En mai 2025, dans le cadre de FLEvolution, Bénédicte Mezeix-Rytwiński a interviewé en public Brigitte Giraud autour de « Vivre vite » , récit dans lequel l'autrice explore la disparition brutale de son mari, Claude, survenue le 22 juin 1999, dans un accident de moto. Elle met en lumière la construction singulière de l'ouvrage, articulée autour de la répétition des « si », ces hypothèses qui interrogent le destin, la culpabilité et les chemins qu'une vie aurait pu emprunter. Elle s'intéresse à cette architecture narrative, véritable sésame de la mémoire, et l'invite à revenir sur le moment où cette forme d'écriture s'est imposée comme une évidence pour raconter la perte et le travail de la survivance.
La mort, mode d’emploi
L’interview débute sur le livre Vivre vite paru le 24 août 2022, décrivant le « travail du survivant » lorsque Brigitte Giraud a perdu son mari lors d’un accident de moto.
Bénédicte Mezeix-Rytwiński : Dans ce livre, Vivre vite, tout est savamment imbriqué dans une construction. Vous avez élaboré cela autour des hypothétiques « Si », qui me font penser à Georges Perec, sauf que vous ce n’est pas La Vie mode d’emploi mais la mort mode d’emploi, comment vivre avec. Qu’est-ce qui a été le déclencheur pour trouver cette formule à la fois simple, extraordinaire, magique, cet espèce de sésame de la mémoire, qui vous permet d’ouvrir cette boîte de Pandore ?
Brigitte Giraud : Pour essayer de répondre à la question, il se trouve qu’il s’agit d’un accident de moto, qui n’a pas de cause apparente. » explique Brigitte Giraud. « C’est-à-dire qu’après l’accident, je me retrouve avec un rapport de police qui ne donne aucune réponse à aucune question, et qui pose davantage de questions qu’il n’apporte de réponses.
Ce qui veut dire qu’il est nécessaire de mener une enquête, et de mener différentes enquêtes pour comprendre ce qu’il s’est passé et pour émettre tout un tas d’hypothèses. L'étymologie du mot « accident » veut dire : « ce qui tombe par hasard ». C’est l’histoire d’un homme qui tombe et j’ai besoin de savoir, de comprendre, puisqu’il n’y a pas de raison.
Quand il n’y a pas de raison, le cerveau humain a besoin d’avoir une réponse. Et donc, j’ai besoin d’imaginer ce qu’il s’est passé et il se trouve que les jours et les semaines qui ont précédé l’accident, rien ne s’était passé comme prévu.
Il y avait eu d’étranges coïncidences, il y avait des hasards tout à fait inquiétants, des circonstances tout à fait inquiétantes. Et donc ce livre, j'ai eu l’idée de commencer chaque chapitre par un « Si » pour essayer de comprendre s’il était question de hasard, de destin et quelle était la fonction du déterminisme entre ces deux notions.
Pour terminer, le hasard est un mot qui vient de l’arabe et qui veut dire « jeu de dés ». Le destin, il y a deux mots équivalents, il y a le Fatum et en arabe le Mektoub, ça veut dire « c’était écrit », donc j’ai besoin de comprendre : est-ce que c’était écrit ? Et je me rends compte que la langue arabe est omniprésente, pour quelqu’un, pour deux personnes, c’est-à-dire mon mari et moi-même, deux personnes qui sont nées en Algérie.
La vérité du deuil et ses étapes
L’entretien a continué à explorer le thème du deuil, par le prisme du statut de celle qui reste : la figure de la veuve. Dans notre imaginaire collectif, au fil de siècles, elle a pu être réduite à deux archétypes : celui de la femme éplorée et chaste, ou celui de la sorcière, libre.
Bénédicte Mezeix-Rytwiński : Vous êtes une sacrée alchimiste parce que vous avez transformé ce plomb en or. Est-ce que vous avez senti que parfois, cela pouvait mettre mal à l’aise certains lecteurs, cette force, cette combativité et cette envie de savoir, de démonter, parce que vous n’étiez pas dans cette image stéréotypée ?
