Édition internationale

Ces francophones qui font vivre la culture et les arts en Espagne

Ils sont artistes, auteurs, artisans, passeurs de culture et créateurs de liens. Installés en Espagne, ces francophones ont choisi d’y ancrer leur parcours et d’y déployer leur créativité. Par leur engagement, leur regard et leur sens du partage, ils contribuent à faire vivre la culture et les arts, tout en tissant des ponts entre les langues, les territoires et les sensibilités. Une série de portraits pour raconter celles et ceux qui habitent l’Espagne en créateurs.

montage photos de huit francophones qui font vivre la culture et les arts en espagnemontage photos de huit francophones qui font vivre la culture et les arts en espagne
@montage canva, lepetitjournal.com
Écrit par Paul Pierroux-Taranto
Publié le 8 février 2026

Vanessa Rousselot, raconter le réel sur l’écran comme sur scène

Réalisatrice, conteuse et productrice française installée en Espagne depuis 2012, Vanessa Rousselot a fait de la narration un art de vivre autant qu’un engagement. Son arrivée à Madrid comme cinéaste résidente à la Casa de Velázquez marque un tournant décisif : elle y développe En otra casa (Une autre maison), un documentaire sensible sur les femmes latino-américaines migrantes employées comme aides domestiques en Espagne. Le film, récompensé par le Prix Movistar+ en 2015, révèle une voix singulière, attentive aux récits invisibles et aux existences reléguées hors champ. Formée aux Langues O’, passée par la Cisjordanie où elle signe un premier film sur l’humour comme résistance, Vanessa Rousselot construit depuis une œuvre à la croisée du documentaire d’auteur, du reportage culturel et de l’exploration sociale, notamment à travers ses collaborations régulières avec Invitation au voyage sur ARTE.

 

Vanessa Rousselot.
@Vanessa Rousselot, DR. 

 

Mais c’est aussi hors écran que son travail prend une ampleur nouvelle. En 2017, elle cofonde à Madrid Diario Vivo, un projet de “journalisme vivant” qui fait monter journalistes, écrivains et artistes sur scène pour raconter, à la première personne, des histoires vraies, sans captation ni filtre. Dans un contexte de défiance envers l’information et de saturation numérique, le format rencontre un succès retentissant, attirant plus de 20.000 spectateurs et des figures majeures comme Rosa Montero ou Iñaki Gabilondo. Récompensée en 2025 par un Prix Ondas pour la série De eso no se habla, puis par le Prix Art de vivre des Trophées des Français d’Espagne, Vanessa Rousselot défend une conviction simple et exigeante : raconter avec honnêteté pour créer de l’empathie. Un fil rouge qui traverse l’ensemble de son parcours et fait de son expatriation une manière engagée d’habiter le monde, entre création, transmission et attention à l’autre.

 

Vanessa Rousselot : "Valoriser l'honnêteté et générer l'empathie"

 

Pierre Lunel, l’humanisme en partage et l’amour de Barcelone

Conférencier, écrivain et universitaire, Pierre Lunel a mené plusieurs vies en une, toutes traversées par une même exigence humaniste. Né en 1947 dans une famille catalane, passionné très tôt par l’histoire, il embrasse une brillante carrière universitaire comme agrégé de droit romain, spécialiste du droit de la santé, avant de devenir président de l’université de Vincennes–Saint-Denis puis professeur à Paris VI. En parallèle, il chemine hors des amphithéâtres : en 1986, sa rencontre avec Edgar Faure l’entraîne au cœur de la Mission du Bicentenaire de la Révolution française, puis auprès d’Alain Decaux, ministre de la Francophonie, qu’il accompagne sur les routes d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Ces années d’engagement le rapprochent de grandes consciences de son temps — l’abbé Pierre, le père Joseph Wresinski, sœur Emmanuelle, Amma — et ancrent durablement son combat pour les droits humains.

 

Pierre Lunel
@Pierre Lunel, DR.

