Samedi 4 décembre 2021
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Le bal des Bacchantes par Janine Magnani

Par Le Petit Journal de Rome | Publié le 25/10/2021 à 07:00 | Mis à jour le 25/10/2021 à 07:00
Tableau de Bacchantes en train de danser

Il y a quelques semaines, le Petit Journal de Rome faisait la connaissance de Janine Magnani, l'une des lauréates du concours de nouvelles "Écriture des Sept Monts". Lors de la remise des prix, elle s'est confiée à nous et nous a avoué avoir un bon nombre d'histoires à partager. Nous vous proposons de découvrir aujourd'hui "Le bal des Bacchantes".

 

Vous voulez savoir quelle est l'affaire qui m'a le plus marqué au cours de ma carrière ? Il y en a une en effet qui m'est longtemps restée à l'esprit. Sans doute parce que je n'ai jamais compris ce qui s'était vraiment passé.

         Je venais d'être affecté, jeune inspecteur, au commissariat du quartier Parioli à Rome. Un jour, c'était en hiver je m'en souviens, nous avons reçu un appel de la Galerie Borghese. Un gardien venait d'y être agressé. 

         Nous l'avons trouvé effondré aux pieds d'une statue, son uniforme et sa chemise étaient lacérés et tachés de sang car il portait de profondes égratignures et de mystérieuses morsures sur le cou, la poitrine et les bras. La peau était même arrachée par endroits. Les morsures surtout ne s'expliquaient pas. Unfélin échappé du zoo voisin, un chien errant, un fou ? Ce qui est sûr c'est qu'il ne pouvait pas s'être mordu lui-même, sur les bras à la rigueur, mais en aucun cas sur le torse et le cou. Même un contorsionniste n'y serait jamais parvenu.  Alors qui l'avait agressé ?

         La fouille de la Galerie n'avait rien donné. Nous n'avons trouvé aucun élément utile à l'enquête, aucun indice, aucune empreinte suspecte, aucune trace à part le sang de la victime.

         Les surveillants interrogés étaient unanimes, l'homme était calme et posé et n'avait jamais manifesté de signes de déséquilibre. Veuf, il menait une vie tranquille, rythmée par ses horaires de travail. S'était-il passé quelque chose d'anormal avant l'agression ? Il y avait bien eu une petite fête au bureau des surveillants, pour célébrer un anniversaire, mais rien de spécial, juste quelques cacahuètes, des chips et du mousseux.  Quelqu'un aurait-il mis une substance suspecte dans le verre du malheureux, histoire de rigoler ? Jamais de la vie, inspecteur, vous plaisantez !

         La vidéo de surveillance le montrait d'abord assis dans un coin, il avait l'air de somnoler puis, l'air affolé, il se mettait à courir dans tous les sens en proie à une vive agitation. Ensuite il se démenait comme s'il essayait de se défendre, mais de quoi, de qui ? On ne voyait que lui sur l'écran ! 

         Je me rendis à l'hôpital pour l'interroger. Avec précaution, me dit le médecin, car le pauvre homme était encore très secoué.  « Je sais bien que vous n'allez pas me croire » me dit-il lorsque je lui demandai s'il pensait pouvoir répondre à quelques questions.

         « Après l'anniversaire où j'ai bu du mousseux, un verre pas plus, je suis allé dans la salle VIII, celle du Silène et je me suis installé sur la chaise près du radiateur pour une petite sieste. Juste cinq minutes. Était-ce l'effet du mousseux, pas des meilleurs, ou bien l'orage qui se préparait ?  Je me sentais vaseux, au bord du vertige.

         Vous savez, inspecteur, j'aime cette Galerie, j'y ai passé presque toute ma vie et à force de vivre au milieu de tous ces personnages peints sur les toiles, de côtoyer ces statues, j'ai fini par les regarder d'une autre manière, par avoir avec eux un rapport... comment dire... plus familier, presque intime. Je les sentais tellement vivants ! Aussi il m'est arrivé parfois, surtout au crépuscule, de me demander s'ils ne s'animaient pas la nuit venue pour vivre une autre vie, si la nuit ne révélait pas une autre réalité. »

         Était-ce la solitude ou une imagination trop fertile à faire naître en lui de telles idées ? 

         « Le tonnerre grondait et l’atmosphère était devenue oppressante. La lumière déclinait estompant les contours, comme dans un paysage de brume. Je sentais mes paupières s'alourdir et avant de les fermer je jetai un regard au plafond de la salle. Il est entièrement décoré d'un trompe-l'œil absolument magnifique ! Le plus beau d'après moi. Un décor dionysiaque disent les guides, avec des faunes et des satyres aux pieds fourchus jouant avec des guirlandes de feuilles de vigne et de pampres. Certains jouent de la flûte de Pan ou du tambourin, d'autres cueillent des grappes de raisin et s'en régalent. Ils rient, joyeux, l'air un peu éméché. Il y a aussi quelques panthères qui ressemblent à de gros chats. Ils sont tous d'un tel réalisme que certains paraissent prêts à sauter dans la salle pour y poursuivre leurs jeux. Surtout celui qui est assis sur la balustrade. Et il m'a semblé, ce jour-là, qu'il me regardait d'un air goguenard. »

         L'homme avait fini par s'endormir. Un léger bruit l'avait fait sortir de son inconscience momentanée. Un bruit qu’on ne s’attendrait pas à entendre dans un musée, comme… le choc d'un sabot. Le sabot d'un cheval, non, un peu moins fort, le sabot d’un… bouc peut-être ?  Ou d'un chevreau.  Et puis il avait entendu un rire tout en cascade. Comme celui d'un enfant ou d'une très jeune fille.

