Il y a des années qui s’écoulent, et d’autres qui laissent des traces. 2025 appartient à la seconde catégorie. Une Espagne plongée dans le noir en plein midi, des forêts livrées aux flammes, des institutions ébranlées, des lignes de fracture qui affleurent… Entre sidération et résistance, scandales et sursauts, le pays a traversé douze mois d’épreuves et de révélations, dessinant en creux le visage d’une société plus fragile, mais aussi plus lucide sur elle-même. Résumé.


En 2025, l’Espagne s’est retrouvée dans le noir
Le 28 avril 2025 à 12h33, l’Espagne a vécu l’un de ses épisodes les plus marquants de l’année avec un black-out électrique massif qui a plongé tout le pays — et une partie du Portugal — dans le noir pendant plusieurs heures, parfois plus d’une demi-journée. En quelques secondes, près de 60 % de la production électrique a disparu, immobilisant trains et ascenseurs, coupant les communications et laissant le pays figé dans un silence inhabituel.

L’hypothèse d’une cyberattaque a vite été écartée, mais les responsabilités demeurent floues, tandis que Red Eléctrica et les opérateurs se renvoient la balle sous le regard de la justice. Loin du chaos annoncé, la journée a pourtant révélé une autre facette du pays : celle d’un civisme tranquille et d’une étonnante capacité d’adaptation. Symbole de cette parenthèse hors du temps, le transistor — vestige d’une autre époque — s’est imposé comme l’unique lien avec l’extérieur, rappelant qu’en situation de crise, l’essentiel tient parfois à peu.
Le jour où tout s’est éteint en Espagne : récits d'une journée inoubliable
L'été où le feu a tout emporté
L’été 2025 restera comme l’un des plus sombres de ces trente dernières années en matière d’incendies de forêt en Espagne. Plus de 350.000 hectares ravagés, dont l’essentiel en août, et des régions entières — Galice, Castille-et-León, Estrémadure — transformées en paysages calcinés. Rarement les incendies auront atteint une telle intensité ni une telle concentration. Les canicules à répétition et des conditions climatiques extrêmes ont joué leur rôle, exposant la fragilité d’un territoire de plus en plus inflammable.
Mais derrière la fatalité climatique, une autre question s’est imposée : celle de la prévention. Gestion forestière défaillante, moyens insuffisants, dispositifs sous tension. Des lieux symboliques comme Las Médulas ont été touchés, devenant l’image d’un été noir. Sur le terrain, pompiers forestiers et agents environnementaux — souvent recrutés à la saison — ont dénoncé des failles structurelles. Au-delà du désastre écologique, s’est installé un sentiment tenace : celui d’un drame aggravé par ce qui n’a pas été anticipé.
Incendies : la colère des Espagnols contre la gestion des autorités
Dépistages défaillants : l’Andalousie face à un scandale sanitaire
L’alerte est venue tard, trop tard pour certaines. À l’automne, des dysfonctionnements graves dans le programme andalou de dépistage du cancer du sein ont éclaté au grand jour, révélant que des milliers de femmes n’avaient jamais été informées de leurs résultats, y compris lorsque ceux-ci appelaient un suivi médical.
Selon l’association AMAMA, le nombre de patientes concernées dépasserait largement les chiffres reconnus par les autorités régionales. Rapidement qualifiée de pire crise sanitaire récente de la région, l’affaire a dépassé le cadre andalou pour relancer, à l’échelle nationale, le débat sur la gestion public-privé de la santé. Elle a surtout fissuré l’image de sérieux et de maîtrise du président régional Juanma Moreno, contraint de remanier son équipe pour tenter d’éteindre l’incendie. Reste une zone d’ombre : celle de l’impact humain, encore difficile à chiffrer, mais déjà au cœur d’une douleur collective profonde.
Forte mobilisation à Séville après des retards de dépistage du cancer du sein
OPA avortée : Sabadell résiste, BBVA encaisse
Pendant plus d’un an, l’opération a tenu le secteur bancaire en haleine. BBVA voulait absorber Banco Sabadell ; c’est finalement Sabadell qui est resté debout. Lancée au printemps 2024, l’OPA s’est heurtée à un refus constant du conseil de la banque catalane, convaincu que l’offre sous-évaluait lourdement son potentiel. Ni la revalorisation de dernière minute ni les arguments stratégiques avancés par BBVA n’auront suffi.
