Vendredi 14 août 2020

Philippe Vilain : « J’ai aimé l’Italie avant de la connaître »

Par Marie-Astrid Roy | Publié le 12/05/2020 à 23:13 | Mis à jour le 13/05/2020 à 09:57
Photo : L'écrivain français Philippe Vilain, dirige la collection Narratori Francesi Contemporanei des éditions Gremese.
Philippe Vilain

Philippe Vilain, auteur de 12 romans et 9 essais critiques et théoriques, passionné de l’Italie et de Naples avant tout, ville où il réside, contribue à faire rayonner la littérature française contemporaine dans la Péninsule. Entretien avec ce fervent défenseur de la « littérature de style », qui nous transporte dans son Italie, et nous dévoile ses projets visant à créer des passerelles littéraires entre nos deux pays.

 

Lepetitjournal/Milan : Comme Stendhal qui était tombé amoureux de Milan, vous avez choisi Naples pour vivre. Quelle relation entretenez-vous avec l’Italie ?

Philippe Vilain : J’ai aimé l’Italie avant de la connaître. Grâce à la littérature de Stendhal, Pasolini et Moravia, grâce aux films d’Ettore Scola (mon film fétiche est Nous nous sommes tant aimés), grâce à la voix des ténors et des castras (j’écoutais en boucle Farinelli), grâce aux chansons populaires (Felicita) et, bien sûr, grâce, au Calcio, aux exploits de Maradona et de Platini, qui ont nourri mon fantasme de l’Italie. J’ai découvert l’Italie dans une Venise hors du temps, j’ai vécu épisodiquement à Turin, une ville charmante, discrète et mélancolique. Et il me reste de très bons souvenirs de Milan, Florence et Vérone, qui sont de véritables joyaux. La Rome de la dolce vita et la magnifique Palerme me plaisent énormément. Mais c’est de Naples dont je suis amoureux depuis juillet 1994. Mon amour pour cette ville est tellement vif que j’ai fini par m’y installer et par écrire un hommage à celle-ci, qui s’intitule Mille couleurs de Naples (qui sera publié à la fin août 2020, chez Stilus). J’apprécie d’autres villes italiennes mais sans me sentir citoyen d’aucune, sinon de Naples, seulement de Naples qui représente plus qu’une ville pour moi. Et je me sens profondément, de tout cœur et de tout mon esprit, Napolitain. Comme Stendhal voulait que l’on écrive sur sa tombe qu’il était Milanais, j’aimerais qu’on écrive sur la mienne que j’étais Napolitain.

 

Comme Stendhal voulait que l’on écrive sur sa tombe qu’il était Milanais, j’aimerais qu’on écrive sur la mienne que j’étais Napolitain.

 

Venise, Turin, Capri et Naples apparaissent dans plusieurs de vos romans.
Pourquoi ces choix ? L’Italie vous inspire ?

L’Italie inspire beaucoup les artistes et les écrivains. Venise apparaît dans L’étreinte, Turin dans Faux père et, en partie, de Paris l’après-midi ; Capri et Naples, dans La femme infidèle (que je voulais intituler au début : Capri souvenirs, du nom d’une boutique donnant sur le port de Capri) et La fille à la voiture rouge. Ce ne sont pas seulement des lieux de mémoire, mais des lieux familiers et sentimentaux.

 

Dans vos romans, vous enquêtez sur l’amour comme si vous cherchiez à l’intellectualiser : vous analysez le couple, la conscience amoureuse, le choix amoureux ou encore la jalousie et l’infidélité. Qu’est-ce qui vous fascine dans ces thèmes, pourtant en apparence banals ?

Sans doute parce que l’amour est, comme disait Stendhal, la grande affaire de la vie, la grande question aussi. Ce qui me fascine en particulier, c’est la rencontre amoureuse, le choix de l’autre, c’est d’observer qui rencontre qui et pourquoi nous choisissons telle personne plutôt que telle autre. L’amour interroge nos choix essentiels (dites-moi qui vous aimez et je vous dirais qui vous êtes) et le sens même de notre existence. Il nous fait entrer dans le romanesque. Voilà pourquoi il est peut-être au fond le seul événement intéressant qui nous arrive.

 

Dans vos essais, vous êtes un défenseur de la « littérature de style », à l’opposé d’une « littérature contemporaine divertissante ». En tant que directeur de la collection Narratori Francesi Contemporanei éditée par Gremese edizioni, comment choisissez-vous les auteurs français à publier en Italie ?