         « Je me redressai pensant qu'on m'avait vu dormir et qu'on se moquait de moi. Mais j'étais seul, inspecteur, et je n'ai rien remarqué d'insolite. »  

         Soudain, comme un signal, un violent coup de tonnerre avait déclenché l'orage.  C’est alors, dans la lumière éphémère d'un éclair, qu’il lui avait semblé voir une ombre traverser la salle, très vite. Si vite qu'il la vit à peine. Une silhouette. Une silhouette familière, certes, mais pas... comment dire... pas complètement humaine... pas de ce monde.

         « Pas de doute, j'avais dû rêver ! C'est en m'appuyant au dossier pour retrouver une position plus confortable que je me suis aperçu d'une disparition. Un satyre avait disparu ! Celui qui justement était assis sur la balustrade. J'ai fermé les yeux très fort en espérant que tout serait rentré dans l'ordre quand je les rouvrirais et que le satyre serait bien à sa place, au plafond. Or, non seulement il n'y était pas, mais il manquait aussi un jeune faune. Je regardai vers le grand salon. Et je les ai vu. J'en suis sûr, inspecteur. J'étais bien réveillé. Le faune adossé à une colonne, jambes croisées, jouait de la flûte de Pan et le satyre courait, excité, derrière une nymphe qui riait cherchant à lui échapper.

         Puis j'ai vu les faunes et les satyres qui dégringolaient ou sautaient du balcon en trompe-l'œil. Et ils se sont tous mis à courir et à se poursuivre entre les statues. Je vivais un véritable cauchemar ! J'avais bien mon talkie-walkie pour alerter les collègues. Mais qu'est-ce que j'allais leur dire ? Que les satyres s'étaient échappés des fresques du plafond et cavalaient en liberté dans les couloirs ? On allait me traiter de fou ! 

         En attendant la sarabande continuait de plus belle. Les bacchantes, ces folles échevelées du cortège de Bacchus, s'étaient jointes à eux ainsi que les nymphes, il en venait même de l'étage ! En proie à l'euphorie tous riaient, dansaient et se démenaient comme s'ils étaient ivres ou pris de folie. Une vraie bacchanale ! On était en plein délire ! Il fallait les arrêter sinon ils allaient tout casser. J'ai essayé de leur courir après mais les bacchantes m'ont agrippé par un bras et se sont amusées à me renvoyer de l'une à l'autre en me faisant tourner. Et soudain elles m'ont agressé, de vraies sauvages, des bêtes furieuses. Elles ont à moitié arraché ma veste et déchiré la chemise. J'ai senti des coups de griffe partout sur le corps et puis elles se sont mises à me mordre. Inspecteur, j'ai cru qu'elles allaient me dévorer ! J'ai juste eu le temps de prendre mon sifflet pour alerter mes collègues. La dernière image que j'ai c'est celle de leurs yeux hallucinés et de leur bouche dégoulinante de sang. Je crois que j'ai hurlé.  Après, je ne me souviens plus de rien. »      

         L'histoire qu'il racontait était incroyable mais il portait bien sur le corps les traces des coups de griffe et des morsures.

         Après avoir écouté son récit, je suis retourné à la Galerie Borghese pour voir ce fameux plafond. Il est très beau en effet et les trompe-l'œil sont d'un réalisme surprenant, comme les a décrits la victime. Quant au tableau central il illustre une scène de sacrifice à Silène, une divinité de la fertilité, et on y voit les bacchantes, en proie à une ivresse mystique, me précisa une guide, en train de danser au son d'un tambourin. D'après la légende, au paroxysme de leur folie, elles sacrifiaient les victimes en les dépeçant avec leurs dents et les dévoraient toutes crues. Ça collait avec le récit du gardien mais... comment croire que cela avait bien failli avoir lieu ? C'était insensé.

 

         J'avais senti le brave homme tellement désemparé qu'il m'avait touché. Aussi, une fois l'affaire classée, j'étais allé lui rendre visite, pour prendre de ses nouvelles. Il m'avait dit - Je sais bien inspecteur que personne ne me croit, je passe pour un illuminé, et pourtant...» Il poursuivit montrant ses bras - Ces cicatrices témoignent qu'il s'est réellement passé quelque chose, non ? Mais... il n'y a pas que ça... »

          D'un air mystérieux il ajouta - A vous qui ne vous êtes jamais moqué de moi je peux bien l'avouer... j'en ai la preuve ! » et il avait sorti la chaîne qu'il portait au cou. Un petit bijou en or y était accroché.

         « Ce fameux jour, alors que je repoussais une bacchante pour me protéger, cette agrafe qui retenait sa tunique m'est tombée dans la main. Depuis je la porte sur moi et lorsque les souvenirs reviennent et m'angoissent car je me remets à douter, je la serre très fort dans ma main, cela m'aide à ne pas devenir fou car elle est la preuve qu'un jour... j'ai bien vu les bacchantes danser ! »

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