendantes des survivants de la Shoah

Dans ces familles, la mémoire sur les ancêtres est sacrée et ils veulent continuer à préserver une bonne image de ceux dont la vie a été si brusquement ôtée. Ces ancêtres deviennent presque des figures de bronze que l'on vénère, mais qui sont loin de la réalité de ce qu'ils étaient durant leur vie

Par exemple, lors d’une recherche, une famille pensait que son ancêtre était homme vénérable, voire même un rabbin, alors que, d’après les documents que j’ai pu retrouver, c’était un criminel coupable d’assassinat

 

Dans ce genre de cas, je me heurte souvent au refus des personnes que j’aide qui remettent en question ce qu’un document peut témoigner de la vie réelle. Bien entendu, je ne le prends pas personnellement, c'est toujours un choc pour une famille d’apprendre de telles informations, qui nécessitent du temps pour être acceptées. 

 

Dans mon cas, longtemps, j'ai cru que, si mon père avait été élevé par son père biologique, il aurait été différent avec moi et ma vie en aurait été plus facile. En vérité, après 12 ans de recherche, j’ai appris, en parlant avec une personne qui a grandi avec mon grand-père naturel, que c’est le contraire qui se serait produit : mon père a finalement eu de la chance de ne pas grandir avec son père biologique. 

 

La généalogie n'est pas seulement une histoire servant à façonner son arbre généalogique, c'est aussi une histoire permettant de mettre en lumière des secrets de famille et de relâcher les traumatismes transgénérationnels. C’est un voyage interne que l’on fait pour comprendre l'expérience vécue par nos ancêtres. 

 

Pour moi, la plus grande leçon a été de comprendre que le destin de nos vies est entre nos mains. Nous pouvons choisir de nous arrêter dans le « cela serait différent si…  » ou commencer à travailler sur nous-mêmes en puisant dans l'histoire de notre famille. Avec le temps, les réponses que l’on cherche viennent à nous lorsque nous sommes prêts à les entendre. 

 

Mon ancêtre, Israël Elsner, est né à Dąbrowa Białostocka et a vécu dans plusieurs pays. Faut-il contacter toutes les administrations des pays concernés ou existe-t-il un moyen plus global de retracer son parcours ? 

Oui, durant cette recherche, j'ai puisé dans les archives de différents pays : la Pologne, la France, Israël et les États-Unis. Il existe des bases généalogiques plus globales, comme Ancestry ou Myheritage mais ces bases sont loin d'être complètes et contiennent plusieurs erreurs d'indexation. Ainsi, il est nécessaire de savoir comment exploiter ces données, en plus de s’affranchir du coût d'abonnement souvent requis pour accéder à ces bases. En Pologne, les informations généalogiques sont décentralisées. Il faut donc savoir s'adresser à plusieurs entités locales

Ce que je conseille toujours de faire en premier, c'est de prendre une feuille, d'écrire tout ce dont on est certains, avec une autre couleur, d’écrire des hypothèses, et de choisir enfin une autre couleur pour annoter ce que notre recherche confirme.

 

Dans le cas d’Israël Elsner, Dąbrowa Białostocka figure en tant que lieu de naissance sur sa page Wikipédia mais sans qu’un document confirme cette affirmation. Pour moi, c'est toujours un red flag. Les documents que vous m’avez fournis, Ethan, citent effectivement une ville du nom de Dombrowa. Cependant, il peut s'agir de plusieurs endroits : Dąbrowa Białostocka, Dąbrowa Tarnowska, Dąbrowa Górnicza ou maintes autres petites villes et villages qui portent ce nom très répandu en Pologne. 

Sachant qu'Israël a par la suite vécu à Cracovie dans son enfance, il faut d'abord se pencher sur Dąbrowa Tarnowska qui est la ville la plus proche de Cracovie et qui était également dans la même zone administrative durant la période de division de la Pologne entre la Russie, la Prusse et l'Autriche avant l’indépendance acquise après la Première Guerre mondiale. De cette manière que j'ai pu retrouver son acte de naissance. 

 

Pourtant, attention, il y a ici un autre piège ! Dans la partie de la Pologne sous contrôle autrichien, les Juifs enregistraient rarement leurs mariages. Israël est donc qualifié d'enfant illégitime de Rubin Mayer et Szajndel Kamm dans les archives. Grâce aux documents de naissance de sa fratrie, j’ai pu retrouver la confirmation des changements de noms de famille qui ont eu lieu avec la légalisation des mariages rituels, légalisation prenant place qu’après la naissance d’Israël et suite à laquelle la famille a officiellement adopté le nom Elsner.

 

 

Article de The Boston Globe en 1936 concernant Israël Elsner
Article de The Boston Globe en 1936 concernant Israël Elsner

 

 

Après avoir vécu en France, en 1935, Israël Elsner est parti en Palestine mandataire, avec une équipe polonaise pour un tournoi de football, les Maccabiades. Contrairement au reste de l'équipe, lui, il n'est pas retourné en Pologne après l'événement sportif. Il aurait donc été le seul de l'équipe à survivre à la Shoah. Au-delà de mon histoire, Katarzyna Kacprzak, comment faites-vous pour retrouver la trace de gens qui soit, ont voulu disparaître et se cacher sans laisser de traces, en changeant même parfois leur nom, soit qui partaient dans la précipitation ? 

