Le 19 avril, date de l’insurrection du ghetto de Varsovie, rappelle l’histoire d’un lieu qui, dès 1940, où ont été parqués, déshumanisés, près de 500.000 juifs avant sa destruction. Le film s’articule autour des 33 photographies clandestines prises par un pompier en 1943 : Zbigniew Leszek Grzywaczewski. La pellicule, qui n’avait jamais été développée, a été découverte par son fils en décembre 2022, en fouillant le grenier familial. Ces 33 témoins précieux permettent de revisiter une mémoire fragmentée.


Le regard d’un témoin permettant une reconstitution historique à partir d’images inédites et précieuses
Dans la continuité des nombreuses œuvres consacrées à la Shoah, le long-métrage « 33 photos du ghetto », 33 zdjęcia z Getta, s’impose comme une tentative rare de reconstitution historique. Réalisé par le réalisateur franco-polonais Jan Czarlewski, le film est sorti le 27 janvier 2026 en Pologne et est disponible sur HBO Max.
Il suit la redécouverte et l’analyse de trente-trois photographies - on assiste au développement de la pellicule, à l’exploration des scènes et des visages figés dans le temps, à l’intérieur du ghetto de Varsovie par Zbigniew Leszek Grzywaczewski.
Le Pr.Jacek Leociak (Instytut Badań Literackich PAN) se rend même sur le terrain pour retrouver les angles exacts de prises de vue.
L’histoire de cette unique pellicule est aujourd’hui racontée par Maciej Grzywaczewski, fils du photographe, aujourd’hui installé à Gdańsk, qui contribue à faire émerger une mémoire longtemps restée enfouie. Après la mort de son père en 1993, il retrouve les négatifs dissimulés dans le grenier de la maison familiale, témoignant, à la fois de leur caractère clandestin et des risques encourus à l’époque de leur prise. Cette découverte ne sera replacée dans son contexte que plusieurs décennies plus tard.
80 ans après : des photos inédites de l'insurrection du ghetto de Varsovie exposées
Le regard d’un témoin ordinaire : qui était Zbigniew Leszek Grzywaczewski ?
Zbigniew Leszek Grzywaczewski est né en 1920 à Varsovie au sein d’une famille polonaise. Il intègre la Warszawska Straż Ogniowa (brigade des pompiers de Varsovie) lors de l’occupation, en 1941. Il est rapidement affecté à l’Union 4 et obtient le grade de Löschmeiter, caporal. Ce statut le laisse néanmoins sous contrainte allemande, avec une action limitée et soumise aux ordres des autorités d’occupation.
Âgé de 23 ans, il rejoint l’organisation clandestine Skała (Le Rocher). Avec d’autres membres des pompiers, il participe à des actions de soutien en direction du ghetto. Grâce à une trappe donnant accès aux égouts pluviaux, des vivres ainsi que des armes et des munitions étaient acheminés clandestinement vers la population juive en vue du soulèvement du ghetto.
Cet engagement s’inscrit dans la continuité de son histoire familiale. Ses parents, Zofia et Stanisław Grzywaczewski, membres actifs de la résistance Armia Krajowa, ont accueilli et caché plusieurs femmes juives durant une grande partie de la guerre, notamment Janina Laks.
Dans le long métrage « 33 photos du ghetto », on suit de manière croisée le témoignage de Romana Laks, fille de Janina, ainsi que les découvertes de Maciej Grzywaczewski.
Varsovie : une ville coupée entre deux réalités
Les trente-trois négatifs issus de la pellicule de 35 millimètres, révèlent une Varsovie fragmentée, comme divisée entre deux espaces qui coexistent sans jamais se rejoindre.
Sur plusieurs clichés, des immeubles apparaissent en flammes, tandis que des soldats allemands observent la scène, immobiles, le regard fixé sur la destruction en cours. L’image légèrement floue et mal cadrée semble avoir été prise dans la précipitation, depuis un point de vue dissimulé, traduisant son caractère clandestin. On y observe le visage des pompiers polonais, apparaissant en retrait contraints d’assister à l’horreur sans pouvoir intervenir.
Sur d’autres, on observe des colonnes de déportés lors de rafles juives, avançant avec leurs bagages à la main, se dirigeant vers un destin incertain, sous l’escorte des autorités nazies.
Hors ghetto, les photographies prises dans la ville « aryenne » qu’était devenue Varsovie montrent une réalité en apparence, intacte, comme des scènes de la vie quotidienne de Leszek. On observe sa fiancée, Marysia ainsi que deux autres femmes dans un parc de Varsovie profitant du beau temps ou encore un portrait du couple. Ces photos, saisissant des moments qui semblent banals, universels, montrent que la vie reprend ses droits même en temps de guerre, et avec le recul, soulignent une véritable scission de la ville.
Varsovie a failli ne jamais être reconstruite après la Seconde Guerre mondiale !
Le Ghetto de Varsovie : espace de destruction et de résistance
En 1939, l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie place Varsovie sous occupation et marque le début de la Seconde Guerre mondiale.
L’idéologie nazie repose sur un antisémitisme radical, visant à restructurer la société en exterminant les populations juives qui n’ont plus le droit de vivre.
Dans ce cadre, les autorités d’occupation ne manquant pas d’imagination en matière de perversité ont imposé la mise en place d’un conseil juif chargé d’administrer la communauté sous contrôle allemand, le Judenrat (conseil des juifs en Allemand).
Famines, rafles et déportations dans un espace coupé du monde… à un jet de pierre du reste de la ville
Créé à l’automne 1940 par les autorités nazies, le ghetto de Varsovie emmure des centaines de milliers de Juifs dans une zone aux conditions extrêmes, entourée de murailles de plus de 3 mètres de haut, surmontés de barbelés.
