Entre Pierre Buhler et la Pologne, tout commence dans un pays encore sous le joug communiste, dans ce qu’il nomme « la banlieue de l’empire soviétique », puis, quelques années plus tard, il rejoint Moscou. Le diplomate revient à Varsovie comme ambassadeur de France jusqu’en 2016, ne tournant vraiment jamais la page polonaise. Depuis le Centre d’analyse et de prévision du Quai d’Orsay dans les années 90, il assiste à l’effondrement de l’Union soviétique. Les scénarios d’une guerre entre la Russie et l’Ukraine ainsi que l’avènement d’un homme fort porté par le nationalisme, sont déjà, à l’époque envisagés… Rencontre à Sopot, où il présentait son dernier ouvrage, « Pologne, histoire d’une ambition » (Tallandier, 2025). Notre conversation a très vite pris des allures de voyage dans le temps : du Moyen Âge aux dérives de l’hubris, en passant par la Pologne communiste jusqu’aux bouleversements de 1989, du rôle des États-Unis aux tensions européennes d’aujourd’hui, Pierre Buhler déroule plus de quarante ans de souvenirs, de rencontres et d’anecdotes, où les destins et desseins s’animent pour donner corps à l’Histoire.


Bénédicte Mezeix-Rytwiński pour Lepetitjournal.com Varsovie : Vous êtes arrivé pour votre première mission en Pologne en 1983, j'aimerais bien savoir ce que le jeune homme de l'époque a ressenti en voyant ce pays qui était encore en pleine loi martiale ?
Pierre Buhler : Je savais où j’allais mettre les pieds, bien sûr, même si j’ai découvert un pays pratiquement en prison. C’était aussi l’année de la visite papale, en juin 1983, et l’ambassade avait été très mobilisée pour suivre les différentes étapes de cette visite et en rendre compte à son administration centrale. J’avais déjà eu l’occasion de découvrir la Pologne en tant qu’étudiant et la Tchécoslovaquie. Quand on vient de l’Ouest, on est frappé par les murs lépreux, les éclairages indigents, les magasins vides, une certaine pauvreté, un dénuement. À mesure que je maîtrisais mieux la langue polonaise, j’ai pu nouer des contacts avec des Polonais, le plus souvent proches de l’opposition plutôt que du régime, et découvrir peu à peu leur pays de l’intérieur. Parmi eux figuraient des anonymes engagés dans l’aide humanitaire, qui œuvraient notamment dans les sacristies des églises. On m’avait donné des contacts depuis Paris et j’allais régulièrement les voir pour qu’ils m’expliquent ce qui se passait. Parmi les personnalités plus connues figurait l’écrivain Marek Nowakowski, aujourd’hui décédé, qui était à l’époque dissident. Puis j’ai rencontré Jacek Fedorowicz, un dessinateur très célèbre, qui est toujours de ce monde.
Je suis resté un peu plus de deux ans en Pologne. Comme souvent pour un jeune diplomate - c'était mon premier poste - on m’avait d’abord confié un dossier qui n’était pas au cœur des activités de l’ambassade : les questions économiques, un domaine néanmoins passionnant. Puis, progressivement, je me suis retrouvé à suivre les questions intérieures, et, comme je vous l’expliquais, à rencontrer de nombreux dissidents. Ces échanges, particulièrement éclairants, m’ont permis de mieux comprendre la Pologne.
Vous évoquez ces contacts éclairants. Qu’est-ce qui, dans vos rencontres et votre découverte de la Pologne, vous a nourri intellectuellement, au point de vous pousser à écrire votre deuxième ouvrage, Pologne, histoire d’une ambition ?
