Ronan Le Gleut : «  Les expatriés font preuve d’un civisme exceptionnel » premium

Par Capucine Taconet | Publié le 30/11/2021 à 18:01 | Mis à jour le 03/12/2021 à 08:38
Ronan Le Gleut

Fonds d’urgence pour les expatriés, relation franco-allemande, défense européenne et budget de l’AEFE sont quelques uns des sujets abordés avec Ronan Le Gleut. Avec clarté et prudence, le sénateur Les Républicains analyse les enjeux concernant les Français de l’étranger et leur poids dans la présidentielle 2022.

 

Le sénateur Ronan le Gleut, fraîchement élu président de la Fédération des Français de l’étranger chez Les Républicains et à la tête du groupe d’études Statut, rôle et place des Français établis hors de France, se livre dans cette interview exclusive. Alors que la primaire LR bat son plein, il reçoit chaque candidat en visioconférence pour porter auprès d’eux les problématiques des Français expatriés.

 

groupes d'études du Sénat des Français de l'étranger
Groupes d'études "Français de l'étranger" du Sénat

Vous êtes président du groupe d’études Statut, rôle et place des Français établis hors de France. Quel est le but de ce groupe d’études et qu’en attendez-vous ?

Un groupe d’études est une formation appelée à durer sur le long terme, et je suis d’autant plus honoré d’en prendre la présidence que le création de ce groupe me tenait à cœur depuis le début de mon mandat. Jacky Deromedi a remarquablement défendu ce projet auprès de Gérard Larcher en 2017 pour permettre sa mise en place. Le Sénat prouve encore qu’il est la « maison des Français de l’étranger », car les sénateurs des Français établis hors de France existent depuis plus longtemps que les députés des Français de l’étranger.

 

Les deux priorités de ce groupe d’études sont avant tout de porter les problèmes des Français de l’étranger et d’y sensibiliser les autres sénateurs. Le groupe d’études cherche d’abord des solutions en faisant intervenir tous les acteurs d'un dossier, problématique par problématique.

 

Ensuite, nous menons un travail conséquent d’explication pour rendre les informations accessibles aux collègues moins informés de ces dossiers. Tous les sénateurs votent le budget des Français de l’étranger, et non pas uniquement les douze sénateurs des Français de l’étranger. Le vote des sénateurs des circonscriptions de France métropolitaine a le même poids que les sénateurs qui représentent les expatriés, d’où l’importance qu’ils soient au fait des problématiques spécifiques auxquelles ces Français font face.

 

Je suis inquiet de la baisse des montants des bourses scolaires dans le projet de budget 2022

Quels sont selon vous les grands défis qui attendent aujourd’hui les Français de l’étranger ?

L’enseignement est un sujet majeur pour les Français de l’étranger. Je suis inquiet de la baisse des montants des bourses scolaires dans le projet de budget 2022. Ils passent de 104 millions à 94 millions, affectant directement les familles les plus modestes. Or, du fait de mon expérience, je constate qu’il est toujours plus compliqué d’augmenter un budget que de le diminuer. Je crains que cette baisse de dix millions annoncée pour 2022, ne soit en réalité durable.

 

Un second point important concerne le Liban, le « vaisseau amiral de l’enseignement français ». Je suis bien entendu favorable à soutenir en priorité ses écoles, qui représentent 16% des élèves des lycées français du monde entier. Néanmoins, je ne souhaite pas que l’on pioche cette aide dans les réserves de l’AEFE, tout comme le projet du budget de 2022 prévoit de piocher dix autres millions dans la soulte de l’AEFE pour les bourses.

 

Le fonds d'urgence pour les Français de l'étranger en cas de catastrophe a été adopté dans le programme présidentiel des Républicains en octobre. Il s'agit d'une de nos propositions phares

 

Vous souhaitiez la création d’un Fonds d’urgence pour les Français de l’étranger. Adopté au Sénat, le projet ne l’a pas été à l’Assemblée. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Lors de la pandémie de Covid-19, nous avons constaté l’extrême lenteur du processus pour obtenir un fonds d’urgence pour les expatriés. Le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, s’est rendu à Bercy pour négocier avec Gérald Darmanin afin d’obtenir des crédits. Ceux-ci ont été adoptés par le Parlement, puis ont pu être mis en œuvre à travers des décrets d’application. Tout le processus a été très long, il a pris plusieurs mois : le vote du projet de loi de finances rectificatif date de juillet 2020. Or, face à l’urgence d’une situation critique, nous devons être en mesure d’agir rapidement et cela n’est pas possible sans un tel fonds à activer.

 

J’ai déposé la proposition de loi devant le Sénat le 30 juin 2020 et elle a été adoptée à l’unanimité. Tous les groupes politiques se sont prononcés en faveur de ce fonds d’urgence pour les Français de l'étranger victimes de catastrophes naturelles, d’événements politiques majeurs tels qu’un coup d’État, ou encore de catastrophe sanitaire. La proposition a été transmise à l’Assemblée Nationale où elle est bloquée depuis. Je pense que des logiques politiciennes sont en jeu, et que la République en Marche y met un frein parce que la proposition vient du groupe Les Républicains.

