Ils sont désormais plus de 10 millions nés à l’étranger à vivre en Espagne. Le pays frôle les 50 millions d’habitants, un record historique porté par des arrivées massives qui compensent des naissances en berne. Décryptage.


Près de 50 millions d’habitants. L’Espagne n’avait jamais atteint un tel niveau. Au 1er janvier 2026, le pays compte 49,57 millions de résidents, un record historique selon les dernières données de l’Instituto Nacional de Estadística (INE).
Derrière cette croissance se cache un moteur clair : l’immigration. Pour la première fois, plus de 10 millions de personnes nées à l’étranger vivent en Espagne : 10.004.581 exactement, soit plus d’un habitant sur cinq. Un basculement démographique profond, qui place désormais l’Espagne parmi les principaux pôles d’attraction migratoire en Europe.
L’Espagne, l’un des principaux pays d’immigration en Europe
Immigration : l’Espagne devient le premier pôle d’arrivée en Europe
Selon les données harmonisées d’Eurostat, l’Espagne s’est imposée comme le principal point d’arrivée migratoire de l’Union européenne. En 2025, la population y a augmenté d’environ 460.000 personnes, une progression portée presque exclusivement par les arrivées venues de l’étranger. Car le solde naturel, lui, reste dans le rouge : plus de décès que de naissances, année après année.
Dans la zone euro, la comparaison éclaire le phénomène. La France gagne moins de 200.000 habitants par an. L’Allemagne, environ 121.000. L’Espagne avance plus vite, et pour une raison précise : l’intensité de ses flux migratoires. Autre indicateur parlant : le nombre d’immigrants pour 1.000 habitants. Il atteint 24 en Espagne, contre 5 en France, selon les estimations du Banco de España. L’écart est net.
Depuis 2015, le pays traverse ce que l’économiste Jesús Fernández-Huertas Moraga décrit, dans les colonnes du quotidien El economista, comme une « seconde vague migratoire espagnole ». Un cycle d’ampleur comparable à celui de 1995-2010, brutalement interrompu par la crise financière. Dix ans plus tard, le mouvement a repris, dans un pays qui vieillit, et qui, sans ces arrivées, verrait sa courbe démographique s’infléchir bien plus sévèrement.
2,2 millions d’arrivées en trois ans : entre 2021 et 2024, l’Espagne a accueilli plus de 2,2 millions de migrants. Un flux équivalent à l’ensemble de l’immigration enregistrée par la France, l’Italie et les Pays-Bas réunis sur la même période. En 2025, le dernier trimestre illustre cette dynamique : +100.216 personnes nées à l’étranger
, -18.696 personnes nées en Espagne. Autrement dit, la population autochtone diminue légèrement (-0,05 %) tandis que la population née à l’étranger progresse de 1 %.
D’où viennent les nouveaux arrivants ?
Les flux migratoires vers l’Espagne continuent d’être marqués par une forte présence ibéro-américaine, un fait désormais bien établi dans les chiffres récents. Au quatrième trimestre de 2025, les données provisoires de l’Instituto Nacional de Estadística indiquent que les principales nationalités des personnes arrivant dans le pays étaient colombienne (36.600), vénézuélienne (27.000) et marocaine (22.000) suivies, dans une moindre mesure, de Péruviens et d’Italiens.
L’Espagne, toujours un pont entre l’Europe et l’Amérique Latine ?
Sur l’ensemble de la population étrangère résidant en Espagne, les communautés historiquement les plus nombreuses restent également marocaine, colombienne et vénézuélienne, avec des chiffres qui dépassent le million pour les premiers et flirtent avec des centaines de milliers pour les seconds, selon les données démographiques internationales.
L’un des aspects les plus significatifs de cette transformation sociale est l’acquisition de la nationalité : environ 3 millions de personnes nées à l’étranger ont depuis obtenu la citoyenneté espagnole.
PIB, natalité, emploi : l’impact mesurable de l’immigration en Espagne
Au-delà de la photographie démographique, l’impact économique de ces arrivées commence à être mesuré. Selon une étude du Banco de España, la population née à l’étranger aurait contribué à environ un quart de la croissance du PIB par habitant entre 2022 et 2024, soit 0,7 point sur une progression totale de 2,9 %. Une contribution significative.
La Fundación de Estudios de Economía Aplicada (Fedea) avance, de son côté, que l’immigration a permis de compenser près de 60 % de l’érosion du dividende démographique. Autrement dit, sans ces flux, la part de la population en âge de travailler aurait diminué plus rapidement, avec des conséquences directes sur la croissance et le financement de l’État-providence.
L’effet se lit aussi dans les maternités : en 2024, un tiers des bébés nés en Espagne avaient une mère d’origine étrangère. L’immigration ne se contente donc pas d’augmenter le nombre d’habitants ; elle pèse aussi, concrètement, sur la structure d’âge et la dynamique des naissances.
Natalité en Espagne : moins de bébés espagnols, plus de mères étrangères
Entre attractivité démographique et crispations politiques
Cette poussée migratoire alimente aussi les tensions politiques. La régularisation massive engagée par le gouvernement de Pedro Sánchez a fait réagir jusqu’à Bruxelles. Le commissaire européen aux Affaires migratoires, Magnus Brunner, a mis en garde contre des mesures qui ne devraient pas se transformer en « chèque en blanc » susceptible d’avoir des répercussions sur les autres États membres.
En Espagne, les lignes de fracture sont bien tracées. Vox rejette frontalement toute régularisation et en fait un marqueur central de son discours. Le Parti populaire plaide pour une immigration « légale et ordonnée », assortie d’un durcissement des critères d’accès et d’éloignements plus systématiques en cas de délit. Le gouvernement, lui, insiste sur l’apport économique et démographique des nouveaux arrivants, qu’il présente comme un levier face au vieillissement et aux besoins du marché du travail.
Une population diverse… mais socialement vulnérable ? Malgré sa contribution à la croissance économique, l’immigration s’inscrit dans un contexte social fragile : 24,2 % de l’ensemble de la population en Espagne est exposée au risque de pauvreté ou d’exclusion, l’un des taux les plus élevés de l’UE. La majorité des immigrés sont pourtant en âge de travailler et présentent des taux d’emploi proches, parfois supérieurs, à ceux des natifs dans certains secteurs.
Bientôt 50 millions d’habitants ?
L’Espagne frôle désormais les 50 millions d’habitants. Si le rythme actuel des flux migratoires se maintient et que la conjoncture reste favorable, les démographes estiment que ce cap pourrait être franchi dans les prochaines années.
Dans un pays confronté au vieillissement de sa population, à une natalité faible et à une recomposition progressive des structures familiales — 28 % des foyers sont aujourd’hui unipersonnels — l’immigration constitue le principal levier de croissance démographique. Un mouvement de fond qui transforme peu à peu l’équilibre social, économique et politique du pays.
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