Les oiseaux noirs, par Janine Magnani

Par Le Petit Journal de Rome | Publié le 15/11/2021 à 07:00 | Mis à jour le 15/11/2021 à 07:00
Des oiseaux en train de voler dans le ciel

Il y a quelques semaines, le Petit Journal de Rome faisait la connaissance de Janine Magnani, l'une des lauréates du concours de nouvelles "Écriture des Sept Monts". Lors de la remise des prix, elle s'est confiée à nous et nous a avoué avoir un bon nombre d'histoires à partager. Nous vous proposons de découvrir aujourd'hui "Les oiseaux noirs".

 

 

Le vent s'était levé en rafales violentes et malmenait les frondaisons des arbres emportant des feuilles déjà jaunissantes en cette  fin d'été précoce tandis que des nuages de plus en plus sombres se poursuivaient et se bousculaient.

       Il va bientôt pleuvoir se dit Nora en allongeant le pas mais très vite essoufflée elle dut ralentir. Consciente qu'elle n'arriverait pas chez elle avant l'averse elle décida de se mettre prudemment à l'abri cherchant du regard un endroit où s'abriter, sans succès. Mais la Galerie d'Art du Cloître n'était pas loin. Elle y parvint juste à temps, déjà les premières gouttes s'écrasaient au sol en forme d'étoiles. Elle poussa la porte vitrée  et se précipita à l'intérieur.

       Avisant un fauteuil en rotin elle s'y laissa tomber avec un soupir de soulagement. Il lui fallait retrouver son souffle. Ça devenait inquiétant à la fin cet essoufflement qui depuis quelque temps ne lui laissait pas de répit. Elle devrait se décider à en parler à son médecin,  un de ces jours.

 

       Sans doute gagnée par la quiétude du lieu s'était-elle assoupie un moment. Un bruit, comme une porte qui claque, la fit sursauter et elle ouvrit des yeux étonnés se demandant ce qu'elle faisait là. Le grondement sourd du tonnerre le lui rappela. L'orage, la galerie.

       Nora promena un regard embrumé sur les tableaux accrochés le long des murs. Trop loin. Alors elle abandonna le fauteuil pour les observer de plus près. Belles couleurs, douces et harmonieuses, un savant mélange de dessin et d'aquarelle, d'encres de Chine, d'encres de typographie. Une technique mixte bien maîtrisée, stimulante pour la créativité de l'artiste mais aussi pour la sensibilité du spectateur.

       Les paysages qu'elle avait sous les yeux montraient des arbres à peine ébauchés, une maison au toit pointu, toujours la même. Ces paysages plus oniriques que réels semblaient flotter mélancoliquement dans une brume légère, émergeant peut-être de lointains souvenirs qu'elle imaginait chargés d'émotions. Puis les peintures évoluaient et se faisaient plus abstraites, les plus récentes, où les références au réel étaient abolies, étaient les plus réussies. Nora aimait ce genre de peinture qui ouvrait une porte sur le rêve et l'imagination, une peinture qui entrait en correspondance avec son moi profond.

       Remontant vers les œuvres plus anciennes  un détail accrocha son regard, elle remarqua la présence discrète mais insistante d'oiseaux. Pas n'importe quels oiseaux, des oiseaux noirs. Des corbeaux ou des corneilles. Grands ou petits, représentés de profil tranquillement posés sur une branche, plus rarement en vol dans le lointain, ils étaient peints, contrairement aux éléments du paysage qui restaient flous, avec une extrême précision. Plumes brillantes, bec pointu, l'œil attentif et acéré, mais rien à voir cependant avec les oiseaux inquiétants d'Hitchcock. Ceux-ci ne semblaient contenir aucune menace.

       Curieux tout de même, se dit Nora, l'attrait de cette artiste, une Américaine qu'elle ne connaissait pas, pour des oiseaux noirs. Ils évoquaient sûrement quelque chose pour elle, un souvenir, peut-être un rêve récurrent. Mais pas un cauchemar. Ils n'étaient pas angoissants. Pas vraiment rassurants non plus. Elle pensa avoir trouvé la réponse devant un grand corbeau qui occupait tout l'espace d'un tableau et qui avait pour titre Le Messager. Elle aurait dû s'en douter, le corbeau dans certaines  religions anciennes n'était-il pas un messager des dieux ? Mais ici quel message ces oiseaux apportaient-ils ?

       C'est en se posant cette question que Nora sentit monter en elle un  léger malaise, pour elle les oiseaux noirs n'étaient pas anodins. Sans doute une résurgence de son côté superstitieux, elle n'y pouvait rien, c'était un héritage familial. Sa mère ne se levait jamais le matin sans annoncer un événement, funeste la plupart du temps. Elle rêvait qu'elle perdait une dent un proche allait mourir, elle entendait crier une chouette ou une pie, un chien hurlait à la mort sûr et certain un voisin allait y passer ! On renversait du sel ou des épingles une dispute éclaterait dans la journée, de même si on croisait des couteaux sur la table, là ça pouvait aller jusqu'à une rupture. Tous les matins à peine éveillée Cassandre vaticinait.

