Édition internationale

Tribune Pologne - Un passé qui ne passe pas : Holocauste et Histoire

En février 2019, un colloque organisé par l’EHESS à Paris portant sur la « Nouvelle école polonaise d’histoire de la Shoah » est perturbé par des militants nationalistes de la diaspora, proches de la revue d’extrême droite Gazeta Polska. Les historiens polonais présents sont injuriés et dénoncés comme des faussaires et des traîtres à la patrie. À l'époque, j'avais vécu l’évènement à travers la presse française sans vraiment en comprendre les causes. Vu de France, cet événement semblait être isolé et le fait de quelques excités. Vu de Pologne ou plus précisément, des institutions mémorielles, cette agression n’est qu’une escarmouche d’une « guerre culturelle » qui secoue la Pologne depuis deux décennies.

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Écrit par Arno Deknuydt
Publié le 6 juillet 2026

 

 

Je me rends sur le site de la municipalité pour ma recherche historique et rien sur le passé… comme si il n’y avait jamais eu de Juifs dans la ville Alban Perrin, Coordinateur de la formation chez Mémorial de la Shoah au sujet de la ville, anciennement à forte proportion juive : Stoczek Łukowski.

 

 

Du Yiddishland à l’Holocauste sur les terres polonaises occupées

Quelques années plus tard, dont une passée à Varsovie, je travaille au sein du service des relations internationales du Mémorial de la Shoah à Paris. Pour ce « passé qui ne passe pas » qui me passionne tant, je vais revenir sur les décennies de conflits politiques autour de la mémoire de l’Holocaust en Pologne et leurs conséquences, à travers le point de vue d’acteurs de la principale institution mémorielle française et avec l’aide de mes lectures.

 

Mieux vaut sans doute manger du pain sec en ces terres… où la haine des Juifs n’a pas pris la dimension qu’elle a dans les terres allemandes. Dieu veuille que cette situation perdure jusqu’à la venue du Messie Rabbin Moïse Ben Israël Isserles (1520-1572)[1]

 

En 1760, 50% des Juifs du monde résidaient dans les frontières de la République des Deux Nations (union fédérale polono-lituanienne créée en 1569), et se développaient dans une relative paix comparée à l’Europe de l’Ouest et la Russie tsariste.

Invités au XIIIᵉ siècle par les rois polonais, ils représentaient un pan de l’histoire polonaise au sein du foisonnant « Yiddishland » (espace culturel et linguistique juif transnational d'Europe centrale et orientale principalement à cheval entre l’Empire russe et les différents Etats polonais). L’Etat polonais était alors multiculturel et régi par un ensemble de chartes et de contres pouvoirs qui établissent la tolérance religieuse. 

Bien que ce multiculturalisme se dégrade avec les siècles, laissant place aux violences et aux revendications ethno nationales, la communauté Juive poursuit son développement économique et démographique. En 1939 environ un tiers de la population des cinq plus plus grandes villes était Juives, le pays, surtout dans sa partie orientale, est alors couvert d’un océan de Shtetl, de villages hassidiques et de synagogues.

Ce monde, bien que fragile et menacé par les nationalismes, ne s’attendait pas à l’anéantissement et à la catastrophe hitlérienne. Sur les 3,3 millions de Juifs polonais en 1939, environ 400.000 ont survécu, principalement en fuyant vers le territoire soviétique. Ce vide laissé dans le nouveau territoire monoethnique polonais a été à l’origine d’un malaise persistant et de dénis de plus en plus difficile à soutenir.

 

Tribune : juifs en Pologne, juifs polonais, juifs et Polonais 

 

 

💡L'Holocauste s'est en grande partie déroulé sur le territoire de l'actuelle Pologne, où l'Allemagne nazie a implanté la majorité de ses camps de concentrations et ses centres d’exterminations. La Pologne est envahie le 1er septembre 1939 par les nazis via le Corridor de Dantzig et a donc cessé d'exercer sa souveraineté. Son territoire a été occupé et partagé entre l'Allemagne nazie et l'Union soviétique. Les camps d'extermination, dont Auschwitz-Birkenau, ont été créés, administrés et exploités par l'Allemagne nazie dans un territoire occupé, et non par un État polonais qui n'existait plus juridiquement. 

 

 

Le récit patriotique forgeant un narratif d’une « innocence polonaise »

 

 

Le régime communiste, peu légitime, a magnifié un culte des morts omniprésent dans l’espace public : dans les médias, les œuvres littéraires, le cinéma et, surtout, à travers la politique commémorative… Entre cinq et six millions de citoyens polonais avaient péri, dont trois millions de Juifs englobés dans cette martyrologie. [2]Jean-Charles SZUREK

 

Dans la Pologne d'après-guerre, le gouvernement communiste instaure un récit patriotique forgeant un narratif d’une « innocence polonaise » et polonise les trois millions de victimes juives. Le musée d'Auschwitz, ouvert en 1947, est par exemple conçu comme un mémorial de la lutte « antifasciste », sans mise en avant des victimes juives ni de la spécificité de leur sort. 

La communauté juive restante, réduite à quelques dizaines de milliers d’individus (environ 30 000 dans les années 60), n’a aucune marge d’action dans une Pologne communiste qui est encore hantée par ses vieux démons s’acharne sur « le sionisme », finissant par faire fuir les derniers survivants de la Shoah vers Israël. Quand le pays émerge de la nuit de l’occupation communiste dans les années 90 une vague de repentance amorcée par la quasi découverte d’un passé sanglant va s’amorcer ainsi que le développement d’une nouvelle école historiographique. De ce mouvement va naître une réaction nationaliste acharnée visant à préserver ce qui est, ironiquement, un récit historique instauré par le régime communiste tant haï. C’est aussi à peu près à ce moment que les premiers liens entre le Mémorial de la Shoah et la Pologne vont s’amorcer. 

 

Il y a 80 ans, découverte des camps d’extermination allemands d’Auschwitz -Birkenau 

 


[1] Antony Polonsky, « Les Juifs en Pologne-Lituanie », dans L’Histoire. Les collections, n°102, Mille ans d’une nation : la Pologne, Paris, 2024, p. 56.

[2] SZUREK, Jean-Charles, « Chapitre 2. Les étapes d'une prise de conscience », dans Les Polonais et la Shoah. Une nouvelle école historique, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 2019, p. 37-48.

 

 

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