 

C’est de ces rencontres fondatrices que naît une œuvre littéraire foisonnante : quelque soixante-dix livres mêlant biographies, essais, récits historiques et quêtes spirituelles. De L’Abbé Pierre, l’insurgé de Dieu à Amma, celle qu’on attendait, Pierre Lunel s’impose comme l’un des grands biographes contemporains des figures de l’engagement et du sacré. Installé depuis une dizaine d’années à Barcelone, il scelle cet attachement dans Le Roman de Barcelone, qui vient de paraître, et qui constitue une fresque amoureuse et érudite d’une ville-monde qu’il explore sur deux millénaires d’histoire. À la croisée de l’intime et du collectif, son art de vivre se résume à une fidélité : raconter les destins qui éclairent notre époque, transmettre la mémoire et rappeler, livre après livre, que la fraternité reste un horizon à construire.

 

Pierre Lunel : « Le Roman de Barcelone est ma déclaration d’amour à la ville »

 

Sylvie Imbert, l’art de révéler les visages du cinéma espagnol

Maquilleuse française installée en Espagne depuis les années 1980, Sylvie Imbert fait partie de ces artistes de l’ombre sans lesquels le cinéma ne serait qu’une esquisse. Arrivée à Madrid presque par hasard, elle débute sur les plateaux comme interprète et traductrice pour des productions américaines tournées en Espagne. Très vite, la vie de plateau la captive. Autodidacte passionnée, elle se forme au maquillage entre Los Angeles et Londres, apprenant au contact direct des équipes et des acteurs. Ses premiers travaux remarqués sur Malena es un nombre de tango puis Abre los ojos d’Alejandro Amenábar lui ouvrent les portes d’un cinéma espagnol en pleine effervescence, où son sens du détail et sa compréhension profonde des personnages font immédiatement la différence.

 

sylvie imbert
@Sylvie Imbert, DR.

Depuis, Sylvie Imbert a signé le maquillage de plus de cinquante films et séries, collaborant avec des réalisateurs majeurs comme Pedro Almodóvar, Isabel Coixet, Pablo Berger, José Luis Cuerda ou encore Terry Gilliam. Son travail sur Blancanieves, Nadie quiere la noche et L’homme qui tua Don Quichotte lui vaut trois Prix Goya du meilleur maquillage et coiffure, consacrant une carrière guidée par la justesse plutôt que par l’effet. Récompensée également par le Prix Ricardo Franco du Festival de Málaga, elle défend une vision sensible de son métier : donner lumière, cohérence et humanité aux visages pour servir le récit. Un art de vivre professionnel fondé sur la discrétion, l’écoute et le collectif, qui fait d’elle une figure essentielle — et respectée — du cinéma espagnol contemporain.


 

Romain Fornell, une étoile française dans le ciel catalan

Né à Toulouse en 1976, Romain Fornell a construit un parcours singulier, à la croisée de l’exigence française et de l’art de vivre méditerranéen. Formé à l’École hôtelière de Toulouse, passé par les cuisines de Michel Sarran et Alain Ducasse, il décroche à seulement 24 ans une étoile Michelin en France avant de poser définitivement ses couteaux à Barcelone. En 2005, son restaurant Caelis obtient à son tour une étoile Michelin, faisant de lui le seul chef français distingué des deux côtés des Pyrénées. Une reconnaissance rare, couronnée en 2025 par sa nomination comme chevalier de la Légion d’honneur, hommage à plus de trente ans de service au rayonnement de la gastronomie française.

 

Romain Fornell
@Romain Fornell, DR.

 

Installé à Barcelone depuis plus de vingt-trois ans, Romain Fornell s’y est construit bien plus qu’un empire culinaire : un véritable art de vivre. À la tête du groupe Goût Rouge, il orchestre aujourd’hui une constellation d’adresses emblématiques – de Caelis aux bistrots marins de la Barceloneta, des rooftops de l’Ohla Barcelona à la mythique Hostal de la Gavina sur la Costa Brava. « Très français et très barcelonais », aime-t-il à rappeler, il cultive une cuisine de produit, élégante et lisible, à l’image de son parcours : exigeant mais humble, ambitieux sans ostentation. Une figure incontournable de la scène gastronomique catalane, et un modèle d’intégration réussie pour toute une génération d’expatriés.

