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Tour d'horizon d'un cinéma polonais polymorphe en quête d'universalité

Par Lucien Boddaert | Publié le 18/02/2022 à 02:02 | Mis à jour le 18/02/2022 à 11:37
Photo : Tomasz Wegner et Malgorzata Malinowska
Tomasz Wegner et Malgorzata Malinowska Polonicum

En 2019, le succès mondial du film Zimna Wojna [Cold War dans les salles françaises]  a marqué un regain d’attention pour les créations cinématographiques venues de Pologne, malgré une déception des Polonais cette année-là après que le jury de l’académie des Oscars lui ait finalement préféré le film mexicain Roma pour le prix du meilleur film en langue étrangère.

Tomasz Wegner et Malgorzata Malinowska, enseignants au Centre de langue et de culture polonaises pour les étrangers de l’Université de Varsovie (Polonicum), sont témoins de l’intérêt renouvelé pour le cinéma polonais. Ils en sont également des acteurs puisqu’ils participent à la promotion du cinéma auprès de leurs étudiants étrangers. Au détour d’une session d’examen, ils se consacrent aux préparatifs de leur prochaine projection, prévue pour mardi 22 février. Nous nous sommes rencontrés au café-Librairie Wrzenie Swiata à Varsovie, un endroit idéal pour discuter avec eux du cycle Polish Films for Foreigners qu’ils co-organisent et de l’actualité du cinéma polonais

 

Lepetitjournal.com/Varsovie : Vous enseignez tous deux au Polonicum, de quelle façon avez-vous rejoint le projet Polish Films For Foreigners ?

Tomek Wegner : Le projet Polish Films For Foreigners fonctionnait depuis quelques années au Nove Kino Wisła avant que nous ne nous y intéressions. Quand j’ai pris connaissance du projet, j’avais ma propre école de langue et je pensais profiter de cet espace pour y promouvoir mon entreprise. Il s’est avéré que le cinéma manquait d’une personne pour s’en occuper et développer ce cycle de projections de films polonais sous-titrés en anglais. Passionné de cinéma, j’ai saisi l’occasion. Peu après, j’ai commencé à enseigner au Polonicum et j’ai proposé à Malgorzata de nous rejoindre. Nous avons maintenant établi une coopération formelle entre le Polonicum et le Nove Kino Wisła. Si nous ne sommes pas de nouveau gênés par les restrictions sanitaires, nous organiserons une projection par mois en 2022.

Malgorzata Malinowska : J’ai décidé de m’impliquer dans ce projet car, au-delà de l’enseignement de la langue polonaise et de nos domaines respectifs de recherche, nous aimons beaucoup regarder et discuter des films ensemble. Le Polonicum nous a d’ailleurs demandé de proposer un cours en polonais sur le cinéma, pour des élèves de niveau intermédiaire puisque les thématiques et le vocabulaire sont parfois complexes. Nous introduisons les films, en essayant bien sûr d’éviter les spoilers, puis nous les regardons avant de les analyser ensemble, de discuter des problèmes qu’ils soulèvent et de partager nos réflexions. Nous avons choisi de mettre l’accent sur les films et les scènes que les Polonais connaissent par cœur, les dialogues qu’ils citent le plus souvent.

Parmi ces classiques, on retrouve les films de Bareja et notamment Mis. Nous avons également projeté la comédie Rejs de Marek Piwowski, qui fait désormais partie de notre ADN linguistique, ou encore Dzień Swira réalisé par Marek Koterski.  Ces films sont toujours d’actualité et il est intéressant d’observer comment ils font leur retour grâce à la culture internet des mèmes.

 

 

Ces films cultes, plébiscités par les Polonais, trouvent-ils leur public à l’étranger ?

Malgorzata : Ces films font partie du patrimoine polonais, ils demandent un travail de contextualisation notamment sur l’environnement politique. Il y a beaucoup de références qui seront difficilement drôles pour des gens qui ne sont pas familiers de l’environnement polonais de l’époque.

Tomek : D’ailleurs, cette contextualisation est indispensable pour les étrangers, mais également pour les jeunes polonais qui n’ont pas vécu les changements politiques.

Malgorzata : Pendant nos cours, nous préparons les étudiants, en attirant leur attention sur les éléments particuliers à la Pologne, même dans des films plus contemporains. Qu’est-ce que Boże Ciało, quel est le sens de cette fête et sa place dans la culture polonaise? Dans un film comme Wszystkie nasze strachy, que nous avons projeté récemment, certains motifs religieux apparaissent et sont importants dans la narration et dans la construction des films

Tomek : La mémoire de la religion ou les traditions qui sont liées à la religion sont des choses qui sont déjà difficiles à comprendre pour les Polonais et qui viennent des spécificités de l’histoire de la Pologne. Cela demande beaucoup d’analyses, complexes mêmes pour les Polonais. Notre rôle est d’expliquer, de traduire tout ça pour un public qui n’est pas toujours familier de notre histoire.

 

 

Un film comme Kler par exemple, de Wojciech Smarzowski, est-il difficile à appréhender pour un public étranger ?

