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Dark, la start-up française qui se « lance » à la conquête de l’industrie spatiale premium

Par Maël Narpon | Publié le 10/05/2022 à 18:00 | Mis à jour le 26/05/2022 à 17:32
Une fusée de l'entreprise spatiale française Dark

Pensez-vous qu’il soit possible de lancer une fusée depuis un avion en vol ? La réponse est oui et les créateurs de la start-up française Dark entendent bien s’imposer comme une référence mondiale dans le domaine de la mise en orbite, mais également de la récupération de débris spatiaux.

 

La start-up française Dark, fondée en juillet 2021 par les ingénieurs Clyde Laheyne et Guillaume Orvain, projette dans un proche futur de pouvoir envoyer en orbite des fusées ou des satellites depuis des avions en plein vol. Ils s’affranchiraient ainsi de la contrainte des pas de tir et réduiraient fortement les coûts de lancement. Leur volonté d’innovation ne s’arrête pas là puisque la vocation de Dark n’est pas seulement d’envoyer des satellites dans l’espace, mais également d’en ramener depuis ce dernier. Il y a peu, l’entreprise naissante était parvenue à lever cinq millions de dollars en l’espace de quelques jours grâce à l’appui de différents investisseurs.

 

 

Si l’idée de ces lanceurs spatiaux existe déjà du côté des Etats-Unis où est basée l’entreprise Virgin Orbit, spécialisée dans les lancements de petits satellites depuis les airs, Dark ferait figure de précurseur en Europe. Les ambitions spatiales de la start-up française sont grandes, notamment à l’heure de la course à l’espace à laquelle se livrent les personnalités les plus riches de la planète. Bien qu’il laisse planer le mystère pour le moment sur l’origine du nom de sa start-up, Clyde Laheyne, co-fondateur de Dark, a répondu à nos questions sur son projet innovant.

 

Le fait d’avoir des fusées aéro-larguées signifie que nous sommes capables d’exploiter la méga infrastructure la plus présente sur la planète que sont les aéroports

Qu’est-ce que Dark ?

Dark est une entreprise de transport spatial, et comme toute entreprise de ce type, sa richesse est son réseau de distribution. Nous avons deux particularités : nous utilisons des lanceurs aéro-largués et multi-missions. Le fait d’avoir des fusées aéro-larguées signifie que nous sommes capables d’exploiter la méga infrastructure la plus présente sur la planète que sont les aéroports. Cela nous permet de lutter contre toute la chaîne logistique masquée des lancements spatiaux depuis l’Europe aujourd’hui. Les lancements se font en Amazonie, sur le cercle polaire ou en Russie à l’heure actuelle. Concernant le côté multi-missions, il faut savoir qu’historiquement de gros lanceurs ont opéré avec des coûts de programmes négligeables comparés aux coûts de lancement. C’est là que Space X est apparue. Elon Musk est parvenu à diviser les coûts de lancement en les répartissant sur plusieurs acteurs. 

 

Comment essayez-vous de vous démarquer ?

En ce qui nous concerne, nous avons une approche très haut en termes de système. Nous nous sommes dit que, étant donné que nous vendons le service, il nous fallait trouver un moyen d’amortir les coûts de programme. Nous produisons donc aujourd’hui un lanceur qui attaque plusieurs marchés, ce qui veut dire que la mise en orbite de payload (charge utile, ndlr) n’est qu’une partie de nos activités. Plusieurs choses sont très bénéfiques à cette approche : premièrement, nous faisons de l’orbiting et du desorbiting. Nous allons aussi chercher des choses dans l’espace. Deuxièmement, nous sommes économiquement plus viables car les personnes que nous embauchons sont capables d’effectuer plusieurs activités différentes. Troisièmement, cela nous permet surtout d’être résilients à toute évolution du marché du satellite.