Avant d’écrire mon deuxième livre, j’en avais publié un premier, « Histoire de la Pologne communiste. Autopsie d’une imposture » , en 1995. J’avais commencé à l’écrire à Varsovie, assez rapidement après mon arrivée. Il y a eu une sorte de déclic : un stalinien notoire est revenu d’Albanie et je voulais savoir qui était cet homme et ce qu’il faisait là-bas. J’ai cherché dans les livres d’histoire, sans trouver de réponse et, surtout, je me suis aperçu qu’il n’existait aucun livre sur l’histoire de la Pologne sous le communisme. Je me suis dit : s’il n’y a pas de livre, il faut l’écrire. Cela m’a pris dix ans et a abouti à un ouvrage de 850 pages qui a été traduit en polonais et a fait autorité à son époque. D’autres travaux sont peut-être venus le compléter depuis, mais il retrace l’histoire de la Pologne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’en 1995, date de sa publication. Même les suppôts du régime, si je puis dire, éprouvaient parfois le besoin de régler leurs comptes : ils publiaient des mémoires, parfois à l’étranger, ou accordaient des entretiens à des journalistes. Il y avait notamment un livre assez célèbre de la journaliste Teresa Torańska, "Oni" , publié à l’Ouest. Elle a interrogé les anciens dirigeants de l’époque stalinienne, qui livraient leurs propres vérités. Beaucoup d’autres ouvrages - écrits par des dissidents et publiés à l’Ouest - ont été également disponibles. J’ai ainsi énormément appris grâce à ces sources.
Et Moscou ?
Après avoir vécu, si je puis dire, dans la banlieue de l’empire soviétique, je suis allé au cœur du système. Jean-Bernard Raimond, qui était alors ambassadeur à Varsovie, a été nommé à Moscou et il m’a proposé de le suivre. Après un peu plus de deux ans en Pologne, je me suis plongé dans la machinerie soviétique. Elle était bien pire encore qu’en Pologne et m’a véritablement impressionné ! J’y ai passé trois ans. J’ai appris le russe, afin de comprendre ce qui s’écrivait et se disait, puis on m’a confié le portefeuille des questions intérieures. C’était entre 1985 et 1988, sous Mikhail Gorbatchev, et Paris, comme toutes les capitales occidentales, était fasciné par le phénomène : il fallait en comprendre la portée.
Là encore, je me suis retrouvé à fréquenter essentiellement des dissidents et mes contributions à la correspondance diplomatique étaient très lues à Paris, où l’on cherchait à mesurer les changements apportés par Mikhaïl Gorbatchev. J’ai ensuite assisté à la fin de l’Union soviétique en tant que directeur adjoint du Centre d’analyse et de prévision du Quai d’Orsay, une structure distincte des services traditionnels, qui jouissait d’une certaine liberté de pensée.
Lorsque le coup d’État d’août 1991 a eu lieu, nous avons immédiatement écrit que c’était le début de la fin de l’Union soviétique. Cette analyse a été assez mal accueillie au Quai d’Orsay comme à l’Élysée, où la priorité était plutôt de « sauver le soldat Gorbatchev », tant on redoutait ce qui pouvait suivre.
Est-ce que, pendant ce temps, vous continuez à avoir un œil sur la Pologne ?
Oui, j’ai continué à garder un œil sur la Pologne, où il m’arrivait de retourner. Les choses se sont vraiment accélérées fin 1988 - début 1989, alors que j’étais déjà rentré à Paris. La Pologne a été pionnière : les discussions tenues
dans la villa Magdalenka, en banlieue de Varsovie, et la fameuse Table ronde ont ouvert la voie aux premières élections libres de l’autre côté du rideau de fer, le 4 juin 1989, puis à la formation du gouvernement Mazowiecki.
Quelques mois plus tard, l’Allemagne de l’Est a commencé à bouger et, en novembre, le mur de Berlin a été abattu par des manifestants. Puis c’est devenu viral : j’ai voyagé à Prague, où régnait une effervescence générale et même chose en Hongrie, en Bulgarie, en Roumanie, où se déroulait une sorte de jeu de dominos : les régimes tombaient les uns après les autres. On s’attendait aussi à voir les choses bouger à Moscou, mais cela restait l’Union soviétique... Dans les pays baltes, l’effervescence s'accompagnait, quant à elle, de répressions très dures, au cours de l’année 1991. Au printemps de cette année-là, je suis retourné à Moscou pour le Centre d’analyse et de prévision, et j’ai pu mesurer à quel point la campagne de Boris Eltsine pour la présidence de la Russie changeait la donne. L’émergence en Russie d’une autorité légitimée par le suffrage universel fragilisait considérablement l’Union soviétique et son dirigeant.