Dès l’instauration de cet espace isolé, les Juifs sont soumis à une opération de déshumanisation, marquée notamment par le port obligatoire de l’étoile jaune, par des restrictions drastiques les privant de nourriture, d’eau, de soins élémentaires, les empêchant de circuler en dehors du ghetto…
La population atteignant rapidement les 350.000 personnes entraîne une promiscuité intense propice à la propagation rapide de la famine et de plusieurs maladies (typhus, dysenterie), aggravées par le froid de l’hiver varsovien.
À partir de l’été 1942, les conditions de vie se durcissent encore avec la multiplication des rafles (“Łapanki”) donnant lieu à des arrestations massives. Les autorités nazies mettent en place une politique d’extermination progressive, fondée sur des déportations vers les camps de mise à mort, notamment vers le tristement célèbre Treblinka, dans lequel 300.000 juifs sont tués.
C’est au début de l’année 1943 que le chef SS Heinrich Himmler ordonne la liquidation totale du ghetto.
Le soulèvement de Varsovie : 19 avril 1943 devait libérer, il conduit à la mort inéluctable
Le 19 avril 1943, veille de la Pâque juive Pessa’h, les troupes SS (Schutzsatffel), entrent dans le ghetto dans l’objectif de déporter les 50.000 survivants restants. En hébreu, Pessa’h signifie « passer au-dessus » et cette fête commémore la libération des Hébreux de l’esclavage en Égypte.
Ce 19 avril, une partie de la population juive comprend que la mort est désormais inévitable. Dans ce contexte d'anéantissement, des formes de révoltes commencent à s’organiser, non plus dans l’espoir de survivre, mais dans celui de refuser la déportation et d’opposer une dernière forme de dignité face à la destruction.
C’est dans ce cadre que s’imposent l’Union militaire juive (Żydowski Związek Wojskowy, ŻZW) ainsi que l’Organisation juive de combat (Żydowska Organizacja Bojowa, ŻOB) dirigé par Mordechaï Anielewicz. Ces deux organisations constituaient les principales structures de résistance armées au sein du ghetto et ne regroupaient ensemble que quelques centaines de combattants.
Les insurgés étaient mal équipés et ne disposaient que d’un armement limité composé principalement de pistolets de grenades pour la plupart artisanales, ce qui ne les a pas empêchés d’organiser une défensive clandestine. Certains se réfugiaient dans des bunkers, d’autres s’installaient à des positions de tirs improvisés depuis des étages supérieurs, prêts à tenir leurs positions dans un combat asymétrique.
Face à cette résistance, les forces allemandes déclenchent une opération de répression systématique, procèdent à des incendies méthodiques des immeubles et organisent des ratissages obligeant les insurgés à quitter leurs cachettes.
L’insurrection prend fin avec la destruction de la Grande Synagogue de Varsovie, le 16 mai 1946, marquant l’anéantissement complet du ghetto.
Mise en abyme à l’intérieur des photographies : entre propagande et réalité brute
Sur certaines photographies de Zbigniew Leszek Grzywaczewski, on distingue des soldats allemands en train de photographier eux-mêmes les scènes du ghetto. Pour eux, l’image était un outil de contrôle et de documentation dans le but de produire un récit officiel de l’événement, destiné au rapport de Jürgen Stroop.
Ces photographies sont biaisées et s’inscrivent dans une logique de mise en scène de la violence allemande à des fins de propagande.
À l’inverse, les clichés attribués à Zbigniew Leszek Grzywaczewski apparaissent comme une réalité brute. Pris de manière clandestine depuis l’intérieur du ghetto, sans cadrage ni point de vue idéologique, ils sont réalisés dans des conditions extrêmes, au plus près des atrocités. Ils traduisent un regard démuni face à l’ampleur des événements.
Cette opposition entre images construites et images saisies dans l’urgence fait émerger un contraste fondamental : d’un côté, une représentation contrôlée de la destruction ; de l’autre, une tentative fragile de documenter l’inimaginable.
Une mémoire fragmentée, aujourd’hui reconstituée
Une partie des photographies Zbigniew Leszek Grzywaczewski circulait déjà dès l’après-guerre sous forme de tirages isolés. Ces copies sont conservées dans plusieurs institutions, notamment au United States Holocaust Memorial Museum ainsi qu’à l'Institut historique juif de Varsovie. Leur présence à Washington témoigne d’une diffusion ancienne, dont les conditions exactes de la transmission restent en partie inconnues.
Les négatifs originaux, en revanche, n’étaient pas connus dans leur ensemble avant leur redécouverte par Maciej Grzywaczewski en 2022 dans les archives familiales. Cette révélation a permis de reconstituer une pellicule photographique complète de quarante-huit prises de vue, dont trente-trois montrent le ghetto de Varsovie.
Le POLIN Muzeum Historii Żydów Polskich (Musée de l’Histoire des Juifs polonais) précise que ces négatifs permettent de restituer la séquence originale des événements et de révéler des images inédites, offrant un regard de survivant du ghetto, en opposition à celui des autorités nazies. Ils ont notamment été présentés lors d’une exposition commémorative organisée à l’occasion du 80e anniversaire de l’insurrection du ghetto de Varsovie, intitulé “Around Us a Sea of Fire. The Fate of Jewish Civilians During The Warsaw Ghetto Uprising.”, présentée entre 2023 et 2024.
Aujourd’hui, les négatifs sont conservés et étudiés par plusieurs institutions.
Ces images rappellent que la mémoire de Varsovie ne se limite pas à ce qui a été détruit, mais aussi à ce qui à pu être sauvé, transmis et redécouvert des décennies plus tard.
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