 

Grands chefs français en Espagne: La bonne étoile de Romain Fornell en Catalogne


 

Bouziane Ahmed Khodja, une voix engagée entre les rives de la Méditerranée

Écrivain, journaliste et intellectuel engagé, Bouziane Ahmed Khodja est né en 1958 à Oran, en Algérie, avant de poursuivre des études supérieures en France, où il obtient un doctorat en sociolinguistique ainsi que deux masters en journalisme et en sciences politiques. Figure reconnue des médias espagnols, il est aujourd’hui directeur et présentateur des programmes Medina sur Televisión Española (TVE) et Miradas sur Radio Nacional de España (RNE). Il défend depuis toujours, par le verbe et l’analyse, les droits fondamentaux, la liberté d’expression et le dialogue entre les cultures. En 2008, contraint de quitter l’Algérie, il choisit avec sa famille de s’installer en Espagne, entre Madrid et la Communauté valencienne, terre d’accueil devenue espace de reconstruction.

 

bouziane ahmed khodja
@Bouziane Ahmed Khodja, DR.

 

Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres depuis 2016, Bouziane Ahmed Khodja a fait de la littérature un outil de transmission et de résistance. Son roman Makeda — publié en français sous le titre Le rêve volé de Makeda — donne une voix aux femmes victimes de violences ancestrales, abordant sans détour l’excision, l’exil, la traite humaine ou encore le travail des ONG. « La discrimination ne vient pas en cours de route, elle est là depuis le commencement », écrit-il, en hommage à toutes les “Makeda” du monde. Président du Parlement des Écrivains de la Méditerranée depuis 2019, association parrainée par Yasmina Khadra, il œuvre activement à la promotion des jeunes auteurs et à la circulation des idées entre les rives de la Méditerranée. Un art de vivre intellectuel fondé sur l’engagement, la parole partagée et la conviction que l’écriture peut encore changer le réel.

 

Bouziane Ahmed Khodja : "Makeda est l’espérance d’une vie meilleure pour les femmes"

 

Mathilde Mottier & François Vila, faire du théâtre un espace de dialogue

 

François Vila
@François Vila, DR.

Sur scène comme dans la vie, Mathilde Mottier et François Vila avancent guidés par la curiosité, l’audace et un goût prononcé pour les chemins de traverse. Leur rencontre, presque burlesque — un coup de tête sur une piste de danse rock à Montreuil — marque le début d’un compagnonnage artistique et amoureux. Elle vient du théâtre, formée au Cours Florent, nourrie par la vie de troupe, la mise en scène, la production et l’organisation de festivals. Lui rêvait depuis l’enfance de choisir les films projetés dans les salles obscures : critique, programmateur, communicant, il participe dès les années 1990 à l’émergence d’une génération majeure du cinéma français, de Jean-Pierre Jeunet à Cédric Klapisch. Deux trajectoires parallèles, longtemps distinctes, mais déjà animées par la même envie : faire circuler les œuvres, les émotions et les regards.

En 2014, le couple franchit les Pyrénées et s’installe à Barcelone, sans esprit de conquête mais avec une attention fine au territoire culturel catalan. De cette immersion patiente naît le festival OUI !, dédié au théâtre contemporain en français, pensé dès l’origine comme un espace de dialogue avec les publics francophone et catalan, grâce au surtitrage et à une programmation exigeante mais ouverte. Neuf ans plus tard, l’événement est solidement ancré dans l’agenda culturel barcelonais et reconnu comme l’un des plus importants festivals de théâtre en français hors des pays francophones. Porté par une réflexion constante sur les frontières — géographiques, linguistiques, intimes — OUI ! incarne leur art de vivre commun : créer des ponts sans effacer les différences, transmettre sans simplifier, et faire du spectacle vivant un lieu humain et un espace pour mieux saisir la complexité du réel.

