La Pologne reconnaît l’acte d’indépendance du Maroc dès 1956, deux ans avant d’y établir son premier consulat à Casablanca. L’histoire entre les deux pays, à première vue récente - puisqu’il faut attendre 1959, et l’ère soviétique pour que des relations officielles soient mises en place, on retrouve néanmoins des traces de Slaves ayant vécu au Nord de l’Afrique dès le Moyen-Âge. Dans ce premier volet, consacré aux relations polono-marocaines, zoom sur les échanges institutionnels, culturels et académiques et pour débuter, partons sur les traces de Jan Potocki et d’esclaves affranchis comme Mudżahid.


Des esclaves slaves à Jan Potocki, premier ambassadeur polonais à la cour du Sultan du Maroc
Bien qu’il faille attendre 1959 pour que des relations formelles s’établissent entre la Pologne et le Maroc, l’histoire entre les deux pays n’a pas pour autant débuté au XXème siècle. Le premier ambassadeur polonais à la cour du sultan du Maroc était le comte Jan Potocki. Chevalier de l’Ordre de Malte, officier de cavalerie dans l’armée autrichienne, député en Pologne, diplomate auprès du roi de Prusse, conseiller du tsar Alexandre Ier, voyageur infatigable, reporter avant l’heure, précurseur de l’ethnologie, imprimeur, historien, homme de théâtre et romancier : Jan Potocki a eu plusieurs vies.
Il s’est rendu dans l’Empire marocain dès 1791 pour y parcourir la côte, avant de publier en 1792, en français «Voyage dans l’Empire du Maroc». Il y dépeint le pays à travers ses impressions du peuple et des paysages, tout en relatant les changements politiques dont il est témoin. Il faudra attendre 1959 pour que cet ouvrage soit traduit en polonais et publié.
Jan Potocki affirmait être « le premier étranger qui soit venu dans ce pays-ci [ Maroc] avec la simple qualité de voyageur », ce qui est vrai, car même si la présence de Slaves a été attestée dès le Moyen-âge, ils ne sont pas venus pour leur agrément...
Des chercheurs polonais des universités de Szczecin et de Poznań ont étudié le parcours des populations slaves qui ont afflué en premier lieu vers l’Espagne musulmane, avant qu’on leur fasse poursuivre leur chemin vers l’Afrique. Dès le Moyen-Âge, ces Slaves étaient envoyés au Maroc, où ils étaient vendus (parfois par leurs compatriotes) comme des marchandises et réduits en esclavage. Les hommes étaient recherchés pour leur force exceptionnelle de travail, quant aux femmes, leur beauté les enfermait dans des harems. Ils pouvaient également être des colons militaires aux frontières. Ces hommes slaves étaient pour la plupart castrés avant même d’arriver en Espagne, une privation de descendance qui les efface de la mémoire de l’Histoire.
Les chercheurs polonais ont noté que certains d’entre eux ont fait partie, par la suite, de la garde rapprochée des souverains de l’Espagne musulmane et du Maroc. Les universitaires font également état de la naissance de taïfas - petits États éphémères, dirigés par les Slaves eux-mêmes. L’Espagne est quasiment reliée au Maroc par le détroit de Gibraltar, qui a revêtu une importance stratégique majeure dès le Moyen Âge, tant sur le plan militaire que commercial. En Espagne, dans la cité de Dénia, entre Valence et Alicante, un ancien Slave affranchi Mudżahid - c’est son prénom, s'est emparé du contrôle de la région après l’effondrement du califat. Le cas de Mudżahid n’est pas une exception, mais cette élite slave affranchie reste difficile à définir, car, bien que née slave, elle était déjà profondément acculturée, assimilée au monde arabo-musulman.
On traverse le Détroit de Gibraltar pour rejoindre le Maroc, où la garde slave de l’émirat de Nekor, s’est révoltée à la fin du IXe siècle, avec l’intention de retrouver sa liberté, pour fonder sa propre colonie autonome appelée Qajrat as-Saqaliba ou village des Slaves.
Qajrat as-Saqaliba n’a existé que pour une très courte période, difficile à dater pour les archéologues. Les chercheurs polonais se sont rendus au Maroc afin d’y mener des recherches de terrain à travers l’analyse d’objets du quotidien, comme des poteries. Le principal défi d’identification résidait dans le fait que ces Slaves se soient assimilés, adoptant des techniques et des matériaux locaux.

Le docteur Filipowiak souligne, auprès de National Geographic Polska, au sujet de l’utilisation de recherches ethnographiques et plus précisément la toponymie :
L'archéologie polonaise doit beaucoup de ses découvertes en Poméranie à l'étude de la nomenclature locale, qui a conservé la mémoire des anciens villages. Si cela a été possible en Poméranie, avec son histoire mouvementée, nous pensons que les recherches dans les montagnes du Rif le permettront également.
