Rîtes d'un autre temps par Janine Magnani

Par Le Petit Journal de Rome | Publié le 01/11/2021 à 13:31 | Mis à jour le 02/11/2021 à 10:22
Une femme soulevant un bâton

Il y a quelques semaines, le Petit Journal de Rome faisait la connaissance de Janine Magnani, l'une des lauréates du concours de nouvelles "Écriture des Sept Monts". Lors de la remise des prix, elle s'est confiée à nous et nous a avoué avoir un bon nombre d'histoires à partager. Nous vous proposons de découvrir aujourd'hui "Rîtes d'un autre temps".

 

 

- Paola, t'as pas fini de contempler les boîtes aux lettres ? L'ascenseur est là.

- Je ne contemplais pas les boîtes aux lettres, je voyageais !

- T'en as de la chance ! Où ça ?

- Dans  l'Italie du Sud.

- Tu m'expliques ?

- A partir des noms de famille. Écoute ça : Caruso et Russo c'est la Sicile, la Calabre est représentée par Mancuso, Spadafora et Laganà, les Pouilles par Greco, Santoro, Peluso et Rizzo, Naples et la Campanie par Esposito et Scognamiglio, la Sardaigne par les Sanna, la Basilicata...

- Stop ! C'est normal, non ?  Tu sais bien que les vrais romains, i romani de Roma, sont une race en extinction ! Quand Rome est devenue capitale au dix-neuvième siècle les habitants des provinces méridionales, les plus défavorisées, s'y sont déversés à la recherche d'un travail. Ce qui explique ces noms de famille typiquement régionaux.

 

         En sortant de l'ascenseur nous sommes tombés sur nos voisins de palier, Antonella et Mario Proietti, avec lesquels nous avions lié dès notre arrivée dans l'immeuble, peut-être parce qu'ils sont romains comme nous. Ils nous invitèrent pour un dopocena.

- Nous avons aussi invité Altea et Savino Sanna pour leur remonter le moral, ils sont rentrés hier d'un enterrement en Sardaigne.

         Pour nous c'était une bonne occasion de connaître d'autres voisins.

 

         Un délicieux tiramisù  et quelques petits verres de grappa et de limoncello nous mirent dans les meilleures conditions pour passer une agréable soirée.

         Savino cependant restait mélancolique et il finit par évoquer les souffrances de son oncle, en regrettant vivement qu'il n'y ait plus d'accabadora en Sardaigne.

- Jamais entendu ce mot. C'est qui l'accabadora ? demanda Antonella.

- Une sorte de Terminator ! Acabar signifie finir, terminer et s'accabadora aidait les mourants à en finir avec les souffrances de l'agonie, elle les aidait à partir.

- C'était permis ?

- Pas vraiment mais c'était courant même si on n'en parlait pas ouvertement car c'était un rite secret.

- Et ça se passait comment ?

- Mon père racontait que son grand-père Efisio, lorsqu'il avait dix ou onze ans, avait assisté à ce rite, caché dans une armoire, l'enfant était resté sous le choc et n'en avait parlé que bien plus tard !

         L'aïeul était mourant et rien ne soulageait ses souffrances. Alors la famille avait fait appel aux services de l'accabadora.

         Ils attendaient. Elle viendrait à la nuit tombée.  Ils étaient tous réunis autour de l'âtre, en silence.  Désormais les femmes qui pratiquaient encore ce rite ancestral  étaient rares. On les appelait quand il n'y avait plus rien à faire, lorsqu'il y avait trop de souffrance et que le temps s'éternisait.

         Une ombre sur le sentier.     

         Efisio épiait à la fenêtre. Sa mère l'envoya se coucher mais l'enfant avait surpris les chuchotements, il voulait savoir, découvrir le secret. Alors il s'était faufilé dans la chambre du mourant et il s'était caché dans l'armoire.  Par la fente entre les battants qui ne fermaient pas bien, tremblant de peur, il avait tout vu.

         La femme qui se tenait sur le seuil était  âgée,  habillée de noir de la tête aux pieds, elle était enveloppée dans un grand châle qui lui couvrait la moitié du visage. Elle tenait quelque chose dans ses mains, caché sous le châle. On la conduisit devant la porte de la chambre d'où filtrait l'odeur de la mort. On avait ôté toutes les images pieuses, la statuette de la Sainte Vierge et le crucifix car c'était un rituel païen qui allait être pratiqué. Un rituel très ancien dont l'origine se perdait dans la nuit des temps.

