Mardi 14 juillet 2020
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Animaux sauvages, source ou dommages collatéraux de la pandémie ?

Par Sandra Camey | Publié le 15/04/2020 à 18:00 | Mis à jour le 17/04/2020 à 18:06
animaux coronavirus

Alors qu’un tiers de la population mondiale doit rester chez elle afin endiguer la propagation de la pandémie de covid-19, la biodiversité fait face à un nouveau monde, sans présence humaine. L’impact de l’homme sur les animaux sauvages se dessine encore mieux sans sa présence.
 

Réappropriation des espaces ?

Depuis le confinement, les vidéos et photos d’animaux se promenant dans les villes aux quatre coins du monde, font le buzz sur la toile.

Dans le Val-de-Marne, à Boissy-Saint-Léger deux daims ont été observés entrain de déambuler dans les rues. Sans cette activité humaine, interprétée comme dangereuse par la faune, les animaux réduisent leurs distances de fuite et viennent s'approprier de nouvelles zones. Un chevreuil a même pu profiter d’une demi-heure de baignade sur les côtes bretonnes tandis qu’un ours était filmé dans les rues de Ventanueva en Espagne.

 



Suite à l’apparition d’un puma dans les rues de Santiago pendant le couvre-feu au Chili, le directeur général du service agricole et de l’élevage, Marcelo Giagnon, a rappelé durant une conférence de presse que « ici, c’est l’habitat qu’ils ont eu à un moment donné et que nous leur avons, dans le fond, retiré ».

Des animaux en paix

En mer, ce sont deux rorquals, deuxième plus grand animal au monde qui ont été observés dans le parc national des Calanques, au large de Marseille. Thierry Perrez, directeur de recherche au CNRS et à l’Institut Méditerranéen de Biodiversité et d’Ecologie marine et continentale nous explique que ces rencontres ne sont pas fréquentes mais pas non plus inédites. En règle générale on peut observer ces animaux « Pour ce type de faune, qui est sensible aux nuisances, du moins sonore, il est effectivement profitable d’avoir un espace maritime complètement dégagé de l’homme et des bateaux comme on peut l’observer durant le confinement ».
 

animaux sauvages coronavirus



En Camargue, c’est le Parc ornithologique de Pont de Gau qui a observé une explosion de la population de flamants roses. « Nous avons compté près de 2.500 individus contre 1.500 à 1.600 en temps normal » a expliqué Frédéric Lamourous, directeur du parc. Ces animaux ne couvant qu’un oeuf par an, ce confinement pourrait être une aubaine pour leur reproduction qui nécessite un environnement calme et tranquille. Un baby-boom chez les flamants roses peut donc être à prévoir ».

Françoise Malby Anthony, co-fondatrice de la réserve animalière de Thula Thula en Afrique du Sud et lauréate du Prix du Public des Trophées des Français de l’étranger 2019 veut maintenant instaurer dans sa réserve « deux ou trois semaines par an sans visiteur pour donner aux animaux un petit break et pour retrouver cette vraie nature qu’on a perdu d’un certain côté. Ce lockdown nous permet de ne plus les déranger. Les animaux c’est comme les humains, ils ont envie d’un petit peu de paix de temps en temps. Moins de contact humain, cela fait beaucoup de bien aux animaux. »

Disparition des touristes

Les frontières du monde se ferment, les populations sont confinées et avec elles, toutes activités touristiques et de découvertes sont arrêtées, mettant en lumière la triste dépendance des animaux sauvages à l’homme.

Ce phénomène a surtout été marqué à Nara, au Japon, où les cerfs sika, habituellement nourris par les touristes, se déplacent en masse dans la ville pour chercher de la nourriture. Alors que ces animaux se déplaçaient très peu hors du parc, ils sont aujourd’hui proies à se faire percuter par des véhicules ou à avaler du plastique qui pourrait leur être fatal.
 

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Même scénario dans la ville de Lopburi en Thaïlande où les touristes nourrissent habituellement les singes de la région. Affamés par la désertification du pays dû à la pandémie, ils deviennent agressifs. Dans d’autres pays, les rats, écureuils et pigeons qui se nourrissent des restes alimentaires humains pourraient bientôt subir le même sort.

Certains volontaires au Népal alimentent vaches, singes et pigeons des temples hindous normalement nourris par les fidèles et les visiteurs. Pradeep Dhakal a déclaré à l’AFP « Nous essayons de nous assurer que ces animaux ne meurent pas de faim et qu'ils sont pris en charge ».
 

