Virelangue et scioglilingua, au pays des charabias français et italiens

Par Françoise Danflous | Publié le 19/05/2022 à 19:33 | Mis à jour le 19/05/2022 à 22:06
petit garçon tire la langue

En France comme en Italie, chaque pays à son virelangue ou son scioglilingua. Des langues qui piochent dans des dictionnaires d'autres temps et d'autres mondes, avec pour but un jeu, un piège ou mieux, un remède contre les mauvaises prononciations.

 

Ce n'est pas un proverbe mais ça pourrait bien, ce n'est pas une comptine mais pourquoi pas, pas un conte non plus même si l'on y entend des aventures extravagantes et des formules magiques. Le virelangue, scioglilingua en italien (littéralement délieur de langue) propose de répéter une phrase bizarroïde et imprononçable, très vite et sans bafouiller une fois. Nous transformer en souris de laboratoire récitant jusqu'à plus soif des phrases qui ne disent rien, ventrebleu, la drôle d'affaire !

Les virelangues sont extraordinaires. Ils ont le chic de nous emporter sur de petits désagréments qui n'intéressent personne. On y parle de chaussette, de chèvre et de volaille.  Les chaussettes de l’archi-duchesse, sont-elles sèches, archi-sèches ? Mais vraiment, qui se soucie des pieds mouillés d'une (sans doute) vieille et (sans doute) acariâtre aristocrate ? Sauf que, en fait, c'est à un fabuleux carambolage de s et de ch qu'on nous convie ! Le scioglilingua de toutes les mémoires italiennes pose, quant à lui, un théorème qui ne changera pas le monde d'un iota: une bique, un banc, sopra la panca la capra campa, sotto la panca la capra crepa (sur le banc, la chèvre vit, sous le banc la chèvre crève) qu'on pourrait, en panne de mieux, rappouiller en fin de soirée mais trop de ca, de pra, de pa et on s'étale en beauté.

Ne cherchons pas non plus la grande histoire derrière le mauvais sort réservé aux volailles de la reine Didon ou du dieu Apollon, Didon dîna, dit-on, du dos dodu d'un dodu dindon; Apelle figlio d’Apollo fece una palla di pelle di pollo e tutti i pesci vennero a galla per vedere la palla di pelle di pollo fatta d’Apelle figlio d’Apollo (Apelle, fils d’Apollon, fit une balle de peau de poulet; tous les poissons vinrent à la surface pour voir la balle de peau de poulet faite par Apelle, fils d’Apollon). Le virelangue n'annonce rien de sérieux, le pacte exige, simplement, qu'on le répète d'une traite jusqu'à la perfection.

 

Des virelangues et sciolilingue en trompe-oreille

Les virelangues piochent dans des dictionnaires d'autres temps et d'autres mondes. Tandis que chez nous on s'occupe de refaire des chaussées à coup de mots barbarisés, vous qui macadamisez cette route, quand la démacadamiserez-vous ? de l'autre côté des Alpes, on parle religion avec si l’arcivescovo di Costantinopoli si disarcivescoviscostantinopolizzasse, vi disarcivescoviscostantinopolizzereste voi? (si l'archevêque de Constantinople se désarchevêquisait, vous vous désarchevêquiriez ?). Le sens, encore, on en rit ou on l'oublie !

Des mots de rien du tout mit bout à bout très vite peuvent mettre à mal la bienséance; la grosse cloche sonne, la grosse cloche sonne abrite, on l'entend bien, une grosse cochonne. Pas si grave. Avec l'abeille coule, l'abeille coule, là, ce sont quand même les bijoux de famille qui finissent par prendre la vedette. Pareil avec le dietro quel palazzo c’è un povero cane pazzo; date un pezzo di pane a quel povero pazzo cane (derrière cet immeuble il y a un pauvre chien fou; donnez un morceau de pain à ce pauvre chien fou), c'est la même région anatomique qui va s'afficher d'un coup d'un seul.

Il arrive qu'un virelangue dise deux choses à la fois qui n'ont rien à voir entre elles, c'est un trompe-oreille. La phrase « l’eûsses-tu cru que mon père fût là peint » plutôt énigmatique et empesée peut s'entendre « Lustucru que mon père fut lapin » ô combien plus fraîche et plus cocasse. Du génie à l'état pur.  Le trompe-oreille forme aussi, sans en avoir l'air, une langue imaginaire : six mules ont bu là  (entendu: simulonbula). Chat vit rôt, rôt tenta chat, chat mit patte à rôt, rôt grilla patte à chat. Chavirot patacha quoi ? Questo conte che canta tanto tanto canta che t’incanta (ce comte qui chante beaucoup chante tellement qu'il t'enchante), contechi cantatant... heu, vous dites ?

Un jeu.  Un piège. Un remède aussi contre les mauvaises prononciations. Le zézaiement prête au ricanement dans les deux langues, autant s'en guérir au plus vite. La cure avec le très glissant si six scies scient six cyprès, six cent six scies scient six cent six cyprès;  et pour les Italiens, le très dérapant ho un setaccio di sassi setacciati e un setaccio di sassi non setacciati perchè sono un settaccia sassi (j'ai un tamis de cailloux tamisés et un tamis de cailloux non tamisés parce que je suis un tamis de cailloux).

Les réussir reporte, dit-on, à la bonne élocution. Le virelangue sert encore d'excellent correcteur d'accent. Les nasales françaises sont le cauchemar des Italiens ? On leur sert un beau dindon le don des dents venant du daim est un don sans dédain au-dedans à dire autant de fois qu'ils peuvent sans respirer. Le gli italien donne des sueurs froides aux Français ? En voici huit d'affilée et bien tassés pour nous sortir de nos cafouilles: Guglielmo coglie ghiaia dagli scogli scagliandola oltre gli scogli tra mille gorgogli (Guglielmo ramasse le gravier des rochers, le jetant sur les rochers parmi mille gargouillis). Promis, ça finit par marcher.

Le r est un fieffé révélateur social. On le sait tous, le r français roulé est d'une ploukitude extrême, alors que chez les Italiens la erre moscia ou erre francese (notre r) estampille, souvent, le snob et l'aristo. Le r est aussi la bête noire des polyglottes. Et parce qu'on est tous, au fond, un peu rosse dans l'âme, les Français aiment bien lancer les Italiens à mille à l'heure dans un trois très gros rats dans trois très grands trous rongèrent trois très gros grains d’orge effréné et les Italiens embarquer les Français dans un impitoyable trentatré trentini entrarono a Trento, tutti e trentatré trotterellando (trente-trois Trentins sont entrés dans Trente, les trente-trois en trottant). Dégringolades et sarcasmes garantis ça et là.

Avec leurs mondes extravagants et leur parler obsessionnel, les virelangues nous font tourner en souris de laboratoire oui mais pire : en hamsters trébuchant aux abajoues remplies de baragouins et de bafouilles. Et on adore !

 

 

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Marie Astrid Roy

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