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Partir travailler au Maroc : un vent de liberté durant la PRL
Revenons à une période plus récente. Les liens entre la Pologne et le Maroc se sont faits plus rares lors de la première moitié du XXe siècle, les deux pays ayant vu leur existence en tant qu’État souverain s’effacer à plusieurs reprises. Après la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte de la PRL - Polska Rzeczpospolita Ludowa, ou République populaire de Pologne, les départs du pays se sont faits plus rares, car ils impliquaient de surmonter beaucoup de difficultés administratives, organisationnelles et financières.
La politique polonaise, pour obtenir un passeport, étant extrêmement stricte jusqu’aux années 1950 - une justification solide était nécessaire, elle s’est ouverte dans les années 1950 et 1960, laissant (enfin) ses citoyens sortir du pays pour se rendre en Allemagne, en Israël ou bien dans d’autres pays du bloc soviétique uniquement. Jusqu’à la fin des années 1960, environ 93% de demandes d’émigration étaient alors refusées. Toutefois, entre le début des années 1970 et le milieu des années 1990, il a été possible d’observer le départ de spécialistes et de professionnels polonais des métiers de la construction vers le Maroc, sur la base d’accords entre les deux gouvernements.
À la demande du gouvernement marocain, des spécialistes, des médecins, des ingénieurs et des scientifiques y ont également afflué afin de collaborer avec l’administration et le gouvernement. Un des cas les plus emblématiques de ces premières coopérations, à titre industriel et économique, est celui de la première raffinerie de sucre du Maroc, bâtie par la société polonaise CEKOP à Sidi Slimane. Cette usine a été créée dans l’objectif de satisfaire le marché marocain en termes de sucre, en réduisant son importation, de résorber le chômage et de développer économiquement la région.
Dès les années 60, des relations bilatérales polono-marocaines posent leurs bases
En ce qui concerne les relations bilatérales, elles vont se développer progressivement au cours des années 60 jusqu’à la chute du régime communiste.
Certaines visites sont emblématiques, comme celle du vice-Premier ministre polonais, Zenon Nowak, au Maroc en 1962, celles des ministres de la Santé et des Affaires sociales, Marian Śliwiński et Tadeusz Szelachowski, en 1977 et 1983 ainsi que la venue en Pologne, d’émissaires du roi Hassan II à trois reprises, en 1966, en 1974 et en 1976. Les premières discussions économiques se tiennent à Varsovie en 1975, puis en 1978 avant une première session sur la coopération économique à Rabat en 1979.
Les relations s’intensifient après 1989, puis davantage à la suite de l’adhésion de la Pologne à l’Union européenne en 2004. Cela s’est illustré par la visite privée du président de la République polonais Aleksander Kwaśniewski au Maroc, en décembre 1998, pour rencontrer le roi Hassan II, quelques mois avant de participer à ses funérailles en 1999 ou encore par la rencontre entre Lech Wałęsa et le conseiller du roi Taïeb Fassi Fihri en 2012, à Rabat. Il ne faut pas non plus oublier la présence du Premier ministre marocain, Abbas El Fassi, aux funérailles de Lech et Maria Kaczynski en 2010.
Plus récemment encore, l’actuel roi du Maroc, Mohammed VI, a adressé un message de vœux et de félicitations au président Karol Nawrocki lors de son élection, évoquant ses « chaleureuses félicitations » ainsi que ses « vœux de plein succès dans l’exercice de ses hautes fonctions ».
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Le cinéma et les échanges culturels entre les pays socialistes et les États du Sud-Global
Entre les années 1965 et 1975, plusieurs jeunes Marocains viennent étudier à l’École de cinéma de Łódź, l’une des écoles les plus réputées d’Europe, qui a formé entre autres la Agnieszka Holland. Łódź devient un centre d’échange créatif, dynamique et artistique.
Leur cursus en Pologne s’inscrit dans un contexte politique bien spécifique, celui des échanges culturels entre les pays socialistes et les États du Sud-Global, au cœur de la Guerre froide, et le Maroc et l’Algérie viennent juste de retrouver leur indépendance.
Le rayonnement international d’Andrzej Wajda et de Jerzy Skolimowski donne à la Pologne l’image d’un lieu où le cinéma, en plus d’être un art, est un moyen de réflexion sociale. Les travaux des étudiants vont s’inscrire dans les luttes anti-coloniales de l’époque ainsi que dans les mouvements étudiants et les contestations sociales, qui ont marqué cette époque - comment ne pas penser, de l’autre côté du Mur de Berlin, à la France et à Mai-68 ?
Les étudiants marocains sont plongés dans un pays, dont ils vont apprendre la langue, entourés d’autres étudiants venant du Moyen-Orient, d’Asie et d’Europe.
Aujourd’hui, depuis Rabat au Maroc, l’ambassade de Pologne met en œuvre des projets visant à promouvoir la culture polonaise et à accroître la visibilité du pays, en passant par des ONG, des institutions et des associations culturelles marocaines.