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Parcs et réserves animaliers

Les parcs et les réserves animaliers ont dû fermer leurs portes, alors que les visiteurs sont leurs sources de financement. Le parc animalier des Pyrénées nous a confié que cette perte en trésorerie sera très difficile à surmonter pour eux, qui ne reçoivent aucune aide. Même nourrir les animaux sera un vrai challenge. Aussi, le staff qui compte en général une dizaine de personnes a dû être réduit à deux ou trois employés.

Le zoo de Neumünster en Allemagne fait face à une telle crise financière qu'il n'exclut pas la possibilité de devoir utiliser certains de ses animaux comme nourriture pour d'autres pensionnaires, c'est ce que déclare Verena Kaspari, directrice de ce zoo, au journal allemand Die Welt. « Je vais peut-être devoir euthanasier des animaux au lieu de les laisser mourir de faim. Au pire, nous devrons nourrir certains animaux avec d'autres », a-t-elle ajouté. L'établissement appartenant à une association, ne peut prétendre aux aides de l'Etat. L'association des zoos allemands ont réclamé 100 millions d'euros d'aide à la chancelière pour aider les établissements fermés qui peinent aujourd'hui à nourrir leurs animaux.
 

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Françoise Malby Anthony, nous confie : « l’impact financier va être terrible, mais j’ai la chance d’avoir toujours fait attention à mes finances en faisant des réserves au cas où il y aurait un problème. Mais on compte beaucoup sur les donations des personnes concernées par la conservation des animaux à Thula Thula. ». Car en cette période de confinement, les animaux sont encore plus prompts aux braconnages et les équipes de sécurité et d’anti-braconnage, considérées comme services essentiels en Afrique du Sud, patrouillent en permanence, « on ne peut pas faire sans, si les braconniers apprenaient qu’on n’avait pas de sécurité, ce serait un massacre ».

Les éléphants, déjà victimes du tourisme en Thaïlande, font les frais d’un abandon massif suite à l’absence des touristes. « Plus d’un millier d’éléphants sont coincés dans les villes sans aucun endroit où aller et sans soin » s’attriste Emily McWilliam, co-fondatrice du sanctuaire pour éléphants âgés ou blessés Burm and Emily's Elephant Sanctuary, non loin de Chiang Mai, contactée par 30millions d'amis. Un éléphant doit manger quotidiennement 250 et 300 kilos de nourriture mais la plupart n’ont pas accès aux espaces sauvages et ne sont plus suffisamment nourris par leurs propriétaires, eux-même frappés par la crise. C’est le cas également de la Wildlife Friends Foundation Thailand, qui a déjà sauvé 25 pachydermes mais dont la trésorerie fond sans espoir d’aide de la part du gouvernement.

Samantha Cazebonne, Députée des Français de l’étranger de la 5ème circonscription est, elle aussi, préoccupée du sort de ces animaux. Dans une lettre adressée à la Ministre de la Transition écologique et solidaire, elle souhaite attirer l’attention sur cette situation alarmante pour « les animaux exploités dans les cirques et les delphinariums ». Elle demande si un plan d’urgence va également être mis en place pour tous ces animaux en danger et s’il est « prévu d’accélérer la transition vers des spectacles sans animaux sauvages ».

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Les animaux, eux aussi infectés par le virus ?

Le tigre Nadia du zoo du Bronx, à New-York a été infecté au coronavirus par, sûrement, un agent du zoo asymptomatique. Trois autres tigres et trois lions présenteraient aussi des symptômes similaires. Pourtant, François Moutou, vétérinaire, naturaliste et ancien épidémiologiste à l’Anses semblait plutôt rassurant « à ce stade, cela paraît anecdotique, en tout cas en termes de santé publique ».

Par contre, le problème deviendrait très grave si la pandémie venait à toucher les primates, ce que nous confirme Christelle Colin, directrice du Centre de Conservation des Chimpanzés en Guinée et lauréate des Trophées des Français de l’étranger dans la catégorie « Environnement » en 2017. Ses mots sont clairs « on est à un moment complètement fou ». 