Comme je le disais, en août 1991, il y a eu le coup d’État, mené par quelques personnages sûrement peu recommandables, et extrêmement maladroits. Puis, c’est devenu une sorte de toboggan qui a mené à la dislocation de l’Union soviétique. Pendant l’été, on avait aussi vu l’Ukraine vouloir accéder à l’indépendance et le dirigeant biélorusse Stanislav Chouchkevitch se montrer très alerte. On sentait que cette partie du monde était en train de se défaire. Au Centre d’analyse et de prévision, nous avions raison de dire que c’était la fin de l’Union soviétique…
« Restait à voir ce qui se passerait après. Nous avons envisagé plusieurs scénarios, notamment une guerre entre la Russie et l’Ukraine et l’hypothèse de l’arrivée d’un homme fort qui reprendrait les rênes du pouvoir sous un pavillon très nationaliste. Quand on fait des scénarios, au moins l’un d’entre eux peut être plausible par la suite… » Pierre Buhler
Au-delà de votre parcours dans le pays, avez-vous un lien particulier avec la Pologne?
J'ai une affection particulière que j'ai d'ailleurs laissée transparaître dans mon livre - y compris dans mon premier livre « Histoire de la Pologne communiste. Autopsie d’une imposture » - en essayant de démonter ce système, de montrer à quel point il était illégitime. Mais dans mon livre sur la Pologne - « L'histoire d'une ambition », aujourd'hui traduit en polonais - j'ai essayé de montrer quelle était la singularité de cette nation polonaise que l’on comprend tellement mal en France…
Même depuis 2022 et l’implication de la Pologne dans la défense des frontières européennes, vous ne pensez pas que la vision du pays est moins stéréotypée ?
C'est-à-dire qu'il y a beaucoup de préjugés, de caricatures, qui restent, qui ont la vie dure.
Lesquelles vous viennent à l'esprit, par exemple?
Il y a toujours le cliché du plombier polonais et la Pologne est perçue comme l’un des pays à l'Est de l’Europe, russophobe, et trop lointain, pour qu’on le connaisse bien. Notez qu’il y a quand même une très forte russophilie en France, parmi certaines élites - pas toutes évidemment. Pourtant, la Pologne nous a mis en garde moult fois contre la Russie, comme l’ont fait les pays baltes, mais tous les arguments ont été balayés d'un revers de main, par différentes personnalités politiques en disant : « Ils sont totalement obsédés par la Russie, ils sont congénitalement russophobes, comment peut-on les croire ? ».
Par exemple, souvenez-vous en 2008 : la Russie a envahi une partie de la Géorgie. En France, en tout cas, l'excuse facile, c'était de dire que « le dirigeant, le président géorgien, Mikheil Saakashvili, avait été très maladroit, et que c’était de sa faute ». Le président français de l’époque, Nicolas Sarkozy, s’était rendu en Géorgie, puis à Moscou, afin d'obtenir un cessez-le-feu. Qui a théoriquement été obtenu… Sauf que les Russes, en réalité, avaient atteint leurs objectifs : ils n'avaient pas besoin d'avancer plus loin, et Nicolas Sarkozy s'en est emparé. Le président polonais - qui s’appelait alors Lech Kaczyński - comme je l'ai écrit dans mon livre, s’est également rendu en Géorgie : il a pris un avion avec les trois présidents baltes, direction Tbilisi et il a déclaré face à la foule, réunie sur la grande place : « Voilà, aujourd'hui, c'est la Géorgie, demain ce sera l'Ukraine et puis les pays baltes et un beau jour, ils s'en prendront à mon pays, la Pologne ! ».
Le premier chapitre de votre livre « Pologne, histoire d’une ambition », vous l'intitulez L'hubris, qui est visé par cette hubris ?
Ce chapitre dans mon livre : L'hubris, débute en 966 et se termine en 1795. Quelques décennies après sa création comme grand-duché, la Pologne est devenue un royaume souverain. Le royaume s'est divisé, puis a été reconstitué, avant de tomber entre les mains des puissants du moment : les aristocrates devenus les magnaci (magnats), et l'Église, qui exerçait un pouvoir à la fois spirituel et séculier.