D'abord, je serais plus prudente sur le fait de dire qu'Israël était le seul survivant. D’où provient cette information ? A-t-on accès à la liste des participants et avons-nous vérifié leur sort ? Ce genre de phrase est souvent utilisé pour renforcer le côté dramatique d’une histoire. Dans la recherche je vous conseille de questionner toutes les informations qui ne sont pas basées sur des documents, mais également à ne pas croire tout ce que les documents peuvent dire. L'histoire de la famille Elsner nous présente en effet le frère d’Israël, Leizer Elsner, aussi joueur de foot connu sous le nom de Léon Elsner. Après la guerre, il adopte le nom de Karol Klimek. Cette information ne se trouve que sous forme d'une annotation sur son acte de naissance. Ce n’est qu’avec cette rigueur que l’on peut retrouver sur la liste des survivants. 

Il est aussi intéressant de noter que c'est probablement Leizer Elsner qui a témoigné auprès du Yad Vashem sur les membres de sa famille ayant perdu la vie au cours de la Shoah. Pour son témoignage, il a utilisé le nom d’Eliezer El-Zohar, nom qui aurait aussi été adopté par son frère Israël Elsner. 


 

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Je suis également face à un écueil : comment prouver son lien de parenté devant les autorités polonaises dans le cas où le lien avec son ancêtre polonais est un descendant issu d'une union illégitime ? 

Lorsqu’il s'agit d’actes de naissance de moins de 100 ans, ou d'actes de décès ou de mariage de moins de 80 ans, il est indispensable de prouver un lien de parenté auprès de l’administration polonaise. 

Je me suis aussi heurtée à cette contrainte lors de mes recherches personnelles. Ce que je suggère face à cela, c'est de trouver des moyens de remplacement. Par exemple, si nous recherchons un acte de décès et que l'accès à des documents nous est refusé par le bureau d'état civil, nous pouvons rechercher les index des cimetières. Il existe plusieurs sites mondiaux et locaux qui proposent ce genre de service, parfois gratuit, mais souvent payant. 

Si on arrive à retrouver une tombe et que celle-ci semble visitée, la meilleure solution est de laisser une lettre à la famille. C'est de cette façon que j'ai pu retrouver les éléments manquants et contacter les descendants de mon grand-père biologique. 

Aujourd'hui, il existe aussi plusieurs sites de généalogie où l’on peut retrouver des membres de sa famille. 

Une autre alternative est d’accéder aux registres d'habitants. Beaucoup d’entre eux sont déjà en ligne. 

Au cours de votre recherche, vous pouvez également vous appuyer sur des documents militaires, des articles de presse... Il faut être très ouvert dans sa recherche. Je crois que ce qui représente le plus grand défi, c'est la multitude de langues qu'il faut utiliser durant sa recherche. Dans notre cas, il s'agissait du français, du polonais, de l’allemand, de l’anglais et de l'hébreu. 

D'autres langues que j'utilise au quotidien pour faire mes recherches dans les archives polonaises sont le latin et le russe. Pour l'instant, les traductions à l’aide de l’intelligence artificielle apportent souvent plus de confusion que d'aide, mais je pense que la situation va certainement s'améliorer.


 

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Katarzyna Kacprzak, comment procédez-vous quand on a quelques informations sur son ancêtre, comme dans mon cas avec Israël Elsner, mais que subsistent de très nombreuses zones d'ombres, sur d'autres moments de sa vie ? 

Comme j’ai pu le dire précédemment, il faut d’abord réaliser ce premier exercice, qui est d'écrire tout ce que l’on sait sur notre ancêtre. Après cela, il faut explorer chaque élément. Dans le cas d'Israël, on sait qu'il est parti faire des études en France. On pourrait donc contacter l'université locale pour voir si son fichier existe toujours dans les archives universitaires. On possède également une information sur un voyage d'Israël aux États-Unis en 1936. On peut dès lors retrouver son document d'entrée pour voir qui a été sa personne de contact. J'ai, par exemple, retrouvé ce document qui me permet de prouver qu'il était marié et que sa femme s'appelait Dora.

Une question se pose alors : comme la possibilité d’un mariage à Amiens a été évoquée dans un de nos premiers documents, est-il possible de retrouver un tel acte de mariage dans les archives françaises ?

Chaque document nous donne des informations supplémentaires permettant de construire un nouveau point de départ pour avancer sur notre recherche. Cette piste du mariage m'a amené à découvrir qu'il existe des descendants d'Israël Elsner en Israël avec qui j'espère entrer en contact. 

Cependant je dois dire Ethan que vous aviez vraiment beaucoup d'informations sur votre arrière-grand-père avant même que je commence ma recherche, du fait de la carrière footballistique d’Israël Elsner, faisant de lui un personnage public, et du travail de recherche de votre grand-tante. 

 

Pour la plupart de gens, on ne peut retrouver que des informations basiques, comme l'acte de naissance, de mariage, ou de décès, ainsi qu’une tombe dans un cimetière. Dans de nombreux cas, même ces informations peuvent être très limitées, surtout si on parle d’ancêtres juifs qui ont péri sous les actes de la barbarie nazie

Néanmoins, il faut toujours d'abord essayer et, même si l’on ne retrouve rien, il faut reprendre la recherche dans quelques années. 

Pour ma part, cela m'a pris 12 ans de clôturer la recherche sur mon grand-père. Avec certaines personnes, nous réouvrons la recherche tous les 5 ans afin de vérifier qu’aucune nouvelle piste de recherche ne s'est ouverte entre-temps. 


 

Pour plus d’informations et pour contacter Katarzyna Kacprzak :

Katarzyna Kacprzak : généalogiste et guide historique d’exception à Varsovie

 

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