Brigitte Giraud : Ce qui met mal à l’aise généralement c’est la vérité. Et la vérité, c’est que la mort, quand il s’agit de la mort d’un être aimé avec qui on vit depuis de longues années, et qui est un pilier de l’existence, c’est une véritable catastrophe dont personne ne veut entendre parler.
C’est aussi un livre qui dit cela parce qu’il est écrit 20 ans après. On peut imaginer que 20 ans est une distance bien trop longue pour continuer de se préoccuper du drame qui a coupé sa vie en deux.
Il y a énormément de manuels de psychologie ou de développement personnel qui prétendent donner un manuel du deuil et qui font croire qu’il faut un an ou deux pour les fameuses étapes : le déni, la colère, etc.… Jusqu’à l’acceptation.
Pour moi ces manuels qui visent à faire accepter, qui parlent de résilience, est quelque chose qui me dérange profondément et contre lequel je lutte. J’assume d’être une obsessionnelle, qui a mis quasiment 20 ans pour essayer de comprendre comment un accident a pu arriver.
Quand l’écrivain ne peut plus écrire ?
C’est la question que s’est posée Brigitte Giraud. En effet, après la tragédie de l’accident de son mari, Brigitte Giraud explique qu’elle a perdu sa capacité d’écrire pendant environ deux ans, durant sa longue période de deuil.
Bénédicte Mezeix-Rytwiński : Quand un écrivain ne peut plus écrire, qu’est-ce qu’il lui reste, comment compense-t-il ?
Brigitte Giraud : Ce n’est pas tant le fait de ne pas pouvoir écrire qui était le problème, j’avais un problème qui était bien plus important que cela.
Ensuite, au bout de deux ans j’ai commencé à écrire, j’ai publié un autre livre qui s’appelle « À présent », qui était, me semble-t-il, une façon de me réapproprier une histoire que je n’avais pas choisie de vivre.
Puisque quand l’accident a eu lieu, j’ai été soumise aux évènements, j’ai été dominée par les évènements, je n’ai rien pu choisir, ni ce qu’il s’est passé, ni la façon de raconter ce qu’il s’est passé. Puisque tout le monde avait une façon de raconter, le chirurgien, le prêtre, la famille. Revenir à l’écriture et écrire ce livre, À présent, cela me permettait de choisir au moins une seule chose, c’étaient les mots que moi je m’étais, moi les uns à la suite des autres.
Bénédicte Mezeix-Rytwiński pour FLEvolution : comment interviewer un écrivain
L’histoire et la vie de la langue : l’enjeu de la traduction
La traduction d’un livre paru dans une langue étrangère est une tâche ardue. Au-delà de la traduction mot par mot, il s’agit de prendre en compte les complexités culturelles que chaque langue recèle, le style de l’auteur et l’intention du texte original. Vivre vite est une œuvre complexe, alors comment la traduire fidèlement dans une langue étrangère sans altérer les spécificités de l'œuvre originale ?
Bénédicte Mezeix-Rytwiński : Je me suis demandée comment traduire tout cela en polonais, alors, j’ai contacté Dorota Malina, qui a traduit le livre. Elle m’a raconté qu’elle vous avait rencontré à l’auberge du lointain et qu’elle avait pu travailler, avec trois autres traducteurs, avec vous. Est-ce que vous accepteriez de nous raconter ces séances de travail ?
Brigitte Giraud : C’est extrêmement intéressant, c’est une ville dans le sud de la France qui s’appelle Arles, dans lequel il y a le Collège des traducteurs. Dans lequel nous avons été invité pendant une semaine avec mes traducteurs polonais, allemand, turc et serbe.
Pendant une semaine nous avons échangé tous les jours. Chacun évoquait les concepts ou les phrases qui lui posaient problème dans sa langue et dans sa culture. Ce qui était passionnant, c’est que chaque fois qu’une phrase posait problème, pour répondre à la question, nous étions obligés d’embrasser des concepts géopolitiques systématiquement.