L’union avec la Lituanie a fortement agrandi le royaume, devenu le plus grand pays d’Europe par sa superficie - près d’un million de km². C’était l’âge d’or de la Pologne, tout marchait très bien. À un moment donné, la lignée dynastique s’est interrompue. Le dernier des Jagellon est mort sans laisser de descendants. Les Polonais ont donc décidé d’offrir le trône à un étranger. Leur choix s’est porté sur un Français, Henri de Valois, qui, en pleine guerre de religion, a été très impliqué dans la nuit de la Saint-Barthélemy. La szlachta, l’assemblée des nobles, qui avait voté en sa faveur, a mandaté une délégation pour aller le chercher à Paris. Or, la Réforme avait joué un rôle important en Pologne : un quart de l’aristocratie s’était converti au calvinisme. Les nobles ont donc imposé à Henri de Valois la signature d’une charte, les Artykuły henrykowskie, ou articles henriciens, par laquelle il s’engageait à respecter la liberté de conscience ainsi que les libertés acquises par la noblesse au fil des siècles. Ce n’était pas un changement radical, puisque ces droits avaient déjà été consacrés par des chartes antérieures. Cela s’est très mal terminé : Henri de Valois s’est échappé nuitamment de Cracovie, sans dire au revoir à personne, déguisé en femme, semble-t-il, pour regagner la France, dont le trône venait de se libérer. Il a, néanmoins, régné quelques mois.
Les Polonais ont continué à choisir des rois étrangers. Le suivant, un prince transylvain d’origine hongroise, Stefan Batory, était beaucoup plus sérieux : un vrai militaire, qui est resté et a renforcé la stature du royaume. Entre la fin du XVIe et la fin du XVIIIe siècle, il y a donc eu très peu de rois polonais, la plupart venant de l’étranger, de Suède, puis de Saxe.
Louis XIV a tenté, lui aussi, de placer le prince de Conti sur le trône de Pologne. Mais entre-temps, la Russie est devenue une puissance considérable et Pierre le Grand a compris qu’il pouvait pousser ses pions vers l’Ouest. Il y a eu ensuite Stanislas Leszczynski, porté sur le trône avec le soutien de la France, puis évincé avec l’appui de la Russie, au profit des électeurs de Saxe. Je ne vais pas entrer dans tous les détails, mais ces interventions ont permis à Pierre le Grand, puis à ses successeurs jusqu’à Catherine II - qui a imposé sur le trône l’un de ses anciens amants, Józef Poniatowski, de placer progressivement la Pologne, sous un régime de protectorat.
Pour revenir à votre question sur l'hubris, selon moi, c'est que les Polonais se croyaient tellement puissants qu'ils ne se sont absolument pas rendu compte à quel point ils devenaient vulnérables aux assauts de leurs voisins en confiant les clés du royaume à des étrangers.
Il ne faut pas oublier l’expansion vers l'Est. L'union avec la Lituanie a donné au royaume d'immenses territoires, notamment dans les régions orthodoxes de l'ancienne Rous' de Kiev. Les magnats se faisaient attribuer des domaines colossaux ; une forme de colonisation s'est ainsi développée.
1573, l'acte de la Confédération de Varsovie institue égalité et liberté de religion
Cela nous amène à la création de l’Église Uniate…
En 1596, avec l'Union de Brest, l'Église polonaise s'est emparée du projet de créer une Église uniate, ou gréco-catholique, dont les fidèles reconnaissaient l'autorité du pape tout en conservant les rites orientaux, notamment le mariage des prêtres. La hiérarchie épiscopale orthodoxe a accepté, mais le clergé et les ouailles n'ont pas suivi. Cela a créé une véritable aversion, pour ne pas dire une haine, envers les seigneurs polonais qui s'imposaient dans ces territoires. Les populations se sentaient véritablement colonisées.
