Dimanche 26 septembre 2021
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"Les cyprès bleus" par Janine Magnani

Par Le Petit Journal de Rome | Publié le 02/08/2021 à 07:00 | Mis à jour le 02/08/2021 à 07:00
Intérieur des Nécropoles de Porto

Il y a quelques semaines, le Petit Journal de Rome faisait la connaissance de Janine Magnani, l'une des lauréates du concours de nouvelles "Écriture des Sept Monts". Lors de la remise des prix, elle s'est confiée à nous et nous a avoué avoir un bon nombre d'histoires à partager. Nous vous proposons de découvrir aujourd'hui "Les cyprès bleus".

 

Le chant des cigales dès le matin annonçait une journée torride. Laura, mon amie archéologue, m'avait invitée à une visite guidée à la nécropole de Porto, à quelques kilomètres de Rome, entre Ostie et l'aéroport. Les visiteurs arrivaient par petits groupes. Je les observai d'un regard curieux car je me suis toujours demandé quels liens mystérieux font se rencontrer certaines personnes en certains lieux.

 

       Deux hommes assez jeunes arrivèrent en dernier. Je remarquai qu'ils avaient un air de famille. Des frères sans doute. Le plus grand, blond, avait des traits réguliers et un air sérieux. L'autre semblait un peu plus âgé et sa barbe et ses cheveux étaient d'un roux flamboyant. Sans savoir vraiment pourquoi il me sembla voir quelque chose d'inquiétant sur son visage. Il me rappelait quelqu'un. Ce profil particulier, ces arcades sourcilières proéminentes, ce regard acéré... Je me penchai discrètement vers Laura "Tu as vu ? Tu as des célébrités aujourd'hui." "Ah oui ? Qui donc ?" "Van Gogh et son frère, à gauche." "C'est vrai. Qu'est-ce qu'il lui ressemble ! Incroyable !»

 

       Après une brève introduction, en insistant sur le caractère exceptionnel de la visite, car la nécropole d'ordinaire était fermée, la guide commença à décrire les tombes que nous allions voir. Tombes à colombaria, à capuccina, arcosolium, sarcophages en marbre, en terre cuite, puits, fours, klinae pour les banquets funèbres...

       Van Gogh se mit à rire. Ces Romains qui s'offraient un banquet sur la tombe des chers disparus l'amusaient. "A la tienne Caius, ça ne peut plus te faire de mal. C'est bien vrai que ce sont les meilleurs qui partent. Encore un petit coup de Falerne ? Ça t'aidera à passer le Styx. Et bien le bonjour à Charon, dis-lui que je ne suis pas pressé de le voir. Pour tes sesterces, surtout ne te fais pas de souci, on va s'en occuper...!" Il n'arrêtait pas de faire des commentaires à son compagnon, que j'avais tout naturellement baptisé Théo. Et ils riaient.

 

       Laura poursuivait ses explications sans se soucier des gêneurs. "Ici un groupe de tombes du IV° siècle. Vous remarquerez sur celle du milieu, au-dessus de l'entrée, l'inscription H.M.D.M.A. Ce sont les initiales de Huic Monumentum Dolus Malus Abesto. Il s'agit d'une formule de protection contre d'éventuels violeurs de tombes. Suivez-moi."  Et elle y pénétra.

       Pouvions-nous être considérés comme des violeurs de tombes ? Et les malédictions résistent-elles au temps ? Me souvenant avec une pointe d'inquiétude de Toutankhamon, je choisis de rester dehors. Van Gogh goguenardait de plus belle et il commençait même à me taper sur les nerfs, le flamboyant. Je trouvais qu'il en faisait trop.

       Poursuivant notre promenade dans la nécropole nous arrivâmes devant le terrain de sépulture des pauvres. "...Les amphores contenant les cendres étaient plantées à même le sol..."  L'archéologue précisa que les Romains utilisaient aussi des moitiés d'amphores comme sarcophages de fortune. Un ricanement derrière moi, encore le rouquin. Mais il semblait bizarre, mal à l'aise et son rire sonnait faux.

       "...Devant vous de belles tombes à l'intérieur desquelles des fresques sont encore visibles. Dans celle de droite des pavots, la fleur qui apporte l'oubli. Vous pouvez entrer."

       Van Gogh s'avança et il passa le seuil avec un sourire narquois. Je ne sais pas pourquoi mais personne ne le suivit.

 

       Il régna tout à coup sur la nécropole un profond silence. Ce fut comme si le temps s'était soudain arrêté. L'air était devenu lourd. Un vol de corneilles fendit l'air en croassant, venant de droite. Mauvais présage d'après les Romains.

       Le ciel avait pris une couleur verdâtre. Un grondement de tonnerre résonna dans le lointain.  Un vent violent balaya soudain la nécropole, faisant ondoyer les herbes et se tordre les cyprès.

       Ces cyprès comme de grandes flammes bleues, ces herbes jaunes qui ondulaient, ce soleil d'or liquide... on se serait cru dans un tableau de...

       C'est alors qu'on entendit le hurlement. Il provenait de l'intérieur de la tombe. La surprise et l'épouvante nous clouèrent sur place. Théo fut le premier à réagir. Il s'approcha, très pâle, de l'entrée de la tombe, franchit le seuil et ressortit précipitamment devant un fantôme ensanglanté. Van Gogh se tenait la tête à deux mains et le sang coulait à travers ses doigts sur le côté gauche du visage, juste à la hauteur de l'oreille.

       Nous le regardions, effarés, ne comprenant pas ce qui avait bien pu se passer. La voix cassée il dit être tombé dans un puits, sa tête avait râclé la paroi de briques et de pierres, une aspérité lui avait arraché la moitié de l'oreille. Il avait hurlé. Il ne savait pas comment il en était ressorti. L'archéologue le regardait, incrédule. Timidement elle fit remarquer que justement cette tombe-là n'avait pas de puits. "Mais si, hoquetait Van Gogh, puisque j'y suis tombé".

       Plusieurs visiteurs s'approchèrent de la tombe. Ne voyant rien d'anormal ils y pénétrèrent avec précaution. Il n'y avait pas de puits. Seul un cercle noir dans un carré blanc se détachait sur le carrelage en mosaïque.  Je levai les yeux vers la plaque de marbre au-dessus de l'entrée. H.M.D.M.A.

       Alors me revint en mémoire un fragment d'une lettre de Vincent à son frère Théo: "...ville du silence, ville mauve, astre jaune, ciel vert, cyprès bleus... cité des morts, terrifiante nécropole où le destin parfois se réveille et frappe. On ne sait pas pourquoi..."

 

       Il avait suffi d'une ressemblance.

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