 

À Barcelone, le théâtre en français traverse les frontières

 

Stéphane Llorca, sculpter la ville avec l’eau

Designer et entrepreneur français installé à Barcelone depuis 2001, Stéphane Llorca a fait de l’eau un matériau de création à part entière. Après une jeunesse parisienne et une formation tournée vers l’international, il découvre l’Espagne dès 1994 grâce à un programme Erasmus à Madrid, avant d’y revenir durablement au début des années 2000. Entre-temps, il apprend le métier de fontainier auprès de son père, Jean Max Llorca, héritant d’un savoir-faire artisanal rare qu’il choisit de réinventer à l’échelle contemporaine. À Barcelone, il fonde sa propre agence spécialisée dans la conception de fontaines et de jeux d’eau, au croisement de l’ingénierie, de l’architecture et de l’art urbain.

 

Stéphane Llorca
@Stéphane Llorca, DR.

 

Vingt ans plus tard, son agence est devenue une référence internationale de la fontainerie ornementale, signant des projets emblématiques comme le miroir d’eau de Bordeaux, le réaménagement de la Croisette à Cannes, le site de la tour Eiffel ou encore le Parc des Sources à Vichy, tout en exportant son expertise jusqu’en Australie, en Asie ou au Moyen-Orient. À la tête d’une équipe multiculturelle d’architectes et d’ingénieurs, Stéphane Llorca intègre innovation technologique, modélisation BIM et enjeux climatiques pour penser une ville plus résiliente et plus sensible. Pour lui, l’eau n’est jamais un simple décor : elle crée du lien, apaise l’espace public et invite à ralentir. Un art de vivre urbain, fluide et durable, façonné depuis Barcelone mais pensé pour le monde entier.

 

Mélody Brechet Gleizes, l’audace francophone derrière le festival Ohlalà!

 

Mélody Brechet Gleizes
@Mélody Brechet Gleizes, DR.

Fondatrice et co-directrice du Festival Ohlalà!, Mélody Brechet Gleizes incarne une trajectoire d’expatriation où la passion finit toujours par trouver sa scène. Originaire de la région parisienne, elle s’installe à Barcelone en 2012, « sans parachute » professionnel, dans une Espagne frappée de plein fouet par la crise économique. Après un début de carrière dans la publicité et le marketing à Londres puis Madrid, elle opère un virage décisif vers le cinéma, se formant à La Fémis avant de travailler pour des sociétés de distribution reconnues comme Les Films du Losange ou Haut et Court. Confrontée à la rareté des postes stables, elle choisit l’indépendance et commence à créer ses propres projets, convaincue que l’initiative est parfois la seule voie possible.

 

Entre passion et création: Mélody Brechet Gleizes et le festival Ohlalà!

De cette persévérance naît d’abord un cycle de cinéma français au cinéma Verdi, soutenu par l’Institut français d’Espagne et Unifrance, puis une agence de conseil en distribution, Les films de Mélody. Mais c’est en 2018, aux côtés de son associée Ana-Belén Fernández, que son projet le plus emblématique voit le jour : le Festival Ohlalà!, clin d’œil malicieux entre le « oh là là » français et le « hola » espagnol. Pensé comme un pont culturel, le festival met à l’honneur le cinéma francophone d’auteur, souvent inédit en Espagne, et s’impose rapidement dans le paysage culturel barcelonais. Malgré les crises, les défis de financement et les années de pandémie, Ohlalà! continue de grandir, porté par un public fidèle et un réseau de partenaires engagés. Une aventure collective qui reflète l’art de vivre de sa fondatrice : croire au pouvoir des images, défendre la diversité culturelle et transformer l’expatriation en espace de création.
 

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