Tomek : Le cas de Kler est très intéressant. Il a dépassé tous les records de vente lors de sa première semaine à l’écran. Il a battu le record précédent détenu par la comédie criminelle culte Psy (le film présente à l’écran le destin de membres de la milice qui soudainement deviennent policiers dans un nouveau pays et un nouveau système). Kler, qui est un film très critique vis-à-vis de l’Église, a connu un succès sans précédent, alors que l’on présente volontiers les Polonais comme à l’écoute de leur clergé.

Quand nous avons projeté Kler, dans le cadre du cycle Polish Films for Foreigners, une étudiante a pris ce film très à cœur car cela faisait écho également à la manière dont l’Église est vue, perçue dans son propre pays. On sait qu’il faut faire attention sur certaines thématiques.

Malgorzata : Wojciech Smarzowski est justement un réalisateur qu’il faut présenter avant une projection. Il prend des éléments sombres de l’histoire et plonge le spectateur dans un monde impitoyable. Dans le cadre de notre projet avec le Nove Kino Wisła, nous ne sommes pas partisans de montrer certains de ses films comme Wesele, Wołyń ou Roza. Ce sont des films qui nous laissent avec une énergie négative.

Tomek : Cela ne veut évidemment pas dire que ces films sont inutiles. Mais il y a autour d’eux beaucoup de discussions en Pologne, y a-t’il un intérêt à les regarder puisque nous connaissons ces épisodes dramatiques de l’histoire, que nous lisons beaucoup de choses sur ces moments difficiles ? Smarzowski dans ses films montre que le mal est présent de tous les côtés politiques. Ce sont des expériences difficiles, fortes. Comment nous l’a dit un jour un de nos professeurs de cinéma «N’oubliez pas que les comédies font toujours recettes » (rires).

 

Parmi les comédies récentes, lesquelles se distinguent selon vous ?
Malgorzata : La comédie la plus récente qui me vienne à l’esprit, c’est Kiler qui date des années 90 (rires). En ce moment apparaissent à l’écran beaucoup de comédies romantiques qui sont financées par les chaines de télévisions. On s’aperçoit que ces films sont très normés, après quelques secondes on sait comment cela va se finir. Beaucoup d’éléments sont prévisibles, les blagues, la langue, etc…  Malgré tout, un film de ce genre s’est distingué, Planeta Singli qui s’était donné pour but de créer quelque chose d’universel afin d’être proposé à l’étranger. Ce qui est intéressant de noter, c’est qu’il n’y a dans ce film aucun marqueur culturel lié à la Pologne. La personne du Nove Kino Wisła avec laquelle nous coopérons et qui participe fréquemment à des festivals à l’étranger nous a dit qu’elle rencontre beaucoup de succès.

Tomek : Nous remarquons ce succès lorsque l’on demande à nos étudiants ce qu’ils ont vu avant de venir. Plusieurs de mes étudiants chinois, par exemple, m’ont demandé de repasser ce film. Il me semble qu’il y a également une tradition polonaise autour des comédies criminelles, des films de gangsters. Leur action se déroule très souvent dans les années 80, une décennie inspirant particulièrement les auteurs polonais qui les mettent en scène de façon réaliste ou de manière plus fantasmée. Le prochain film que nous allons projeté, Namro, s’inscrit d’ailleurs dans cette tradition !

 

 

 

Dans votre sélection pour le cycle Polish Films for Foreigners, cherchez-vous à présenter des œuvres qui permettent de découvrir et de mieux comprendre la société polonaise ?

Tomek : Les films que l’on présente ne doivent pas être trop hermétiques et demander une culture historique, politique sur la Pologne. On aime présenter la Pologne à travers des histoires universelles. Une de nos dernières projections, Moje wspanialy zycie, était parfaite sur ce point. Ce film traite de la trahison dans un mariage, sur une femme fatiguée par le quotidien et qui cherche son indépendance. C’est une histoire universelle mais le film porte à l’écran une famille polonaise dans une ville de taille moyenne, une réalité qui apparaît d’ailleurs peu dans le cinéma polonais dont l’action se déroule le plus souvent soit dans une métropole soit à la campagne. Dans le langage du film il n’y a rien de spécifique sur la Pologne mais à l’image on retrouve cette réalité particulière. De plus, on a une très bonne musique originale et une chanson inédite à la fin du film. 

 

 

Malgorzata : Ce qui nous intéresse, c’est surtout de montrer des bons films ! Des films qui nous ont plu et qui ont reçu un bon accueil international. Nous savons qu’il est parfois difficile de les voir avec des sous-titres en dehors des projections à l’occasion des festivals, nous souhaitons leur donner plus de visibilité. Il est important pour nous d’interroger les directions prises par le cinéma polonais contemporain. Les films emblématiques, réalisés par des figures telles qu’Andrzej Wajda ou Krzysztof Kieslowski, sont bien étudiés et largement connus.

 

D’autres critères rentrent-ils en jeu pour votre sélection ?