         Elle avait prononcé des mots que l'enfant n'avait pas compris puis elle avait sorti de sous son châle unu jualeddu, un joug, grand comme ça, il avait écarté les mains d'une quarantaine de centimètres. Et puis elle l'avait glissé sous le cou du grand-père. Et il avait aussitôt cessé de vivre. Elle était sortie en silence et elle avait disparu dans la nuit d'où elle était venue.

         L'accabadora avait délivré le mourant de ses souffrances et de ses fautes car c'était aussi un rite de purification. Le grand-père était parti tranquille, le visage serein.

         Les femmes autour du défunt avaient entonné les chants funèbres.

 

         Nous n'avions jamais entendu parler de l'accabadora. Les Proietti non plus. Surpris et impressionnés nous avons écouté le récit en silence et en silence nous sommes restés un long moment.

 

         Savino reprit la parole. Son père s'était toujours intéressé aux traditions de l'île et l'utilisation du joug l'avait intrigué aussi il avait fait quelques recherches pour essayer d'en comprendre la fonction. 

- Il m'a expliqué que le mot joug est d'origine indo-européenne, il vient de yug qui signifie unir, relier. On le retrouve d'ailleurs dans le yoga qui recherche l'unification du corps et de l'âme donc l'unité de l'être et aussi l'union de l'être avec le divin.

         En outre le joug est un objet sacré lié aux rites agraires, au labour, au renouveau de la vie. Il aide à fendre la terre avec le soc, il ouvre un passage sur le monde chthonien, sur un au-delà.

- Mais je ne comprends pas comment faisait l'accabadora pour ôter la vie aux mourants ? Comment utilisait-elle  le joug ? demanda Antonella.

- On ne sait pas, c'est un mystère. Peut-être qu'elle exerçait une pression à l'aide du joug  sur certains points vitaux. On n'a  aucune certitude. Au Musée Ethnographique de Galluras on conserve une sorte de  maillet qui pourrait aussi avoir servi à cet usage, mais Efisio a bien parlé d'un joug, il l'a vu. En tout cas il paraît que cela se pratiquait encore au début du vingtième siècle.

- Pas possible ! Une tradition tenace qui donne à réfléchir !

- Tant qu'on est dans les traditions il y en avait une autre en Sardaigne...  le sacrifice des vieux.

         À une époque très reculée, dans des zones aux conditions de vie particulièrement difficiles, lorsqu'un vieux atteignait les soixante-dix ans et qu'il était improductif, trop usé pour ne plus pouvoir travailler ni aller à la chasse, il devenait un poids pour la famille, une bouche en plus à nourrir. Alors le fils aîné le chargeait sur son dos et le conduisait au bord d'un précipice dédié à cet usage et... hop, dans le vide ! C'était une question de survie pour la famille. Comme quand on coupe les branches mortes d'un arbre.

- Expéditif le système, cruel mais efficace ! Mais... ce ne sont pas des méthodes de sauvages ça ?

 - Les conditions de vie et les mentalités étaient différentes. On ne peut pas  juger avec nos paramètres. Le bien de la communauté passait avant tout. Vous savez, dans la Rome Antique aussi, à une époque très reculée on jetait les vieux d'un pont et pour les mêmes raisons.               

         D'ailleurs chaque année le 15 mai avait lieu le sacrifice des Argei. Les romains se rendaient en procession au pont Sublicius d'où pontifes et vestales jetaient dans le Tibre vingt-sept ou trente mannequins d'osier en substitution de sacrifices humains offerts à Saturne à une époque archaïque ou peut-être même en commémoration du sacrifice des vieux.

          Il y a eu aussi des sacrifices humains au Forum Boarium. On enterrait vivants un couple de Gaulois et un couple de Grecs. Cela symbolisait l'anéantissement de populations qui représentaient un danger pour la sécurité du pays. On y avait recours à des moments graves pour la vie de la communauté.  D'ailleurs c'était quoi la fonction du sacrifice ? Elle permettait de sauvegarder ou de renouveler l'harmonie entre les hommes et la divinité. C'était vital.

Et les parricides, vous savez ce qu'on leur faisait ?  On les enfermait dans un sac de cuir en compagnie d'un coq, d'un serpent et d'un chien qu'on jetait dans le Tibre...

- Savino, je t'en supplie, intervint sa femme, assez avec ces histoires macabres, on va  faire des cauchemars toute la nuit !

- On approche d'Halloween, ça doit être ça ! dit Mario, allez une dernière grappa pour éloigner les fantômes ! Et... bonne nuit quand même !

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Marie Astrid Roy

Rédactrice en chef de l'édition Rome.

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