Elle nous explique que « les chimpanzés et les grands singes de manière générale sont extrêmement sensibles aux pathogènes respiratoires humains classiques. Cela fait des dégâts fatals dans les populations sauvages. Nous le constatons aussi très fréquemment dans les sanctuaires et nous sommes extrêmement vigilants en cas d'épidémies de rhumes ou grippes au sein du staff. (…) Nous allons certainement faire face à des pénuries alimentaires, on nous a déjà annoncé une pénurie de riz. (…) Nous aurons certainement des pénuries de médicaments aussi. (…) Du côté de nos revenus, nos partenaires sont fortement impactés par la paralysie générale et nous allons voir nos sources de financement diminuer drastiquement. Nous avons lancé une campagne en ligne. Nous nous occupons d'êtres vivants, nous ne pouvons pas mettre en suspens ou à l'arrêt nos activités. Nous devons continuer à nourrir et prendre soin de nos 64 chimpanzés, au même rythme, même si c'est très compliqué avec la paralysie générale. »
 

Corrélation entre virus et impact de l’homme sur la biodiversité ?

En détruisant l’habitat naturel de la faune sauvage qui abriterait à elle seule 1,7 million de virus, la population d’animaux sauvages diminue. Les hôtes naturels des virus disparaissant, ils en cherchent un nouveau à infecter. « Nous perturbons les écosystèmes. C’est alors nous qui devenons les hôtes des virus » détaille David Quammen, écrivain et scientifique. La perturbation et la destruction de ces endroits naturels « rapprochent les gens des espèces animales avec lesquelles ils n’avaient peut-être jamais été au contact auparavant. Ce faisant, nous créons des habitats où les virus se transmettent plus facilement » explique à la revue Ensia, Kate Jones, professeur d'écologie et de biodiversité et directrice du groupe de recherche sur la modélisation de la biodiversité à l'University College de Londres.

 

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« L'affaire du virus Nipah » dans les années 1990, vient appuyer cette hypothèse. Des porcs puis des Hommes avaient été infectés par ce virus et « on a compris plus tard que le virus venait d’une chauve-souris frugivore » dont une partie de sa population avait « migré à la suite de la perte de son habitat traditionnel dans les forêts de Bornéo et Sumatra, coupées et incendiées pour les besoins de plantations de palmiers à huile » rappelle le directeur de recherche au CNRS Serge Morand.

Les dangers de la surexploitation des espèces sauvages dont le trafic d’animaux, troisième plus gros négoce illégal mondial derrière le trafic de drogue, sont considérés comme la deuxième grande cause de disparition de la biodiversité dans le monde. Dans les marchés d’animaux exotiques en Asie ou en Afrique, de nombreux animaux y sont abattus, découpés et vendus « constituant le lieu idéal pour la transmission inter-espèce d’agents pathogènes » alarme Thomas Gillespie, Professeur en sciences de l'environnement à l'Université Emory aux Etats-Unis.

Une lumière au bout du tunnel pour le trafic d’animaux ?

Depuis le 24 février, la Chine a décidé d’interdire complètement et immédiatement le commerce et la consommation d’animaux sauvages dû aux très forts soupçons d’être à l’origine de la propagation du coronavirus. En effet, le covid-19 se serait apparemment transmis sur le marché de Wuhan en Chine d’une chauve-souris à un hôte intermédiaire, le pangolin, animal le plus braconné au monde et menacé d’extinction. Une mesure identique avait déjà été prise en 2002-2003 durant la crise du SRAS sans que celle-ci ne soit prolongée post-crise.

​​​Le 4 mars dernier, la Commission nationale de la santé chinoise recommandait l’injection de la bile d’ours pour traiter les formes graves du covid-19, ce qui a scandalisé les associations de défense animale.

Les politiques sensibles à la cause animale peuvent s’appuyer sur cette relation entre l’épidémie au coronavirus et le trafic d’animaux. C’est le cas de Samantha Cazebonne qui soulève que « les causes de la pandémie actuelle plaident pour un arrêt du commerce de la faune sauvage. (…) Il est donc essentiel d’au minimum renforcer drastiquement le contrôle du commerce illégal d’animaux sauvages ».




 

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Sandra Camey

De formation scientifique et journalistique, elle s'expatrie à Berlin où elle étudie la photographie et les sciences politiques du Moyen-Orient. Aujourd’hui en écriture de mémoire sur les politiques environnementales au Moyen-Orient
2 Commentaire (s)Réagir
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William jeu 16/04/2020 - 15:04

Merci pour le bon artcile, Mme Camey. Si vous ne l'avez pas vu déjà, cet article du New Yorker pourrait vous intéresser. https://www.newyorker.com/culture/annals-of-inquiry/the-pandemic-is-not-a-natural-disaster - William

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Armelle jeu 16/04/2020 - 02:30

Article très intéressant et très bien renseigné. Merci!

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