À l’arrivée, à peine un quart du capital a répondu favorablement, un niveau largement insuffisant pour poursuivre l’opération, comme l’a entériné la CNMV. Pour le président de BBVA, Carlos Torres, très exposé dans ce dossier, l’échec est net. Pour Sabadell, c’est une victoire défensive et un pari renouvelé sur l’indépendance. L’épisode a surtout relancé un débat de fond : jusqu’où peut aller la concentration bancaire en Espagne, et à quel prix politique et économique ?
Eurovision 2026, la rupture espagnole
La décision a fait l’effet d’un coup de tonnerre. En se retirant du concours Eurovision 2026, l’Espagne a transformé un événement musical en affaire politique majeure. En cause : le choix de la Unión Europea de Radiodifusión de maintenir la participation d’Israël, au terme d’un vote dont RTVE a dénoncé les conditions et le manque de transparence.
Estimant que le concours basculait dans une politisation assumée, la télévision publique espagnole a annoncé qu’elle ne participerait pas au festival et qu’elle ne retransmettrait ni les demi-finales ni la finale, prévues à Vienne. Les Pays-Bas, l’Irlande et la Slovénie ont suivi le même chemin, exposant au grand jour une fracture profonde entre diffuseurs européens. Longtemps présenté comme un espace de neutralité festive, Eurovision s’est retrouvé, cette fois, pris dans le reflux des tensions géopolitiques qui traversent le continent.
Juan Carlos, le retour par les mémoires
Il aura fallu un livre pour rompre le silence. Avec Reconciliación, Juan Carlos I a choisi de reprendre la parole, non pour commémorer son règne, mais pour réécrire sa propre histoire sous la plume de l’écrivaine Laurence Debray. L’ancien souverain y défend son rôle dans la Transition, reconnaît une forme de bienveillance à l’égard de Franco, déplore un « exil » qu’il juge injuste et revendique toujours le titre de roi plutôt que celui d’émérite.
Entre aveux mesurés sur ses erreurs financières et personnelles et plaidoyer pro domo, il y exprime aussi son soutien à son fils, Felipe VI, malgré une relation distendue. L’ouvrage a suscité un profond malaise à la Casa Real et au sein du gouvernement. Ce retour médiatique a ravivé un débat sensible : celui de l’héritage de Juan Carlos et de la place, toujours inconfortable, qu’il occupe dans la mémoire collective espagnole.
Juan Carlos Ier publie ses mémoires : entre aveux tardifs et défense de son héritage
L’économie espagnole en tête de la zone euro, mais...
Sur le papier, tout va bien, presque trop bien. L’Espagne affiche une croissance proche de 3 %, plus du double de la moyenne de la zone euro, et s’impose comme l’élève modèle du continent aux yeux du FMI, qui la classe en tête des économies avancées. L’emploi bat des records, avec plus de 22,3 millions d’actifs au troisième trimestre, et même le déficit public passe, fait inédit depuis vingt ans, sous celui de l’Allemagne, selon la Commission européenne.
Mais une fois descendu de l’estrade macroéconomique, le tableau se brouille. L’inflation, portée par les produits de base, a pesé lourdement sur les budgets, et le logement reste hors de portée pour une large part de la population. Derrière la performance, le FMI pointe aussi les fissures : productivité atone, tensions immobilières, modèle encore fragile... Une économie qui impressionne l’Europe, mais qui peine toujours à convaincre ceux qui font leurs courses et cherchent un toit.
Sous le vernis de la croissance espagnole, le FMI repère les premières fissures
DANA de Valencia : la chute tardive de Carlos Mazón
Il aura fallu 370 jours pour que la responsabilité politique finisse par être assumée. Plus d’un an après la DANA meurtrière qui a ravagé la Communauté valencienne et fait 230 morts, Carlos Mazón a présenté sa démission à la tête de la Generalitat, emporté par une accumulation de doutes, de silences et de versions contradictoires sur sa gestion de la catastrophe. L’enquête judiciaire, menée par une juge de Catarroja, s’oriente de plus en plus vers les responsabilités politiques de l’exécutif régional, évoquant une désorganisation grave, voire une possible négligence lors des heures les plus critiques.

Le comportement attribué à Mazón le jour du drame — absent du dispositif de crise, attablé à l’écart pendant que la région se noyait — a durablement heurté l’opinion, tout comme les huées et insultes reçues lors de l’hommage aux victimes. En quittant ses fonctions contre l’avis de la direction nationale du Partido Popular, Mazón a clos un chapitre politique toxique. Reste désormais à la justice de dire si cette démission marque la fin, ou seulement une étape, de ses responsabilités.