Malgorzata : L’autre élément important que nous devons prendre en compte c’est la disponibilité des films. Aujourd’hui les auteurs et les distributeurs cherchent à se promouvoir à l’étranger, il est plus évident de trouver des copies avec des sous-titres en anglais. Pour les films anciens, c’est parfois plus compliqué.

Tomek : Nous avons quelques histoires assez cocasses à ce sujet. Même pour projeter Mis, classique parmi les classiques, notre partenaire du Nove Kino Wisła a dû se démener, contacter de nombreuses institutions pour trouver une copie avec des sous-titres anglais. Nous faisons aussi des découvertes intéressantes sur le destin de certains films, par exemple celui de la comédie Sami swoi. Ce film présente le parcours d’une famille polonaise qui migre des territoires de l’est vers l’ouest, suivant le mouvement de déplacement des frontières du pays après la Seconde Guerre mondiale. Leur périple les conduit jusqu’aux États-Unis, où une partie de l’action du film se déroule.

En cherchant le film, je me suis aperçu qu’un DVD était disponible sur Amazon pour plusieurs centaines de dollars. On voit qu’un nombre limité de copies s’échange au sein de la Polonia, la communauté des émigrés Polonais aux États-Unis, alors qu’en Pologne il est disponible pour quelques zlotys, mais sans sous-titres anglais.

Malgorzata : Si l’on doit évoquer maintenant nos regrets, nous avions très envie avec Tomek de montrer le film Wiedźmin, peu avant qu’une nouvelle adaptation sous forme de série soit diffusée sur Netflix. C’est devenu un élément majeur de la pop culture polonaise, un symbole de la Pologne avec le succès du jeu-vidéo développé par le studio CD Projekt. J’ai cherché pendant un bon mois, sans réussir à mettre la main sur le distributeur qui avait les droits de diffusion du film…

 

 

Tu évoquais, Malgorzata, une volonté de se promouvoir à l’étranger. Est-ce que l’on assiste à un renouveau du cinéma polonais, dont l’un des marqueurs serait le succès mondial de Zimna Wojna [Cold War?

Malgorzata : Dans les années 90, au début de la période de la transformation, il n’y a quasiment plus de films polonais dans les salles pendant deux ans. Les Polonais se ruent vers les productions américaines, ou plus généralement occidentales, que l’on peut voir finalement au cinéma. Les gens cherchent à voir des films sympathiques dans un climat de transformation assez lourd. Les auteurs polonais se remettent en question. Comment être de nouveau attractifs face à cette concurrence ? Une première réponse a été l’apparition de comédies criminelles, comme Chłopaki nie płaczą ou Kiler, évoquées plus tôt par Tomek.

 

 

Un autre tournant est lié à l’entrée de la Pologne dans l’Union Européenne en 2004. A ce moment-là les auteurs polonais s’interrogent, qu’est-ce que l’on sait de nous et que peut-on apporter à cette Europe ? En 2005, le triptyque Oda do Wolności [Ode à la Joie], trois courts-métrages qui abordent la question de la migration vers l’Ouest et de l’ouverture des frontières, marque l’entrée dans cette nouvelle ère. Émerge une nouvelle génération d’auteurs qui cherchent à faire des films plus universels. Parmi eux, Jan Komasa qui s’est révélé à un public étranger plus large avec Boże ciało [La Communion] mais également Małgorzata Szumowska, dont les films ont été plusieurs fois récompensés au festival du film de Berlin. Ensemble, ces auteurs créent une nouvelle figure du réalisateur polonais. La « vieille garde », parmi laquelle figure Agnieszka Holland qui continue d’ailleurs à réaliser des films, voit arriver une génération qui cherche à montrer de quoi elle est capable. Les coopérations internationales, permises par la réputation du cinéma polonais et de l’école de cinéma de Lodz, ouvre un champ des possibles alors que les auteurs précédents n’avaient pas toujours cette ouverture. Il y a désormais une langue esthétique contemporaine qui plait aux spectateurs étrangers, Boże ciało de Jan Komasa en est un bon exemple. Ce sont de belles histoires avec une narration soignée. Dans Boże ciało, on retrouve des éléments liés à l’histoire récente de la Pologne, avec une lecture possible du traumatisme de la catastrophe de Smolensk. Mais on a un thème plus universel sur la recherche d’un bouc émissaire au sein d’une communauté isolée. C’est un niveau de lecture sur lequel on peut s’attarder pendant nos discussions. Il y aussi beaucoup de sensibilité dans le film, sur nos relations aux autres, sur comment ces relations peuvent traverser des crises mais être réparées.

 

Pour aller plus loin :

- Prochaine séance le mardi 22 février à 20h15

- Actualités du projet Polish Films for Foreigners

- Sur la page du Nove Kino Wilsla

- Ou sur la page Facebook du Polonicum 

- Un site pour accéder gratuitement à de nombreux films polonais, dont certains mentionnés dans cet entretien, avec des sous-titres anglais.

 

 

Lucien Boddaert

Lucien Boddaert

Diplômé en politiques européennes, je me suis installé à Varsovie en 2018 pour travailler au service économique de l'ambassade de France puis dans le secteur de la grande distribution.
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