C'est aussi cela, l'hubris : s'étendre vers l'Est en pensant qu'on est les maîtres, que les paysans de ces territoires vont travailler pour les Polonais, et faire prospérer les domaines. C’est avoir une telle confiance en soi, se croire protégé par la Providence, penser que rien ne peut nous arriver ! Évidemment, c'est facile de dire « nous sommes les victimes d'autrui », mais le système politique s'est sabordé lui-même, au fond.
Connaissez-vous l'Église uniate, instrument au service de la puissance polonaise ?
Quand vous parlez de l’hubris polonaise et de la responsabilité du système politique dans la disparition du royaume, est-ce une lecture qui vous est propre ou que partagent d’autres historiens ? Je vous pose la question, car pour l’historien britannique Richard Butterwick-Pawlikowski, la République des Deux Nations, malgré ses faiblesses institutionnelles, n’était pas condamnée à disparaître. Au XVIIIe siècle, cet État pluriculturel était, au contraire, engagé dans un mouvement de réformes que ses voisins ont précisément cherché à contrecarrer. Les historiens Grzegorz Kucharczyk et Krzysztof Rak montrent d’ailleurs comment la Prusse, avec la Russie, s’est employée à empêcher ces réformes qui auraient permis à la République de renforcer ses institutions et de s’affranchir de leur influence.
Il y a effectivement débat sur l’interprétation de faits historiques et c'est très sain. Ce débat a d'ailleurs commencé dès le XIXe siècle, lorsque l’historien Joachim Lelewel a formulé un jugement très sévère sur l'égoïsme de la caste nobiliaire et sa responsabilité dans les malheurs de la Pologne. Il s'est poursuivi autour de deux écoles historiques : celle de Varsovie, progressiste, critique des postures de l'aristocratie et de l'absence de réformes, celle de Cracovie, conservatrice et indulgente pour le système antérieur. Ce clivage a perduré, entre ceux qui, comme Oscar Halecki ou Henryk Wisner, ont souligné le rôle de la szlachta dans l'affaiblissement de l'État, et ceux qui, comme Andrzej Nowak, historien très lié au PiS, le minorent. Les deux historiens polonais que vous citez appartiennent à cette mouvance. N’oublions pas que ce sont les nobles polonais qui ont inventé le désastreux liberum veto, que la Russie et la Prusse ont exploité pour affaiblir la Pologne.
Si on suit votre raisonnement sur l’hubris, il est difficile de ne pas faire un parallèle avec la Pologne contemporaine. Vous disiez que les Polonais avaient confié les clés du royaume à des étrangers. Depuis les années 1990, les investisseurs étrangers ont joué un rôle majeur dans la transformation du pays. Aujourd’hui, la Pologne revendique une forme de souveraineté économique, tout en restant étroitement liée à l’économie internationale…
Je ne ferai pas cette comparaison. Ce n'est pas la même chose d'accueillir des investisseurs étrangers et de confier les clés du royaume à des monarques étrangers, des prédateurs. Toutes les entreprises qui sont venues investir en Pologne apportaient de la prospérité. Au début des années 1990, l'industrie et l'économie polonaises étaient vraiment au trente-sixième dessous. Il y a eu les réformes de Balcerowicz, mais il fallait du capital et de la technologie. Les Allemands voisins se sont précipités, attirés par une main-d'œuvre de qualité, beaucoup moins chère que la leur. Ils ont monté des usines, tout comme les Français, les Italiens et d'autres, donnant non seulement du travail aux ouvriers et aux employés, mais aussi accès au marché européen. La Pologne ne l'a rejoint qu'en 2004. Toutes ces entreprises étaient prêtes pour son intégration dans le marché unique. Donc, je pense que la Pologne en a évidemment bénéficié.
Or, le discours de Karol Nawrocki, comme celui du PiS, insiste sur la souveraineté nationale…
Oui, il y a certainement ce discours nationaliste, souverainiste, qui trouve un écho dans une partie de l'opinion polonaise. Mais les Polonais restent, dans leur très grande majorité, très attachés à l'Union européenne parce qu'ils en voient les bénéfices. La Pologne est le pays qui reçoit le plus de fonds européens en termes nets, notamment grâce aux fonds de cohésion. Je pense que ces injections d'argent européen représentaient de l'ordre de 1 à 2% du PIB.