Carlos Mazón démissionne un an après la DANA : un départ sous tension
Lux, la mue de Rosalía
Impossible d’y échapper : la secousse culturelle de l’année porte la signature de Rosalía. Avec Lux, dévoilé en novembre après une montée en tension parfaitement maîtrisée, l’artiste a livré l’un des événements musicaux majeurs de l’année, salué bien au-delà des frontières espagnoles. Porté par une esthétique spirituelle assumée, naviguant entre les genres, les langues et les symboles, l’album a divisé autant qu’il a fasciné : rupture radicale pour certains, prolongement logique pour d’autres.
Le premier extrait, Berghain, a d’emblée installé un projet qui dépasse le simple cadre musical pour interroger l’imaginaire collectif et la place de l’artiste dans le monde contemporain. Rosalía n’est désormais plus seulement catalane ou espagnole — elle est un phénomène global, capable de remplir à l’avance les salles de sa tournée 2026 et de relancer, une fois encore, la même question : quelle sera sa prochaine mue ?
Rosalía : de ses origines barcelonaises à Lux
PSOE : l’année de tous les soupçons
Les affaires se sont enchaînées, jusqu’à donner l’impression d’un parti assiégé. Miné par des dossiers de corruption au sommet et une série de scandales internes, le PSOE a traversé une séquence particulièrement sombre en 2025. Les procédures judiciaires visant les anciens secrétaires du parti, Santos Cerdán et José Luis Ábalos, tous deux incarcérés à des moments clés, ont ravivé une image de corruption « à l’ancienne », mêlant argent, réseaux et dérives personnelles, avec en toile de fond le rôle trouble de Koldo García.

À ces affaires se sont greffées des accusations de harcèlement sexuel visant plusieurs cadres du parti, provoquant un malaise profond en interne et tendant dangereusement les relations avec les partenaires de coalition, au point que Sumar a brièvement brandi la menace d’une rupture. Pour Pedro Sánchez, déjà confronté à une majorité parlementaire fragile et à des dossiers touchant son entourage, la période s’est avérée l’une des plus délicates de son mandat, laissant planer l’hypothèse d’une résistance jusqu’en 2027… ou d’un passage anticipé par les urnes.
Crise ouverte au PSOE : Pedro Sánchez ébranlé par un scandale de corruption
Torre Pacheco, quand la haine déborde
Cet été 2025, la question migratoire a une nouvelle fois occupé le devant de la scène politique en Espagne, via un épisode de violences racistes à Torre Pacheco qui a marqué les esprits. En juillet, l’attaque d’un retraité de 68 ans a servi de prétexte à une flambée de violences racistes, attisée sur les réseaux sociaux par des groupes d’extrême droite. Très vite, des militants ultras venus de toute l’Espagne ont convergé vers cette commune murcienne, appelant ouvertement à une « chasse aux migrants ».
Les affrontements ont fait plusieurs blessés, entraîné des arrestations et contraint les forces de l’ordre à intervenir pour contenir une situation hors de contrôle. Au-delà des faits, l’épisode a agi comme un révélateur brutal des tensions identitaires qui traversent le pays, sur fond de désaccords politiques persistants autour de l’immigration et de l’accueil des mineurs étrangers non accompagnés.
La poussée de l’extrême droite et des violences anti-immigrés en Espagne
Un procureur général condamné, l’État de droit sous tension
Pour la première fois, le Tribunal Supremo a condamné un fiscal général de l’État. Álvaro García Ortiz a été reconnu coupable de révélation de secrets pour la diffusion d’informations confidentielles liées à une affaire de fraude fiscale concernant Alberto González Amador, compagnon de la présidente madrilène Isabel Díaz Ayuso.
Procès sans précédent en Espagne: le procureur général sur le banc des accusés
La sanction — deux ans d’inéligibilité et une amende — a divisé la classe politique, d’autant plus que le verdict a été rendu public avant même la rédaction définitive de la sentence. Tandis que le gouvernement a continué de défendre García Ortiz, l’affaire a fragilisé l’exécutif et ouvert un débat sensible sur l’indépendance des institutions et le secret des sources journalistiques, après la mention d’une fuite présumée vers un journaliste de Cadena SER. La nomination de Teresa Peramato à la tête du ministère public est venue refermer une séquence lourde, qui a durablement marqué la vie politique espagnole.
Sur le même sujet