 

Étant donné ce blocage, j’ai décidé de passer par un autre moyen pour mettre en œuvre cette mesure. Je l’ai fait adopter dans le programme présidentiel des Républicains voté par les adhérents LR en octobre. Elle constitue selon moi une de nos propositions phares. Je passe par le débat présidentiel pour remettre ce sujet sur le tapis. J’organise actuellement des visioconférences avec les cinq candidats pour leur demander à chacun s’ils sont favorables à la mise en place de ce fonds d’urgence.

 

Les problématiques des Français de l’étranger sont totalement différentes de celles des autres Français, et ces rencontres sont une formidable occasion de s’exprimer

Vous avez succédé à Christophe-André Frassa en tant que Président de la Fédération des Français de l’étranger pour Les Républicains. Comment voyez-vous les prochaines échéances électorales qui approchent pour votre parti?

Mon premier objectif est d’augmenter le nombre d’adhérents, et j’ai pour cela lancé une campagne d’adhésion qui a permis d’augmenter le nombre d’adhérents par trois. Notre fédération fait partie des quinze Fédérations départementales LR qui ont le plus grossi cette année.

 

À ce titre, la réponse positive des cinq candidats à la présidentielle LR à ma demande de visioconférence dynamise nettement la fédération. Nous organisons chaque vidéo-conférence en milieu de journée, pour faire en sorte que les adhérents puissent se connecter de partout dans le monde. Les problématiques des Français de l’étranger sont totalement différentes de celles des autres Français, et ces rencontres sont une formidable occasion de s’exprimer. Les candidats entendent des questions que personne ne leur pose habituellement.

 

Les cinq candidats qui se présentent devant le Congrès des Républicains sont très expérimentés

Est-ce que les candidats au congrès des Républicains ont une bonne perception des problématiques des Français de l'étranger?

Les cinq candidats qui se présentent devant le Congrès des Républicains sont très expérimentés. Bien qu’ils ne connaissent pas en détail toutes les situations des Français de l’étranger, ils saisissent aussitôt là où le fonctionnement de l’État fait défaut. Les échanges sont très enrichissants, pour les candidats autant que pour les expatriés, qui sont ainsi moins isolés et dialoguent avec des personnes qui ont une connaissance très pointue de l’État.

 

Le poids électoral des expatriés rattachés au consulat de Genève correspond à celui de la ville de Lille

Quel poids vont avoir les Français de l’étranger dans les élections ?

Un exemple est assez parlant concernant le poids non négligeable que représentent les Français de l’étranger. Genève est le plus grand consulat de la France dans le monde, avec 137.000 Français inscrits. Or, leur participation est estimée à 110.000 personnes, soit le poids électoral de la ville de Lille.

 

Les expatriés font preuve d’un civisme exceptionnel. Certains d’entre eux prennent l’avion ou le train pendant une dizaine d’heures pour aller voter

 

Des tests sur le vote électronique vont être effectués par des expatriés en janvier 2022. Êtes-vous favorable à cette mesure ?

Je suis bien entendu favorable à cette mesure. Il ne faut cependant pas penser que les Français de l’étranger sont démobilisés. S’ils votaient moins jusqu’ici, c’est parce qu’ils disposent en réalité de très peu de bureaux de vote près de chez eux. En réalité, les expatriés font preuve d’un civisme exceptionnel. Certains d’entre eux prennent l’avion ou le train pendant une dizaine d’heures pour aller voter.

 

Je suis favorable à un renforcement du ministère, des consulats et des ambassades

Que pensez-vous de la proposition de budget 2022 ?

Je suis satisfait que le budget du programme 185 soit en légère augmentation de plus de 2%, car il faut réarmer le ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, ministère qui a beaucoup souffert depuis 2012. Il y a eu une suppression d’environ 1.450 agents. Le plafond d'emplois est désormais situé à 16.600, c'est à dire qu’il y a 10% d'agents en moins au ministère des Affaires étrangères depuis 2012. Je constate cette carence lors de tous mes déplacements.

 

Par tradition gaulliste, je considère que la France a un message universel à porter au monde et que sa voix ne peut être forte que si notre pays se dote d'un ministère des Affaires étrangères solide. Plutôt que de continuer à diminuer ses capacités, je suis favorable à un renforcement du ministère, des consulats et des ambassades. Il faut éviter que des scénarios comme celui du Paraguay se reproduisent. Il n’y a plus de consulat au Paraguay et les Français qui vivent là-bas dépendent de Buenos Aires, qui est à plus de 1.000 kilomètres. Le service n’est plus rendu correctement aux Français.

 

La pandémie a permis de mettre fin la grande politique macroniste de suppression de postes dans le ministère des Affaires Étrangères, car nous avons pu constater à quel point nos consuls et agents consulaires étaient indispensables.

 

Ronan le Gleut devant l'Alliance Française de Montevideo
Ronan le Gleut lors de sa visite à l'Alliance Française de Montevideo en novembre 2021

 

Comment se porte le réseau des Alliances françaises actuellement ?