« J’ai une anecdote à ce sujet. Lors d’une rencontre à Krynica, dans le sud de la Pologne [NDLR En 2016], Viktor Orbán avait rappelé à Jarosław Kaczyński un dicton hongrois selon lequel, entre vrais amis, on peut même aller voler des chevaux ensemble, tant la confiance est grande. Et Jarosław Kaczyński lui avait répondu : "Oui, je sais où est l'écurie, c'est celle où il y a écrit Union européenne." » Pierre Buhler
Cette méfiance à l’égard de l’Union européenne se retrouve aujourd’hui dans le discours de Karol Nawrocki, dont l’élection a tout de même créé la surprise, malgré les controverses qui avaient entouré sa candidature ?
Oui, mais je pense qu’il existe un bloc important de personnes qui partagent la vision de Karol Nawrocki. Ce ne sont pas seulement les soutiens du PiS - Prawo i Sprawiedliwość , mais aussi ceux qui ont voté pour Grzegorz Braun, de Konfederacja Korony Polskiej. Karol Nawrocki a donc obtenu près de 51% des voix, avec une faible avance. Qui plus est, il a reçu le soutien de Kristi Noem, membre important du gouvernement américain, venue deux jours avant le second tour pour déclarer, en substance : « Si vous voulez entretenir de bonnes relations avec le président Trump, vous savez pour qui voter. » C'est de l’ingérence pure.
Je reviens sur l’hubris : puisque vous évoquez les Américains. Cet attachement des Polonais aux États-Unis et à ses dirigeants ne traduit-il pas, justement, ce besoin de trouver un appui, un soutien extérieur ?
Oui, parce que les Polonais sont tous persuadés que c'est grâce à Ronald Reagan qu'ils sont sortis du communisme, alors que c'est grâce à eux-mêmes. Mais il est vrai aussi, que ces mêmes Polonais ont beaucoup œuvré, pour rejoindre non seulement l'Union européenne, mais aussi l'OTAN. Ils ont utilisé tous les arguments, notamment le soutien de la diaspora polonaise aux États-Unis, pour obtenir cette adhésion à la fin des années 1990. À l'époque, j'étais à notre ambassade à Washington, je suivais cela de très près. C’est le président Bill Clinton, qui a donné son accord et l'adhésion a eu lieu en 1999. La Pologne se place ainsi sous la protection du principal État allié de l'Alliance atlantique, les États-Unis, en se disant : « Eux, ils ne nous ont jamais lâchés, ils ne peuvent pas nous lâcher. » C'est une sorte d'assurance-vie absolument infaillible.
Cette conviction s'est développée dans le pays, y compris chez les anciens communistes. En 2003, lorsque George W. Bush a décidé d'envahir l'Irak, la Pologne s'est précipitée pour proposer ses services à l'Amérique, une sorte de renvoi d'ascenseur pour l'adhésion à l'OTAN. Elle a mis à disposition des troupes assez importantes, mais aussi des prisons clandestines de la CIA dans le nord de la Pologne, où étaient torturés des talibans et d'autres terroristes d'Al-Qaïda. Tout cela a été révélé ensuite.
« Je dirais qu'il existe une sorte de fascination béate et naïve des Polonais pour cette Amérique fantasmée. » Pierre Buhler
Mais avec les revirements de Donald Trump, les choses ne sont-elles pas en train de changer pour la Pologne ?
La Pologne est en discussion avec les États-Unis, et c’est Karol Nawrocki qui est à la manœuvre. Comme les autres Européens, les Polonais essaient de limiter les dégâts. Mais la Pologne a un programme pharaonique d’acquisition d’armements. Elle est en train de porter ses dépenses de défense à 5% du PIB et achète tout à l’étranger, essentiellement aux États-Unis, un peu moins en Corée.