 

Il faut réussir à trouver un moyen industriel aujourd'hui qui permet à tout l'écosystème industriel satellitaire français et européen de se développer et de créer quelque chose d'aussi vertueux que SpaceX a pu l’être aux Etats-Unis

Etre capable d'envoyer des petits satellites quand nous voulons, comme nous voulons, et à bas prix aide les gouvernements, et à développer l’industrie. Il faut réussir à trouver un moyen industriel aujourd'hui qui permet à tout l'écosystème industriel satellitaire français et européen de se développer et de créer quelque chose d'aussi vertueux que SpaceX a pu l’être aux Etats-Unis. Le problème en France et en Europe est que nous sommes captifs des fenêtres de lancement et des choix de lanceurs, car beaucoup partent d’Amazonie ou du cercle polaire. Dark est valable car nous passons d’activités hors sol géo-stationnaires avec de très gros satellites situés à une grande distance, à de plus petits satellites lancés en plus grand nombre pour créer des constellations de satellites. Le besoin de renouveler et mettre en permanence de nouvelles installations dans l’espace est clairement qualifié.

 

Comment vous est venue l’idée de Dark ?

L’idée de Dark vient de nos parcours respectifs avec Guillaume Orvain. Nous nous sommes connus chez MBDA Missil Systems. Nous y étions missiliers et avons eu une excellente carrière avec une très belle progression qui nous a permis de nous diriger vers des sujets techniques à très fort potentiel. A un certain moment, nous avons voulu nous émanciper des gros industriels sur un projet technique plus motivant. Nous avons donc décidé de créer notre propre projet technique, et c’est à ce moment là que nous sommes devenus entrepreneurs. Ni Guillaume ni moi ne sommes des entrepreneurs dans l’âme, nous avons eu de la chance de rencontrer nos investisseurs actuels (Eurazeo, Frst et Kima Ventures) car nous avons réussi à lever cinq millions de dollars en quelques jours. Nous avons commencé il y a 6 mois alors que nous n’étions que deux, nous sommes 12 à présent et avons des locaux à Paris. Nous allons certainement ouvrir des succursales sur chaque continent.

 

Les fondateurs de l'entreprise spatiale Dark, Clyde Laheyne et Guillaume Orvain
Les fondateurs de Dark, Clyde Laheyne et Guillaume Orvain

 

Comment voyez-vous l’utilisation de cette technologie ?

A nos yeux, une bonne société de transport se juge à la richesse de son réseau de distribution. Si en France nous continuons à utiliser la Poste plus qu’UPS, c’est qu’il y a une raison, la distribution de la Poste reste meilleure. Notre vision est qu’à la fin de la décennie nous soyons une entreprise de transport spatiale complètement distribuée et qui non seulement met des satellites en orbite mais va aussi en chercher. Une des capacités critiques qui va manquer à la planète à l’avenir est de gérer l’espace, pas juste de le remplir. Il y a énormément de place dans l’espace, mais le fait est que nous n’en occupons qu’une petite partie située juste au dessus de nous. En terme de distance vis à vis de la Terre, l’ISS n’est qu’à un Paris-Clermont Ferrand de nous (400km). Les satellites sont généralement placés entre 500 et 800km au dessus de la planète. Quand nous parlons d’encombrement de l’espace, cela signifie juste que tout le monde s’entasse au même endroit et que la localisation des objets dans l’espace n’est pas si précise que cela. Il y a donc des peurs de collisions en chaîne.

 

D’ici 2040, nous voudrions être capables de procéder à du transport spatial et planétaire de manière complètement démocratisée et intégrée à l’activité humaine

Il s’agit ainsi d’un enjeu pour nous d’être capables de développer une capacité de retrait de débris ou de satellites. D’ici 2030, nous voulons être la capacité à l’internationale la plus diffusée sur l’orbiting et le desorbiting. Puis, d’ici 2040, nous voudrions être capables de procéder à du transport spatial et planétaire de manière complètement démocratisée et intégrée à l’activité humaine. Le but sera de permettre à la planète de gérer à 100% son activité dans l’espace.

 

Etes-vous une équipe française ou plutôt internationale ?

Nous sommes une équipe de 12. Nous la maintenons aussi petite que possible pour le moment. Nous misons beaucoup sur les compétences des personnes que nous recrutons, qui ont toutes plus de 5 ou 10 ans d’expérience. Nous avons privilégié des individus « stars » dans leurs domaines. D’ici à la fin de l’année, nous aurons normalement passé un jalon essentiel dans la phase de design préliminaire. Nous allons pouvoir entrer en développement et ouvrir 50 ou 60 postes que nous chercherons à pourvoir à nouveau avec des « stars » à l’ESA (Agence spatiale européenne), chez Ariane, au CNES (Centre national d’études spatiales), dans des sociétés américaines ou encore indiennes.