Ce qui veut vraiment dire que la langue a un passé, a une histoire, a une culture et a des pratiques de vie. Et notamment, pour vous donner un exemple, à un moment je parle du concept de « petit bourgeois », et Dorota me disait qu’en polonais c’était très compliqué de traduire ce que pouvait être la bourgeoisie par rapport au passé communiste.
L’écriture comme une musique : le rythme que doit trouver celui qui traduit
Vivre vite de Brigitte Giraud dissimule des références musicales, tout en étant soi-même une œuvre rythmée comme l’explique l’autrice. Après son entretien avec la traductrice de l’œuvre en polonais Dorota Malina, lui ayant révélé certains secrets de Brigitte Giraud, Bénédicte Mezeix-Rytwiński a profité de l’occasion pour interroger l’écrivaine sur ces références, et sur la musique qui rythme son livre.
Bénédicte Mezeix-Rytwiński : Dorota m’a parlé aussi de toutes les citations cachées, les références aux chansons, morceaux de rap, vous avez aussi expliqué tout cela avec elle ? Vous êtes revenue sur les paroles de Dominique A ?
Brigitte Giraud : Oui, parce qu’il y a des paroles de chansons, c’était aussi cette époque de la fin du XXe siècle. C’est un système de référence qui n’est évidemment pas le même pour un français ou un polonais.
Bénédicte Mezeix-Rytwiński : Je cite juste Dorota, car j’ai trouvé que c’était très intéressant par rapport aux étudiants qui sont en traduction. Elle a noté qu’il y avait une fausse simplicité dans votre texte qui était très soigneusement construit, extrêmement rythmé, et qu’elle a dû trouver un rythme et une mélodie dans une langue slave sans trahir cette structure.
Brigitte Giraud : C’est vrai qu’un livre, une écriture c’est une question de temps, de tempo, c’est une question de tessiture, même pour moi, pour commencer l’écriture d'un livre j’ai besoin d’en trouver la musique.
« L’impossibilité de vieillir »
La fin de l’entretien s’est concentré autour d’Avoir un corps, ouvrage de Brigitte Giraud publié en 2013. Dans ce livre, l’autrice explore le corps féminin, et de l’évolution progressive de celui-ci de la jeunesse jusqu’à l’âge adulte. A l’heure où dans certains pays nous assistons à un recul des droits de la femme et où leur rapport au corps est de nouveau soumis à de nombreuses contraintes, Bénédicte Mezeix-Rytwiński a interrogé Brigitte Giraud sur le sujet d’un potentiel chapitre supplémentaire consacré aux défis contemporains du corps féminin.
Bénédicte Mezeix-Rytwiński : Je vais passer à Avoir un corps, je vous recommande vraiment de le lire. Il n’est pas traduit en polonais. On doit grandir avec ce corps qui a sa propre géométrie variable, qui fait un peu ce qu’il veut, et nous on l’habite comme on le peut au fil des âges. Je le lisais en même temps que L’affaire Pélicot faisait la une de tous les médias et secouait la France. Côté polonais, on débattait sur l’avortement, le corps des femmes, dont elles sont dépossédées. Si vous deviez rajouter un chapitre en 2025, où le corps des femmes est finalement toujours aussi mal mené, quelle thématique traiterait-il ?
Brigitte Giraud : C’est une très bonne question. Le livre s’arrête quand la narratrice a environ quarante cinq ans, parce qu’à ce moment-là c'est à peu près l’âge que j’avais. Et si je devais rajouter un nouveau chapitre ce serait ce qu’il se passe après.
C’est-à-dire le rapport à un corps et un visage qui n’est plus un corps de jeune femme, dans une époque où le corps et le visage semblent être soumis au diktat de l’impossibilité de vieillir dans les sociétés occidentales.
Ce qui m’a intéressé dans ce livre ce n’est pas tant de parler du corps mais surtout de parler de tout un tas de scènes du quotidien qui concernent absolument tout le monde, qui sont toutes des premières fois et ce qui m’a fait écrire c’est de parler de la relation étrange qu’entretiennent le corps et l’esprit. C’est quand même une alchimie tout à fait passionnante. Ce que la tête est capable de faire au corps.
Nicolas Blondelle pour FLEvolution
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