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L’université, marqueur des relations académiques et scientifiques polono-marocaines
Les ministères des Affaires étrangères marocains et polonais échangent régulièrement sur leurs politiques respectives à propos des domaines académiques et scientifiques.
En avril 2004, a même été signé un « accord entre le gouvernement de la République de Pologne et le gouvernement du Royaume du Maroc sur la coopération dans les domaines de la culture, des sciences et de l’éducation ». Entré en vigueur en 2013, il permet d’institutionnaliser des échanges concernant l’enseignement supérieur, les arts, la culture, la jeunesse, le sport et la politique d’information. Ce dernier remplace un premier accord établi en octobre 1969 entre les deux pays, qui avait pour objectif de faciliter la coopération entre les institutions scientifiques et culturelles, ainsi que l’échange de publications techniques, littéraires et artistiques.
Côté universitaire, les liens fleurissent également. Il existe des partenariats entre l’université Hassan II - université publique de Casablanca, et certaines institutions polonaises, comme l’université Nicolas Copernic de Toruń - Uniwersytet Mikołaja Kopernika, avec le programme européen Erasmus Mundus, qui encadre les cursus de Master. Le partenariat inclut l’université de Szczecin, dans l'optique de favoriser la mobilité des enseignants et l’enseignement à distance, sans compter sur l’université d’économie de Katowice et sur celle d’Opole.
Ces échanges n’en sont qu’à leurs débuts, puisqu’en octobre dernier, lors d’une rencontre entre Tomasz Orłowski, chargé d'affaires de la République de Pologne au Maroc, et Houssine Azeddoug, président de l’université Hassan II, plusieurs objectifs ont été évoqués. On compte parmi ceux-ci la mise en réseau de laboratoires de recherches, pour favoriser les projets communs et le partage d’expertise, ainsi que le développement de la mobilité étudiante et professorale.
À ce jour, les étudiants marocains figurent parmi les plus nombreux d’Afrique du Nord à étudier en Pologne, tout en occupant la 22e place parmi tous les étudiants étrangers que compte le pays. Les jeunes Marocains partent de plus en plus à l’étranger pour leurs études. On constate une augmentation de 18% en cinq ans, bien que la plupart d’entre eux se dirigent vers la France, le Canada et la Chine.
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Points de « discordes » et politiques étrangères : Sahara occidental vs Ukraine
Le Maroc semble être à ce jour la porte d’entrée idéale pour le développement des relations entre la Pologne et le Maghreb, considérant qu’il est le pays le plus pro-occidental d’Afrique du Nord. Malgré tout, au vu de l'histoire, de la politique et de la géographie bien différentes de chacun des deux États, quelques dissonances persistent.
Depuis le début de la guerre en Ukraine en février 2022, la Pologne a drastiquement changé sa manière de gérer sa politique étrangère. Le rapprochement avec le Maroc se fait dans une démarche de renforcement du multilatéralisme, dans une ère où « aucun pays ne peut affronter les défis actuels seuls » selon Wojciech Zajączkowski, sous-secrétaire d’État au ministère des Affaires étrangères polonais et ancien ambassadeur polonais en Russie. La politique étrangère polonaise reste principalement concentrée sur la menace russe, en soutenant l’Ukraine, le tout avec une volonté de devenir le leader de la région Europe Centrale et Orientale.
Concernant la guerre en Ukraine et malgré la livraison d’une vingtaine de chars, le Maroc reste discret par peur de représailles russes, notamment en tant que membre permanent du conseil de sécurité des Nations Unies et de sa potentielle influence sur ledit Sahara Occidental. La position officielle de Rabat, livrée par le ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita, est celle que « le conflit repose sur des principes de préservation de la souveraineté des États et du respect de l’intégrité territoriale ».
Côté marocain, la politique étrangère se fonde davantage sur le Sahara Occidental. Rappelons qu’une portion du désert du Sahara, située à l’Ouest de l’Afrique, est revendiquée par le Maroc ainsi que par les indépendantistes sahraouis. Ce conflit, suivi par l’ONU - Organisation des Nations unies, reste un point central des tensions diplomatiques de la région.
À ce propos, la Pologne ne s’exprime pas beaucoup. En octobre 2025, Radosław Sikorski, ministre des Affaires étrangères, a finalement déclaré que la Pologne soutenait l’initiative marocaine d’autonomie, c’est-à-dire, un plan dans lequel le Sahara occidental deviendrait une région autonome du Royaume du Maroc, avec son propre gouvernement, son parlement et sa propre juridiction, à la seule condition que le Maroc y conserve son drapeau, sa monnaie, ses relations extérieures et sa défense. La Pologne est ainsi devenue le 23e pays de l’Union européenne à adhérer à ce plan.
Malgré ces quelques dissonances, les relations polono-marocaines reposent également sur des alliés communs, comme les liens qu’entretiennent les deux pays avec les États-Unis, l’Espagne ou la France.
De plus, lors du séisme qui a secoué le Maroc en octobre 2023, deux groupes de secouristes polonais sont venus apporter leur soutien sur place.
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