L’autrice Marie-Hélène Lafon, lauréate du prix Renaudot 2020, a échangé autour de son œuvre et de son processus d’écriture le 28 mai 2026 à l’Instytut Kultury Miejskiej de Gdańsk avec Bénédicte Mezeix-Rytwiński, dans le cadre du programme FLEvolution. Pétulante, Marie-Hélène Lafon sait aussi bien captiver ses classes de collégiens qu’une salle de lecteurs, faisant parler le cœur à travers des mots nourris de ce bon sens paysan qui sème, laboure et récolte les émotions humaines. La vidéo complète de l’entretien est à retrouver en fin d’article. Morceaux choisis.
Les mains. Celles qui donnent aux poules, pansent les bêtes, tournent les pages des livres, et les dévorent du bout des doigts. Celles qui tapent, têtues sur la caisse du Franprix, les vôtres qui malaxent les mots sur l’établi et labourent la page.
Mais ici, à Gdansk, il est aussi question de mains : de celles des ouvriers du chantier naval et d’un électricien, Lech Wałęsa, qui a porté le mouvement Solidarność. Des mains qui appartiennent à des gens de peu, qui ont réussi à museler l’Ours rouge et à le repousser. Ce sont ces mêmes mains qui créent aujourd’hui un pont entre votre pays volcanique et basaltique – au sens lafonien de paysage, si vous me permettez ce néologisme et ce pays métallique et baltique. Bienvenue en Pologne Marie-Hélène Lafon. Nous allons remonter vos sources ensemble. Bénédicte Mezeix-Rytwiński
Les débuts de la double vie…
Marie-Hélène Lafon a commencé à écrire en 1996, se mettant au travail sur ce qu’elle appelle son « établi », pour reprendre son lexique, même si son premier roman publié « Le Soir du Chien » n’a été édité qu'en 2001.
« Je me souviens très très bien du moment où j’ai commencé à écrire en 96, j’avais 34 ans et j’étais déjà professeur depuis 12 ans. (...) Et en fait, j’ai derrière moi 30 ans de double vie : professeur et écrivain. Et je dis volontiers que les deux (...) morceaux de cette vie se sont emboîtés l’un dans l’autre parce que dans les deux cas, aussi bien lorsque j’étais professeur que lorsque j'écrivais, j’habitais mon vrai pays c'est-à-dire la langue. »
Ses influences contemporaines : Pierre Michon, Richard Millet et Pierre Bergounioux
Dans les années 80, trois « rencontres » littéraires vont bouleverser son univers jusque-là bien organisé : étude de la littérature française, du latin et du grec, ainsi que des écrivains, « qui étaient morts, et bien morts », pour reprendre ses mots. Trois auteurs contemporains vont lui ouvrir un autre champ des possibles : Pierre Michon, Richard Millet et Pierre Bergounioux.
« (...) en lisant ces trois-là, s’est produite une sorte de déflagration intérieure (...), il y a eu un aiguillage définitif. J’ai compris que la littérature contemporaine, ça existait, (...) et que le désir d’écriture que j’avais toujours porté en moi, il fallait d’une manière ou d’une autre que j’ose l’affronter, sinon j’allais passer à côté de ma vie. »
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Une écriture ancrée dans la terre et au plus près des personnages
Marie-Hélène Lafon ne fait pas la distinction entre personnage principal et personnage secondaire dans ses romans, a t-elle expliqué. En effet, pour elle, le paysage devient lui-même un « corps de pays », personnage à part entière. Ce paysage compte en son sein des maisons, des granges ou des étables, pour rappeler encore ses origines paysannes. C’est le corps du bâtiment. Et au sein de celui-ci, il y a « les corps des bêtes et des gens ». Pour Marie-Hélène Lafon, chaque détail dans ses romans contribue à l’histoire, aussi infime qu’il soit. « Tout fait corps et matière ».
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L’atelier de l’écrivain : son « établi »
L’autrice a partagé avec le public venu nombreux son travail, à l’« établi » - c’est ainsi qu’elle appelle sa table de travail. Elle a souvent plusieurs « chantiers » d’écriture, plusieurs textes sur son établi qui se construisent au fur et à mesure. Généralement, lorsqu’elle écrit un texte, il faut qu’elle le laisse « poser », pour ensuite y revenir plus tard.