De nouveaux problèmes apparaissent, je m’en suis particulièrement rendu compte lors de mon dernier voyage à Montevideo. Avec le passage des cours en distanciel des Alliances françaises, celles-ci se retrouvent directement en concurrence, non seulement entre Alliances de province et de la capitale, mais aussi avec les Alliances françaises des autres pays hispanophones. Or, toutes n’ont pas les mêmes charges, et lorsque les coûts de la vie sont radicalement différents, la concurrence est immense.

 

Nous voyons apparaître des situations qui n’existaient pas auparavant, et qui demandent de réfléchir à de nouvelles solutions, afin d’éviter que les Alliances françaises ne se cannibalisent entre elles. Dans le cas de l’Alliance Française de Montevideo, celle-ci propose tous les formats différents pour ses cours, et notamment le bi-modal, qui me semble intéressant pour faire revenir les étudiants et éviter cette concurrence démesurée.

 

Je ne crois pas à l’armée européenne, contrairement à l’expression du président de la République

Vous croyez en une défense à l’échelle européenne. Est-ce que dans ce domaine les pays de l’Union regardent dans la même direction ?

Je ne crois pas à l’armée européenne, contrairement à l’expression du président de la République. Les armées sont nationales et elles ont vocation à travailler ensemble. Disposer d’une armée commune à l’échelle européenne ne me semble pas souhaitable ni envisageable. Nous savons qu’un pays peut désormais quitter l’Union Européenne s’il le souhaite ; or que se passerait-il pour un pays membre disposant de l’armée européenne qui décide de quitter l’UE? Se retrouverait-il sans armée ?

 

Je suis en revanche favorable à une défense à l’échelle européenne, avec la coopération des différentes armées.

 

Nous l’oublions souvent en tant que Français, mais des troupes américaines sont stationnées dans beaucoup de pays européens

À propos de la coopération au niveau de la défense entre les pays européens. Est-ce facile à mettre en place ou bien les ambitions nationales compliquent le travail en commun?

En France, nous disposons de la première armée européenne, ce qui nous permet d’assurer notre sécurité, mais la situation de nos partenaires européens est très différente. Pour beaucoup d’entre eux, la défense du continent européen est assurée par les États-Unis d’Amérique à travers l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord. Cet article veut que lorsqu’un pays de l’OTAN est attaqué, les autres pays viennent le soutenir. Nous l’oublions souvent en tant que Français, mais des troupes américaines sont stationnées dans beaucoup de pays européens.

 

Dans ce contexte, la question de la défense européenne est un enjeu d’une très grande complexité. Les Européens pourront-ils éternellement compter sur les États-Unis pour les défendre? Une des réponses est de travailler ensemble à un scénario futur, hypothétique, dans lequel les Européens prennent davantage en main leur propre sécurité plutôt que de la confier aux États-Unis.

 

Tous les partenaires européens reconnaissent sans mal que l’armée française est la première armée française

La France dispose de la première armée européenne. Peut-elle être un exemple pour les autres pays européens ?

Tous les partenaires européens reconnaissent sans mal que l’armée française est la première armée française. La France est moteur dans plusieurs cas, comme lors de l’opération Takuba, où plusieurs partenaires européens ont envoyé des forces spéciales auprès des militaires français au Sahel.

 

Néanmoins, la question des budgets reste importante. En prenant davantage en main leur propre sécurité, les Européens engageraient davantage de dépenses. Dans un scénario de départ progressif des troupes étasuniennes, les Européens devraient compenser par des dépenses plus importantes.

 

La relation franco-allemande est déséquilibrée en termes de forces économiques

Est-ce que le couple franco-allemand se porte bien ?

 

Les trois partis qui vont constituer la coalition autour du futur chancelier Olaf Scholz, le SPD, le FDP et les Verts, sont trois partis européens. Je ne suis pas inquiet pour le groupe franco-allemand.

 

Le point qui m’inquiète davantage n’est pas lié à la coalition, mais concerne le décrochage économique de la France par rapport à l’Allemagne. Il y a aujourd’hui près de 1.000 milliards d’euros d’écart de PIB entre les deux pays. Pendant des années, le PIB allemand a connu une croissance plus rapide que celui de la France et l’écart s’est creusé. D’un côté l’Allemagne a adopté une politique pour inviter leur pays à se retrousser les manches et reprendre le goût de l’effort, tandis qu’au même moment, la politique des 35 heures en France a affaibli notre compétitivité. La relation des deux pays est donc déséquilibrée en termes de forces économiques. Bien que la France dispose d’atouts géostratégiques tels que sa présence permanente au Conseil de sécurité de l’ONU ou encore la dissuasion nucléaire, elle doit pouvoir s’appuyer sur une économie solide.

 

 

Capucine Taconet

Capucine Taconet

Étudiante nantaise expatriée à Paris pour ses études de journalisme. Elle a connu lepetitjournal.com lors d’un échange universitaire à Bogota et rejoint la rédaction internationale en septembre 2021.
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