Tous les écrivains m’intéressent, même si j’ai une faiblesse pour les écrivains imprégnés de littérature et qui possèdent une véritable personnalité d’écriture, je veux dire, un style. Mes recherches sur la littérature contemporaine, entamées au cours de mon doctorat, me donnent l’avantage de posséder une bonne connaissance du champ littéraire, et ainsi de gagner du temps pour orienter mes choix. Je lis beaucoup, je découvre des auteurs aussi, je reçois beaucoup de textes, d’auteurs qui me sollicitent directement, et je choisis en fonction de mon cœur et des intérêts des Editions Gremese. Gianni Gremese me donne toute liberté de choisir même si, pour effectuer ce choix et investir sur un livre, je dois tenir compte de la visibilité du livre en France, de la presse et des ventes minimales obtenues. Il y a de très bons textes, d’écrivains que j’estime, qu’il me sera malheureusement impossible d’éditer en Italie parce qu’ils n’ont pas eu de vie en France. C’est cruel. C’est la raison pour laquelle il est nécessaire de publier moins de livres afin de mieux les accompagner.

Quelle est la place de la littérature française en Italie ?

La littérature française conserve un prestige considérable en Italie. Je m’en rends compte toutes les fois que j’interviens pour faire des conférences dans les universités italiennes et présenter des livres, ou mes propres livres. Les enfants de Manzoni, de Pasolini et de Moravia et de Malaparte, sont fascinés par la littérature de notre pays. Et il faut souligner le travail des éditeurs italiens, souvent en relation avec l’Ambassade de France, les Instituts Français et les Alliances Françaises, pour promouvoir cette littérature française. Leur engagement est remarquable. Maintenant je crois que la vraie question engagerait un débat plus large et plus profond concernant la nature de cette place occupée par la littérature dans nos deux pays.

 

A l’heure où il est sûrement plus facile pour un écrivain étranger de se faire connaître en abordant des sujets « à la mode », est-ce un défi de promouvoir la création française contemporaine – comme vous l’entendez - en Italie ?

C’est un défi, en Italie comme en France d’ailleurs, de valoriser la littérature exigeante. Je pense qu’il y a toujours de la place pour cette littérature, à condition de se donner les moyens de la promouvoir. Le véritable travail éditorial consiste à valoriser celle-ci. D’une certaine manière, je suis la preuve que ce défi est possible. Je dois beaucoup à Gianni Gremese qui, en traduisant six de mes romans (Falso padre, Non il suo tipo, La moglie infedele, Quadernatto sulla timidezza, La ragazza dalla macchina rossa, et bientôt, Un mattino d’inverno), en m’étant fidèle si j’ose dire, en se battant pour faire connaître mes romans, leur faire obtenir une très belle médiatisation et le prix International Scrivere per amore a permis à mon travail d’obtenir une reconnaissance en Italie. Désormais, c’est à mon tour de valoriser de nouveaux écrivains français, de transmettre l’héritage que j’ai reçu. C’est un travail de tous les instants qui a été malheureusement contrarié par l’épidémie. Le salon du livre de Turin en mai a ainsi été annulé. En attendant que l’économie du livre reprenne, nous travaillons plus à court terme à la préparation d’événements importants en Italie, de rencontres avec des écrivains français dès l’automne prochain. L’horizon est le salon du livre de Rome à la fin de l’année avant celui de Paris au printemps prochain.

 

Pour le prochain salon du livre de Paris (en 2021), l’Italie sera le pays invité d’honneur. A cette occasion, vous publierez un recueil sur l’Italie. De quoi s’agit-il ?

En effet, j’ai eu l’idée, à l’occasion de cet événement, de solliciter vingt écrivains français pour questionner leur rapport à l’Italie, à travers un texte libre et personnel, d’opinion et de réflexion. Je voulais savoir, sans doute parce que je me pose moi-même la question, comment ces écrivains (comme Philippe Forest) ou cinéastes (comme Lucas Belvaux) perçoivent et se représentent ce pays. L’ouvrage s’intitulera Italies.

 

Concernant la littérature italienne, quels sont vos écrivains italiens préférés ?

Sans hésitation : Pasolini pour son engagement politique et poétique, Pavese pour sa lucide mélancolie, Moravia pour son intelligence, et Ungaretti, dont la poésie me touche beaucoup : Chi sono io se non un grande sogno oscuro. Chez les contemporains, Erri de Luca m’intéresse, L’amour harcelant (L’amore molesto) aussi, le premier roman d’Elena Ferrante, lu dans les années 90. Roberto Saviano, en revanche, me semble être l’écrivain commercial dans toute sa splendeur, qui trahit Naples, en donnant de sa ville une image très négative et très réductrice.

 

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