 

Nous nous sommes rendus compte que si nous voulions vraiment ce qu’il y a de mieux au monde, nous devions nous ouvrir à l’international

Nous sommes une entreprise internationale, nous avons fait plus de la moitié de nos recrutements à l’étranger. Parmi les pays représentés, il y a les Etats-Unis, le Brésil, l’Espagne, le Royaume-Uni et l’Allemagne, à l’heure actuelle. Nous avons très vite senti ce besoin d’être international. Nous nous sommes rendus compte que si nous voulions vraiment ce qu’il y a de mieux au monde, nous devions nous ouvrir à l’international car la France occupe ce segment particulier des fusées fonctionnant encore avec des propulseurs solides. D’un point de vue technologique, nous avions besoin de personnes qui avaient connu des développements de fusée très récents, alors que la France en a développé deux ces 40 dernières années.

 

Y-a-t il une plus value du savoir-faire français dans ce secteur ?

Il y a en effet une réelle plus-value du savoir-faire français sur beaucoup d’aspects. La France possède des compétences scientifiques importantes concernant les lanceurs. Les compétences industrielles ne peuvent s’acquérir que si une industrie similaire à ce que nous cherchons à développer existe déjà. Pour trouver des profils qui puissent nous intéresser, il faudrait que des entreprise produisant des lanceurs aéro-largués multi-missions existent. Ces lanceurs multi-missions n’existent pas encore, et seul Virgin Orbit a fait des lanceurs aéro-largués, où les meilleurs profils se trouvent donc. Nous avons une architecture très technique et propre à notre produit. Tout le monde peut développer les composants que nous utilisons, mais personne ne les a assemblés ensemble.

 

Fusée de l'entreprise spatiale Dark

 

Quel sont les différents défis de lancer un tel projet, notamment en Europe ?

Beaucoup de personnes pensent souvent, à tort, que les lanceurs sont des sujets politiques. Je pense qu’il y a eu une sorte de malentendu sur la façon de créer une capacité souveraine ou autonome pour un pays ou une institution. Il faut que l’engagement de Dark à l’avenir soit d’être un business. Notre engagement auprès de la France et des pays européens est d’être capable de procéder à des lancements compétitifs par rapport aux prix de Space X depuis le territoire, en cassant toute leur chaîne logistique actuelle. C’est notre seul but. Tout le travail de lobbying auprès des institutions et des politiques ne sert à rien car être contraint de faire du lobbying signifie qu’il y a une coquille dans ce que l’on essaie de faire. Il y a un côté très antagoniste à essayer de chercher des arrangements politiques alors que lorsqu’un business est autonome, clivant et profitable, tous les investisseurs se jettent logiquement dessus. Nous nous concentrons donc sur le seul engagement que nous devons prendre : créer quelque chose de souverain et de compétitif par rapport à Space X pour tout le monde.

 

Qu’est-ce qui vous différencie des acteurs américains dans ce domaine ?

Nous sommes le seul acteur qui développe une fusée qui non seulement est capable d’aller chercher des débris mais dont la pérennité économique ne dépend pas que du marché du satellite.

 

Jusqu’où vous projetez-vous dans l’avenir ? 

Dark développe parmi les technologies les plus attendues dans le domaine aéronautique défense (intégration du trafic spatial, cryogénie des carburants, réutilisation d’étages, retraits de débris…). Nous avons ce projet de créer le vaisseau spatial de 2040.

 

Croyez-vous à l’expatriation dans l’espace ? 

Je suis un optimiste et un idéaliste avec une pointe de scepticisme physique. Aujourd’hui, j’ai du mal à me projeter le bien pour l’espèce humaine. Mais je pense qu’il faut faire confiance aux futures générations, nous ne connaissons encore les meilleures applications spatiales. En revanche, nous pouvons ouvrir la voie et c’est ce que fait Dark.

 

Mael Narpon - journaliste junior Londres

Maël Narpon

Diplomé d'une licence de sociologie à Pau et à Athènes, il intègre ensuite l'IEJ Londres. Il effectue un stage avec lepetitjournal.com Londres puis rejoint l'édition internationale en tant qu'alternant dans le cadre d'un Master à l'IEJ Paris.
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