       Pour Nora les messages étaient portés par les oiseaux noirs.  Elle en avait déjà fait l'expérience. Plus d'une fois.

       Un jour, c'était juste avant le coucher du soleil, son attention avait été attirée par des cris d'oiseaux provenant de la terrasse, des cris inhabituels.  Sur la balustrade étaient posés trois merles qui criaient très fort, avec véhémence et, tournés vers elle, ils semblaient l'appeler. C'est ce qu'elle avait pensé. Voir trois merles ensemble était déjà inhabituel, ce sont des oiseaux solitaires qui ne vont jamais en groupe comme les moineaux ou les étourneaux. Parfois on peut les entendre se chamailler au coucher du soleil pour la possession d'un abri pour la nuit. Mais là non, ce n'était pas le cas, il s'agissait de trois merles posés sur la balustrade l'un à côté de l'autre, qui criaient en la regardant. Bizarre tout de même !

       Quelques jours plus tard elle avait appris le décès de son père.

       Et puis, deux ans après, il y avait eu l'hirondelle. Un matin alors qu'elle prenait son petit déjeuner dans la cuisine elle avait entendu un fracas provenant du salon. Un objet s'était brisé. Comme elle pénétrait dans la pièce  pour contrôler, quelque chose avait frôlé sa tête dans un bruissement d'aile. Une hirondelle affolée tournoyait dans la pièce, cherchant la sortie. Au pied d'une étagère gisaient les fragments d'un petit vase en terre cuite.

       L'hirondelle avait fini par se réfugier dans un coin près de la fenêtre, immobile, ses longues ailes repliées, le bec contre le mur comme si elle était en punition ce qui avait fait sourire Nora. Montée sur un escabeau elle avait couvert l'oiseau d'un torchon pour ne pas l'effrayer davantage et elle l'avait recueilli avec précaution. La pauvre bestiole s'était renversée dans sa main, les pattes repliées, la tête pendante comme si elle était morte. Son petit cœur battait la chamade.  Alors pour la rassurer elle l'avait caressée en lissant ses plumes, puis elle l'avait libérée sur la terrasse, refermant la porte fenêtre pour éviter une nouvelle intrusion. Puis elle s'occupa du vase ou plutôt de ce qu'il en restait. 

       C'était à l'origine un petit vase en terre cuite très fine, en forme de boule, deux caractéristiques qui le rendaient instable et particulièrement  fragile. L'hirondelle avait dû le frôler de ses longues ailes en cherchant la sortie et il avait carrément explosé au sol.  Ce vase, qui provenait d'une tombe étrusque, elle l'avait chiné il y a des années au célèbre marché de Porta Portese où on trouve vraiment de tout. Bien sûr ce n'était pas très légal, vendre et acheter des objets provenant de sites archéologiques est interdit mais à Porta Portese... ! Le tombarolo avait fait un bon prix et vanté la marchandise. « È un'aryballos globulare, signora, molto antico, V° siècle avant Jésus Christ.» Comment résister !

       Malgré la chute le col, l'anse et un fragment arrondi avaient miraculeusement résisté au choc. Elle recueillit ce dernier, il portait encore un reste de décoration, le profil de la tête hirsute et une partie des ailes sombres de  Karun, l'ange étrusque qui accompagne les morts dans l'au-delà.

       Un oiseau noir, un objet provenant d'une tombe et un ange psychopompe, sa mère n'aurait eu aucun doute, la mort rôdait et peut-être même se rapprochait-elle. Nora avait appris son décès peu de temps après.

       Et voici qu'aujourd'hui dans la galerie du Cloître où l'avait conduite la pluie, les oiseaux noirs se présentaient à nouveau. Elle sentit monter une telle bouffée d'angoisse que tout-à-coup elle en eut assez des oiseaux noirs, des  messages et autres prédictions. De l'air, elle avait besoin d'air. Tournant brusquement les talons elle se précipita  vers la sortie sous le regard étonné de la galériste.

       La pluie avait cessé aussi elle regagna son domicile à petits pas tranquilles pour éviter de s'essouffler à nouveau, humant avec plaisir l'odeur de terre mouillée qui montait du sol. Un bon thé, voilà ce qu'il lui fallait.  Orange-cannelle. Et pourquoi pas un peu de gingembre. Elle avait grand besoin de réconfort.