Une fois que le texte a posé je reviens à voix haute, je reviens (...) et je le relis, je le fais passer par le tamis du corps, il faut que je l’entende, que je le respire, que je le sente, que ça suinte… Ça tient, ça tient pas, on déplace un adjectif, on l’enlève, (...) on change un temps verbal, on met un adverbe, on l’enlève… (...) on ajoute une subordonnée, la phrase patine (...) donc on enlève la subordonnée. C’est de l’empoignade avec le matériau verbal, j’appelle ça comme ça.
Quelle est sa méthode de travail ? Elle n’en a pas ! Marie-Hélène Lafon ne prend pas de notes, à la place elle « rumine » ses textes. Elle juge d’ailleurs « compromettant » d’utiliser ce mot, compte tenu de ses racines paysannes, faisant s'esclaffer le public. L’autrice qui sait parfaitement captiver son auditoire en maniant l’humour et l’ironie explique descendre d’une lignée paysanne, qu’elle nomme les « minces dynasties » autant du côté de sa mère que de son père. Elle explique que la rumination c’est le travail que le réel fait en nous, il dépose quelque chose en nous qui macère et devient « matière à écriture ». Tout cela relève d’un processus largement inconscient. La citation de Claude Simon : « écrire c’est avancer à tâtons sur des sables mouvants », sert de boussole à Marie-Hélène Lafon, dans son processus d’écriture.
Bénédicte Mezeix-Rytwiński pour FLEvolution : comment interviewer un écrivain
« Nos vies » et Gordana
Marie-Hélène Lafon n’invente rien, elle réinvente. « Nos vies » est un exemple particulier de sa bibliographie puisque le roman n’appartient pas au monde paysan, mais se passe dans le 12eme arrondissement de Paris. L'écrivaine est ainsi revenue sur la genèse de son personnage Gordana : celle-ci est inspirée d'une véritable caissière de Franprix. Prise d'une véritable fascination pour cette femme, Marie-Hélène Lafon faisait exprès de choisir sa caisse à chaque fois qu'elle faisait ses courses, transformant une routine ordinaire en un point de départ littéraire.
« Elle a un coefficient d’étrangeté, elle a ce corps flamboyant, elle a cette fermeture, ce silence, elle a que toutes les autres caissières la détestent instinctivement et qu’elle le leur rend bien »
Rester soi-même dans un monde éditorial de plus en plus compétitif
Ce qui est frappant dans « Nos vies », c’est la façon dont les existences se frôlent mais ne se percutent jamais. Si Marie-Hélène Lafon était une écrivaine « feel good », Horatio Fortunato et Gordana vivraient une magnifique histoire d’amour à la fin et ils auraient « conclu ». Mais l'autrice refuse de céder aux pressions du marché éditorial : elle préfère rester fidèle à la complexité de la réalité.
« Ce qui fait votre liberté face à un marché éditorial, face à une maison d’édition c’est d’abord une question d’argent. »
« Les Sources », c’est son seul roman qui lui a permis de se sentir en phase avec les combats de notre époque. Il raconte les violences intrafamiliales au cœur de son Cantal natal.
« J’ai eu une discussion avec mon éditrice, jamais je n’avais eu de discussion de ce type-là avec mon éditrice, jamais je ne lui avais demandé son avis (...) Là, j’ai eu une discussion au téléphone avec elle. Elle m’a dit “faites ce que vous avez à faire, depuis quand vous vous souciez de l’air du temps ?” ».
FLEvolution 2026 : Marie-Hélène Lafon, écologie, théâtre autour de la francophonie
Ses manuscrits offerts à la Bibliothèque nationale de France (BnF)
En 2023, Marie-Hélène Lafon a décidé de donner tous ses manuscrits à la Bibliothèque nationale de France (BnF). « Ça sent le sapin » a-t-elle lancé avec humour, lorsqu'elle a été interrogée sur ce point. Elle ne voulait pas laisser derrière elle une énorme quantité de papiers, d’autant plus qu’elle avait été amenée quelques années auparavant à nettoyer la maison de ses parents.
« J’ai classé, j’ai fait des cartons : il y en avait 5 (...) 25 ans d’écriture ça tient en cinq cartons et c’est à la BNF. Ça me flatte (...) je suis un peu orgueilleuse par moment, vaniteuse (...) ça m’émeut et ça me flatte que mes manuscrits soient à la BNF.»
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