Le matériel américain est de très grande qualité, mais aucun acheteur européen – qu’il soit allemand, belge ou italien – n’en est véritablement propriétaire. Par exemple, les Polonais ont notamment acheté des F-35, des avions bourrés de logiciels, régulièrement mis à jour, comme des smartphones. Ils sont équipés d’un ensemble de dispositifs indispensables, parfois appelés une « clé de démarrage » (kill switch), même s’il n’y a aucun besoin d’aller jusqu’à cette extrémité. C’est un peu comme un élastique attaché aux armements : la Pologne est uniquement locataire avec des droits limités sur le matériel, mais les Américains gardent la main. C’est la même chose pour les missiles Patriot, les missiles à longue portée, les radars, les chars et les hélicoptères d’assaut. Bref, pour s’en servir, il faut une autorisation du Pentagone. Je ne suis pas sûr que les Polonais se rendent vraiment compte de cette servitude…
Pour une Europe de la défense, cela pose un problème : on ne peut ni utiliser ces équipements comme on le souhaite, ni les transférer, ni les modifier, ni les donner ou les vendre librement. De plus, ils ne fonctionnent qu’avec certaines munitions, elles aussi américaines. Donc, en Europe, nous sommes pieds et poings liés.
Par ailleurs, les Polonais souhaitent l’installation d’une base américaine permanente, appelée un peu pompeusement « Fort Trump », éventuellement intégrée au dispositif de l’OTAN, mais qui ne puisse pas être retirée comme les bases américaines en Allemagne. Il existe déjà une base près de Poznań, mais, avec des contingents en rotation. Franchement, c’est un peu l’image de la chèvre attachée à son piquet : la présence des Américains est censée nous protéger, car les Russes n’oseront pas attaquer dans de telles circonstances. Pardon si je caricature un peu…
Menace russe (3/3) : la « special relationship » américaine de la Pologne et son pari sud-coréen
Pour le moment, la Pologne et l’Ukraine sont unies face à un ennemi commun, la Russie. Mais une réconciliation entre les deux pays est-elle possible, notamment après la décision de Volodymyr Zelensky, le 29 mai 2026, de donner à une unité militaire le nom de l’UPA, alors que la mémoire des massacres reste un sujet de tension ? Karol Nawrocki se montre particulièrement ferme sur ces questions historiques, tant à l’égard de l’Ukraine que de l’Allemagne, auxquelles il continue de demander des comptes.
Oui, c’est ce que j’évoque également dans mon livre : « Le passé qui ne passe pas ». C’est une ombre qui va peser sur les relations futures. Ce sera aussi un sujet récurrent de la campagne électorale qui s’ouvrira en Pologne l’automne prochain, avec l’utilisation des pays voisins comme épouvantails.
Dans un an, les Polonais iront aux urnes, au terme d’une campagne qui sera certainement au couteau, avec précisément ces arguments contre l’Allemagne, qui portent toujours auprès d’une partie de la population, mais aussi contre l’Ukraine.
C’est presque la logique du philosophe politique Carl Schmitt, pour qui le politique repose sur la distinction entre ami et ennemi. On retrouve très clairement cette opposition dans la configuration électorale à venir. Ces arguments peuvent paraître contestables, mais ils font mouche auprès d’une partie de l’électorat. Et comme le but est de remporter les élections et d’accéder au pouvoir, je crois qu’il n’y aura pas d’états d’âme là-dessus.
💡Pour aller plus loin, les écrits de Pierre Buhler sur la Pologne
Livres :
- Histoire de la Pologne communiste. Autopsie d’une imposture, publiée en en français en 1997 (Éditions Karthala) et en polonais en 1999 (Wydawnictwo Dialog)
- Polska Droga do Wolności, 1939-1995 (Route polonaise vers la liberté, 1939-1995) publié en polonais en 1999 (Wydawnictwo Akademickie Dialog, Warszawa)
- Pologne, histoire d'une ambition. Comprendre le moment polonais, publié en français en 2025 (Éditions Tallandier)
- Polska. Historia ambicji, Jak wykorzystać wielką szansę, publié en 2026 (Wydawnictwo, Kultura Liberalna)
Autres :
- 1980 Pologne - L'espoir se lève à l'est, chapitre dans l’ouvrage collectif : Dans les archives secrètes du Quai d'Orsay ; L'engagement de la France dans le monde - 8 mai 1945 -11 septembre 2001 publié en français en 2017 (Éditions L'Iconoclaste).

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