       Tout en sirotant son thé elle repensa à l'exposition, aux peintures qu'elle avait observées et aussi bien sûr à ce détail qui avait fini par l'angoisser, les oiseaux noirs. Et si... elle essaya de repousser l'idée qui s'insinuait dans son esprit... on dit bien jamais deux sans trois, si les oiseaux noirs annonçaient encore une mort... la sienne ? Elle avait toujours été en bonne santé mais depuis quelque temps elle sentait bien que quelque chose n'allait pas, même si elle en refusait l'idée. Cet essoufflement constant n'était pas normal et puis... les années  commençaient à peser. L'idée de sa propre mort ne l'avait  encore jamais effleurée mais... non, non et non, elle n'allait pas se laisser  impressionner,  encore moins démoraliser par des idées noires. Merles, hirondelle, corbeaux, coïncidences, simples coïncidences, ça ne voulait rien dire du tout.

       D'ailleurs elle allait réagir, se changer les idées, trouver quelque chose à faire. N'importe quoi. Elle irait au cinéma, elle dévaliserait les librairies, elle partirait en week-end à la mer, à la campagne, à la montagne, pourquoi pas aux thermes de Viterbo, avec une amie, Angela par exemple, ou même toute seule.

       Mais le temps, avait-elle encore le temps ? Pas tant que ça, peut-être.

       Dans l'immédiat il lui fallait faire quelque chose pour se défouler, pour évacuer ce trop plein d'émotions négatives. Elle pourrait par exemple  mettre de l'ordre dans ses armoires et ses placards et les débarrasser de toutes ces choses inutiles, vêtements, bibelots, objets superflus que l'on amasse au cours des années. S'alléger, se délester, voilà ce qu'il lui fallait. Éliminer tout ce qui l'encombrait et qui finissait par l'étouffer. Elle allait aussi mettre de l'ordre dans sa vie en éloignant les importuns, les personnes qui l'ennuyaient et lui faisaient perdre son temps, qui la privaient de sa solitude sans lui tenir compagnie, véritables  vampires qui absorbaient son énergie sans rien apporter de positif. Voilà ce qu'elle allait faire. Elle n'avait plus le temps de perdre son temps.

 

       Satisfaite de sa décision elle balaya la pièce du regard. Soudain tout lui semblait superflu, dépassé, digne de finir à la poubelle. Et si elle commençait tout de suite par faire le vide ? Tiens... toutes ces vieilles revues d'ameublement amoncelées depuis des lustres sur la table basse du salon, elles seraient ses premières victimes.

       Et ça c'est quoi ?  Ah oui, le dernier cadeau d'Angela, je l'avais oublié celui-là,  plus ou moins volontairement d'ailleurs, un album à colorier ! Pensait-elle que je retombais en enfance ? C'est vrai qu'on en voyait de plus en plus dans les librairies, encore une mode. Utiles pour se relaxer et méditer paraît-il.  Pourquoi pas, après tout ? Celui-ci avait pour thème... tiens donc, les oiseaux ! Alors Nora prise d'une envie subite s'empara des feutres de couleur qui accompagnaient l'album et elle sélectionna l'oiseau le plus grand, celui qui occupait la double page du milieu et elle se mit à colorier ses ailes déployées avec fougue, comme s'il y avait urgence. Du rouge, beaucoup de rouge, ça évoque la vie le rouge, et il y a tellement de nuances, écarlate, vermillon, garance. Orange et jaune d'or pour la lumière et puis du vert pour l'espérance, vert prairie, anis, émeraude et aussi du turquoise comme les plumes de certains colibris et là du bleu ciel pour la sérénité, c'est primordial, du bleu outremer, indigo, égyptien pour le rêve, ça aide à vivre le rêve, du rose fuchsia pour la gaîté, elle en manquait ces derniers temps, allez encore un peu. Là du mauve. Du violet aussi pour les contrastes. Des couleurs fortes, vibrantes. Mais surtout... surtout... pas de noir !

       Elle choisissait les couleurs à l'instinct, mais au bout d'un moment il lui sembla que c'étaient les couleurs qui choisissaient d'elles-mêmes l'endroit où se poser, une couleur en appelait une autre, sa main ne faisait que les seconder. C'était presque miraculeux, en tout cas fascinant.

       Au fur et à mesure qu'elle posait les couleurs la frénésie qui s'était emparée d'elle au début avait perdu de sa force, comme un torrent qui après avoir dévalé la montagne se transforme en une rivière paisible.  Ses pensées avaient cessé de bondir dans tous les sens comme des sauterelles prises de folie et les battements de son cœur s'étaient calmés.

       Nora éloigna le dessin, le tenant à bout de bras pour en admirer l'effet. Magnifique l'oiseau et quel somptueux plumage ! Il semblait frémir, vibrant, prêt à s'envoler. Surtout il avait chassé les oiseaux noirs et les angoisses.  La sérénité retrouvée, elle sourit à la vie.

       Efficace cet album ! 

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Marie Astrid Roy

Rédactrice en chef de l'édition Rome.

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