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Les légendes de la Farnesina : de Michel-Ange à la Fornarina

Par Ronan de Keranflec'h | Publié le 16/11/2020 à 18:00 | Mis à jour le 16/11/2020 à 18:00
villa Farnesina Trastevere Rome

1513. Le chantier des fresques de Raphaël à la villa Farnesina traîne en longueur. Agostino Chigi, son riche commanditaire, s’impatiente. La raison est toute trouvée : le peintre est trop occupé par sa nouvelle amante, la jeune Margarita Luti.

Qu’à cela ne tienne le banquier du pape fait enlever la femme pour l’éloigner de Rome. Devant Raphaël, il s'attriste que Margarita soit partie avec un autre amant et lui assure qu’il la recherche auprès de ses correspondants à travers toute l’Italie et jusqu’à l’étranger. Pourtant l'artiste ne travaille pas mieux, dévoré par la tristesse et la jalousie. Chigi abandonne donc sa ruse, la Fornarina habitera maintenant auprès du peintre !

Comment les deux amants se sont-ils rencontrés ? C’est justement sur le chantier de la villa Farnesina que Raphaël découvre la jeune femme selon Pierre Grimal. Cette fille d’un boulanger du Trastevere - d’où son appellation de “Fornarina”, se promène comme de nombreux curieux autour de la villa pour suivre la progression des travaux. Croiser le regard profond de la belle Fornarina aurait suffi à Raphaël pour en tomber follement amoureux. Mais les versions du récit foisonnent. Certains situent le coup de foudre via del Governo Vecchio, d’autres au bord du Tibre où Margarita baignait ses mollets voire tout son corps, dénudé. Un récit suggère même que la Fornarina ne serait qu’une courtisane aperçue par Raphaël depuis sa fenêtre... Toujours est-il que le peintre s’enflamme pour un amour bien charnel et non symbolique et spirituel ; on en retrouve l’empreinte dans les fresques de la loggia dépeignant la quête de Psyché pour rejoindre Éros. Vasari explique même la mort de Raphaël à seulement 37 ans jour pour jour par son excès de « plaisirs amoureux », bien appuyé toutefois par une malaria tout aussi dévorante.

Dans la fresque Le Triomphe de Galatée la nymphe au centre apparaît comme un idéal de beauté. Faut-il voir, comme le suggèrent quelques critiques d’art, une ressemblance du visage de Galatée avec celui de Margarita tel qu’on le voit par exemple dans le Portrait d’une jeune femme (la Fornarina) conservé au palais Barberini ? Si sa bien-aimée a inspiré Raphaël au point de lui servir de modèle dans de nombreuses œuvres, les muscles et les formes des créatures marines du Triomphe de Galatée paraissent être tributaires d’une autre influence... celle de Michel-Ange.

 

villa Farnesina Trastevere Rome

 

Aux alentours de l’année 1511, Raphaël a pu découvrir le travail de Michel-Ange sur le plafond de la chapelle Sixtine. Pourtant le sculpteur venu de Florence tient encore son œuvre à l’abri des regards, il interdit même l’accès du chantier au pape Jules II (qui grimpe tout de même jusqu’en haut des échafaudages). Mais Vasari raconte dans Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes que Raphaël parvient à observer la fresque monumentale de son concurrent grâce à son ami Bramante. C’est lui qui a parlé de Raphaël au pape et l’a fait venir à Rome. L’architecte détient les clés de la chapelle. Tandis que Michel-Ange a dû fuir à Florence à la suite d’une dispute avec Jules II, Bramante propose à Raphaël de se rendre dans la chapelle afin d’y contempler les travaux en cours. Alors que Bramante avait lui-même proposé au pape la commande du plafond afin que l’entreprise de Michel-Ange se solde par un échec, ce dernier prend la visite sournoise de son chantier comme un nouvel affront. En effet Raphaël apprend des méthodes du Maître de la Sixtine comme le décrit Vasari : “ayant vu les peintures de Michel-Ange, il améliora et agrandit considérablement sa manière, à laquelle il donna plus de majesté.”

Si Michel-Ange a participé par son inspiration à la splendeur de la villa Farnesina, il se pourrait qu’il y ait même apporté une contribution directe, peu rancunier.

Lors d’une absence de Raphaël l’homme chargé de garder le chantier de la villa Farnesina s’éclipse également. A son retour le peintre découvre dans une “lunette” en haut d’un mur un magnifique visage. Cette esquisse surgit dans la première salle dès l’entrée du visiteur, elle détonne au milieu de fresques peaufinées. La jeune tête s’incline pour délivrer un regard pathétique en direction de la loggia peinte par Raphaël et ses élèves. Découvrant cette peinture, Raphaël y reconnaît le génie de Michel-Ange et exige que la lunette demeure intacte.

Bien que l'attribution de ce visage à Michel-Ange soit sûrement une légende, l’impression n’en demeure pas moins : “Là, sur ce mur, ce sont bien deux visions de la vie humaine qui s’affrontent, deux moments du temps, fixés pour l’éternité. D’un côté la force et la sagesse durement conquise. Ce visage est semblable à celui d’un dieu qui viendrait de remporter la victoire en quelque guerre des Géants […]. Jaillissant du mur, il apporte le regard d’un spectateur venu d’un autre monde sur les scènes trop harmonieuses qu’il découvre aux murs de la célèbre loggia.” (Pierre Grimal, Rome : les siècles et les jours, 1982)

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Marie Astrid Roy

Rédactrice en chef de l'édition Rome.