Capsule linguistique franco-italienne : Le mauvais jour de la punaise

Par Françoise Danflous | Publié le 06/04/2022 à 20:23 | Mis à jour le 07/04/2022 à 19:31
Photo : wikimedia commons | @Magne Flåten
punaises sur une herbe

Etonnante et divertissante escapade sur les traces linguistiques de la punaise, cimice en italien, un insecte peu fréquentable qui illustre de nombreux travers, voire une sorte de grossièreté déguisée.
Nouvelle chronique de Françoise Danflous, lexicographe spécialiste des langues française et italienne.


Pouah de dégoût, chut de vil espion, glou de bénitier, ce rébus acoustique nous mène tout droit à une bestiole d'un centimètre à peine, pas vraiment remarquable, disons même anodine : notre voisine la punaise des jardins. En italien, elle se dit cimice et on n'a pas vraiment trace de ce mot-là chez nous. C'est qu'il figure un peu à l'écart dans les catalogues des entomologistes, cimex étant le nom scientifique de la punaise, et chez les botanistes, cimicaire ou chasse-punaises en langage de tous les jours (cimicifuga en italien), une plante à l'odeur plus rebutante que les punaises elles-mêmes. On l'aura compris, c'est l'heure de fermer les narines.

Dès son apparition dans les dictionnaires, le mot punaise eut assez vite méchante réputation. On y voit que les deux mots dont il perpétue le souvenir, les latins putere (puer) et nasus (nez) forment d'abord un curieux punais pour qualifier les personnes qui, angoisse à qui les approche, puent tout à la fois du nez et de la bouche, puis la punaise, empestant elle aussi tout chemin la croisant. Et putere perpétue le même désagrément avec deux autres mots: putain (puttana) qui, terne et triste dame, voulut dire puante avant prostituée, et putois, la puzzola italienne, descendante directe de puzzare, puer. La puanteur punaisienne est si célèbre qu'on n'hésita pas à forger le mot coriandre (coriandolo ou erba cimicina), à l'odeur pour certains insupportable, sur le mot grec koris signifiant, précisément, punaise.

L'insecte en forme d'écusson marronnasse aime bien grimper et faire des haltes sur nos façades. Le mot punaise est donc naturellement venu à l'esprit de l'inventeur du petit clou à tête plate servant à épingler des images sur le mur. En Italie, la punaise petit clou se dit quelquefois cimice, plus habituellement puntina (petite pointe). Mais au détour de l'Histoire, une autre cimice désigna, et ce n'est certainement pas un hommage, le badge ovaloïde et aplati comme le dos d'une punaise que les membres du parti fasciste italien arboraient à la boutonnière.

Sa cousine punaise de lit, cimice del letto est trop minuscule pour qu'on l'imagine fétide mais hélas, on n'y gagne pas au change. Elle, c'est l'art de l'esquive et des interstices imprenables qu'elle cultive pour, après, pouvoir piquer fort et tranquille. Et c'est au nom de cette propension génétique à l'invisibilité que les Italiens appellent cimice le micro qu'on dissimule sous les abat-jours ou derrière les plinthes des appartements mis sur écoute. Pour le dire, le français change d'insecte, lui préférant mouchard, la mouche sachant mieux que quiconque se poser partout sans jamais se faire prendre. Le mouchard représente toutes les formes du délateur; en chair et en os comme l’indicateur de police; mécanique comme le tachymètre, tac, tac, qui enregistre les kilomètres et les courses du taxi; inerte mais bien ouvert comme le judas de nos portes d'entrée, spioncino en italien (littéralement petit espion). On moucharde et on cafarde (on cafte, variante des écoliers), de cafard emprunté à l’arabe kāfir avec le sens de « faux dévot » et « incroyant ».

Les insectes ne sont pas des créatures fréquentables et diable ce qu'ils sont utiles pour illustrer nos travers. Pas étonnant que la punaise puant, piquant, soit toute désignée pour affubler une personne peu avenante et mesquine (la donnaccia italienne). Ou qui traîne dans les églises une dévotion ostentatoire et hypocrite, la punaise de sacristie, forme malfaisante de la beaucoup plus placide et bébête grenouille de bénitier (retour du cafard-kāfir-faux dévot ?). L'italien la nomme baciapile (de baciare, embrasser et pila, bénitier) nous la peignant ainsi comme une sorte de Woody Woodpecker du marbre sacré et des albâtres... tout aussi caricatural.

Alors vraiment, pas de mot gentil à l'endroit des punaises ? S'il n'est pas facile à trouver, c'est que le mot gentil ou voulant l'être, c'est justement lui: punaise. Ou plutôt punaise ! mis en interjection pour atténuer la brutalité d'un putain ! trop explicite et pas toujours bienvenu. L'italien excelle dans ces simulations et fait confiance à l'oreille pour camoufler derrière un innocent porca puzzola ! (sale putois) un plus ombrageux porca puttana ! Des mots qui ressemblent à une grossièreté mais qui n'en sont pas trop, une astuce en or dans un pays où le blasphème est un crime; c'est ainsi que cribbio ! ou porco zio ! ou porco Diaz ! ou d'autres du même acabit passent sans encombre les mailles de l'offense et de la sanction.

L'heure de fermer les narines est passée. L'honneur de la punaise plus ou moins rétabli. Oui mais voilà, cela vient juste aussi de montrer une petite carence de chez nous, le français a moins de gros mots passe-partout que l'italien et c'est rageant...

 

 

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Marie Astrid Roy

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