Chronique franco-italienne : Sacrés papiers ces p'tits papiers

Par Françoise Danflous | Publié le 29/06/2022 à 21:58 | Mis à jour le 30/06/2022 à 16:45
Photo : @Christa Dodoo de Unsplash
pile de papiers blancs

Notre chroniqueuse lexicographe Françoise Danflous, « Laisse parler les p’tits papiers », ces emballages français et italiens qui offrent des lectures inattendues et nous apprennent tant sur les deux langues.

 

Laissez parler les p'tits papiers dit la chanson de Gainsbourg et Régine. Parler comment ? Parler de quoi ? Les emballages des aspirines, chocolats, caramels sont très bavards en tout, bons conseils, billets doux, blagounettes et devinettes. Tout français, tout italiens soient-ils, ils agrémentent ça et là nos journées de lectures inattendues. De quoi nous animer de ah ! et de oh ! amusés, épatés ou, mais oui mais oui, carrément horrifiés.

 

Le bugiardino n'est pas un « petit menteur »

En Italie, mensonge se dit menzogna; c'est un tort, dit-on, un péché, et pour qui en abuse un passage assuré par le confessionnal. Mensonge se dit aussi bugia. Cette fois, le défaut est bon enfant: Pinocchio n'est pas mentitore, il est bugiardo et ne risque qu'un grand nez ou un enfer de quelques heures dans le ventre humide et glauque d'un gros poisson. Très lourde mortification pour nous car le français n'a pas cette finesse-là. Ou si, peut-être, mais tirée par les cheveux et quasi oubliée avec un vieux mensonginet qui ressemble plus à un nom d'oiseau qu'à un « petit mensonge ».

Sauf que voilà, le bugiardino n'est pas un « petit menteur », ni un garnement, ni un jeu de cartes: c'est une notice de médicament, toute simple, toute bête. Et de Milan à Lecce, le pharmacien le plus pincé préconisera indifféremment une lecture attentive du foglietto illustrativo (notice) ou du bugiardino, passé comme une fleur dans les mœurs et dans les dictionnaires. Papier bugiardino donc, forcément, mensonger. Houlà, c'est vrai que tout en lui pousserait au crime par mégarde. Papier cigarette, dix, vingt fois replié, à ouvrir avec doigté pour retarder la déchirure. Écrit tout petit d'une encre passant et repassant dans des pliures qui finissent par l'effacer. Puis le charabia médical. Puis des silences sur les effets secondaires, tout au moins avant l'apparition de certaines lois. Bref, torche, loupe, glossaire et surtout pas le moindre delirium tremens, c'est ce qu'il faut pour en venir à bout. Le bugiardino est menteur parce qu'illisible à tous les égards. Prenons tout de même les choses du bon côté: à la fois rébus et devinette, c'est le passe-temps trouvé pour les soirs d'énorme ennui et le premier qui lit tout gagne.

 

Les p’tits papiers des Baci aux Carambars

Les baci Perugina (baci qui veut dire baisers, tout un programme), chocolats stars de la Saint-Valentin italienne, offrent une collection de cartigli (cartouches) à l'usage des amoureux jeunots pâlots en panne d'inspiration. Un papier froissé, à l'intérieur une déclaration, après le chocolat. Du très classique (L’amor che move il sole e l’altre stelle de Dante - L'amour qui déplace le soleil et les autres étoiles), du terre à terre plutôt macho (un bacio senza barba è come una zuppa senza sale - un baiser sans barbe, c'est comme une soupe sans sel), de l'ironico-surréaliste (meglio un bacio oggi che una gallina domani - mieux vaut un baiser aujourd’hui qu’une poule demain... le contraire étant tout aussi judicieux mais moins glamour).

Le succès dépasse vite les frontières et les cartigli se déclinent en six langues et sur le même papier, ce qui en fait du texte sur quelques centimètres ! Puis arrive la trouvaille, un nouvel emballage en forme de tube et son fier slogan tubiamo ? (on roucoule ?), jeu de mot entre le tubo (tube) et le tubare (roucouler) des pigeons éperdus. L'imagination se libère. Des groupes baci lancent des concours de cartigli et révèlent leur monde caché comme le célébrissime sono rinchiuso da anni in uno stabilimento Perugina costretto a scrivere frasi e messaggini: aiuto, tiratemi fuori! (je suis enfermé depuis des années dans une usine Perugin - condamné à écrire des phrases et des messages: au secours, sortez-moi de là). Un pur délice !

Là, des baci papier étoile; ici, des papillotes papier tutu. Proverbe hawaïen, Labiche ou La Fontaine sur jolis rectangles sulfurisés: le grand chic pour la papillote, la reine des chocolats français de fin d'année. La vie est belle, la vie est brève et l'amour éternel, une collection de citations souvent boum boum à lire à chaque dégustation. Quel m'as-tu-vu de comptoir oserait, de nos jours et dans la vraie vie, citer cet anonyme « Si on ne cultive pas le bonheur, comment voulez-vous qu'il pousse » ? Pitié. En fait, les phrases bloc de marbre des baci, papillotes donnent les mêmes petites joies que les friandises qu'elles accompagnent, pour la surprise de ce qu'elles vont nous dire, pour leur ton suranné et leurs allures qu'on pourrait dire aujourd'hui vintage. Car c'est comme ça qu'il faut les prendre. Elles sont d'ailleurs devenues un genre à part entière et les amateurs qui les répertorient, les collectionnent le savent bien.

Même engouement pour les messages des carambars, écrits directement sur l'envers de leur emballage jaune rouge pétard. Plus blagueurs et franchouillards, ils déclenchent des rires aigus d'école élémentaire: « C’est un aveugle qui rentre dans un bar puis dans une table puis dans une chaise puis dans un mur » ou bien « - Qu’est-ce qu’un nem avec des écouteurs ? - Un nem P3 ». Des coups médiatiques comme l'annonce de l'abandon des blagues ou le lancement d'une série limitée de carambars pour adultes (avec blagues olé olé) ont suscité, l'un des pétitions indignées, l'autre un déferlement de précommandes. Le monde des aficionados sortait de l'ombre.

Et lorsque la machine des imprimeurs déraille et que le papier n'est pas coupé au bon endroit, c'est l'horreur: le début de la blague figure sur un emballage, la chute sur un autre, dans un présentoir de Bourg-en-Bresse ou Tombouctou. « Qu'est-ce qu'une carotte au milieu d'une flaque d'eau ? » (1) ou « Qu'est-ce qui fait meuh et qui est vert ? » (2). Heu... Une carotte s'est noyée parce que ... bof. Les vaches poussent sur des arbres et .... On va où, là ? Ou bien une réponse sans question: « Quelqu’un qui a gagné à cache-cache » (3),  « En faisant attention » (4). Obsession, crise d'angoisse, migraines au bout de tout. Vite, un doliprane pour les accros. Retour à la case bugiardino.

 

 (1) Un bonhomme de neige au printemps, (2) la vache kiwi (3) Qu’est-ce qu’un squelette dans une armoire ? (4) Comment se reproduisent les hérissons ?

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Marie Astrid Roy

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