Quand Faunus régnait sur la Saint-Valentin

Par Anaïs Lucien-Belliard | Publié le 14/02/2022 à 08:46 | Mis à jour le 14/02/2022 à 10:20
Photo : Pietro da Cortona, L’enlèvement des Sabines - huile sur toile (280,5 × 426 cm)
L’enlèvement des Sabines

Adoubée journée de l’Amour il y a de cela des siècles, la Saint-Valentin est célébrée dans le monde entier. Transcendant cultures et religions, cette fête laïco-commerciale aux origines païennes, puis catholiques, s’est imposée dans nos vies comme le jour où l’on doit faire comprendre et sentir à l’être aimé à quel point il est spécial à nos yeux, dans notre cœur. Symbole du bonheur instagramable, les origines de la Saint-Valentin remontent aux antiques fêtes des Lupercales, époque où Cupidon et Junon, Désir et Fertilité ne faisaient qu’un.

 

 

« La loi d'amour est dure, mais tout injuste qu'elle soit, il faut néanmoins la subir, car elle a uni le ciel et la terre depuis l'origine des temps » écrivit Pétraque. Il en va plus ou moins de même avec la Saint-Valentin. Que l’on aime ou pas cette fête, l’injonction commune nous invite à nous y intéresser et pour certains, à la subir. Elle n’unit pas le ciel et la terre, mais l’amour à l’oubli et à l’obsolescence programmée. Les rouges et les roses tapissent les couloirs des métros et les panneaux publicitaires qui peuplent nos rues ; les fleuristes abandonnent l’italien au profit de l’anglais sur leurs devantures afin de vendre leurs plus beaux arrangements floraux aux passants d’où qu’ils viennent ; les joaillers et les parfumeurs rivalisent d’imagination pour nous faire acheter un présent pour l’être aimé, car si vous l’aimez vraiment, vous paierez.

 

La naissance de Vénus
Sandro Botticelli, La naissance de Vénus (vers 1484-1485)

 

La saint-Valentin est sans aucun doute l’unique jour de l’année où ceux qui y participent admettent publiquement que l’amour a un prix. Plus le cadeau est cher, recherché ou pointu, plus votre valentin se sentira aimé et apprécié – du moins en théorie. C’est un jeu bien évidemment, une comédie d’un jour, plus ou moins grotesque, à laquelle nous nous livrons non sans malice, à commencer par les résistants Sans-Valentins.

 

Les lupercales à l’origine de la Saint-Valentin

Encore aujourd’hui, les historiens peinent à se mettre d’accord quant aux origines exactes de la Saint-Valentin. Toutefois, peu de doute subsiste quant à son ascendance païenne romaine. Tout aurait commencé en effet avec les Lupercales, une célébration romaine se déroulant entre le 13 et le 15 février et qui honorait le dieu Faunus ainsi que la naissance de Remus et Romulus. Dans le calendrier romain, le 15 février marquait les quinze jours précédant la fin de l’année qui débutait le 1er mars avec le retour du printemps.

 

Lupercales
Andrea Camassei, Les Lupercales (vers 1635).

 

Érotisme sanglant et désinhibé

Les célébrations des Lupercales étaient marquées par des offrandes et des rituels sacrificiels en l’honneur de Faunus, mais également en celui de Junon, épouse de Jupiter et déesse du mariage et de la fécondité. Au cours de ces cérémonies enivrantes, de jeunes hommes « appartenant respectivement aux gentes des Fabii et des Quinctii » étaient désignés afin de se rendre au point du jour au Lupercal, la fameuse grotte se trouvant au pied du mon Palatin, et qui aurait servi d’abri à la Lupa qui allaita les jumeaux Remus et Romulus. Ayant sacrifié une chèvre, ils découpaient ensuite sa peau en lanière avant de les tremper dans le sang des sacrifices.  Vêtus de simples peaux de bouc, ils s’élançaient ensuite dans tout Rome en riant aux éclats, fouettant aux passages les femmes en quête de fécondité. Les lupercales défiaient toutes les convenances de la morale et de la gravitas romaine et prenait très souvent un chemin orgiaque encouragé par la consommation excessive d’alcool.

 

Une origine plus ancienne encore : le mythe du rapt des Sabines

Une légende étiologique laisse penser qu’à la source des Lupercales se trouvait un problème d’infertilité généralisée parmi les Sabines, épouses légendaires des premiers Romains. Avant les Sabines, il n’existait pas de Romaines selon Georges Dumézil. Les Romains formaient un peuple de guerriers, mais dont les origines pauvres l’empêchaient de trouver des épouses à la hauteur de leurs attentes. Cherchant à s’allier aux Sabins pour asseoir sa domination sur le Latium, Romulus commanda que l’on s’empare de leurs filles lors d’une célébration. Les Romains voulaient une descendance légitime, et pour cette raison, ces femmes ne furent pas « violées mais séduites par leurs époux » qui souhaitaient les « apprivoiser » afin d’en faire des « matrones et des mères de famille respectées et donc dévouées à leur foyer ». Il n’était pas question de faire des Sabines des esclaves reproductrices ». ​​​​​Or, le but pour lequel ces dernières avaient été enlevées, c’est-à-dire la constitution d’un peuple Romain uni et encré, fut mis à mal par une punition aux allures de malédiction divine : la stérilité.

 

Les Sabines
Jacques-Louis David, Les Sabines - huile sur toile (385 × 522 cm)

 

La guérison du Faune

Témoin de cette situation aussi désespérée que désastreuse, une voix aurait alors émergé d’un bois sacré, prononçant les paroles suivantes : « qu’un bouc pénètre les femmes italiennes ! » Il était évident qu’une injonction pareille ne pouvait être prise au premier degré. Il s’agissait d’un oracle et de ce fait, l’interprétation d’un devin était nécessaire. Ce dernier, apparemment inspiré par les dieux, fit découper des lanières dans de la peau de bouc avec lesquelles les Sabines furent fouettées, avec pour conséquence de les faire redevenir fécondes. Leur honneur était sauf.

 

Renoncer à la vertu et s’abandonner à la spontanéité

En retraçant les origines antiques de la Saint-Valentin, l’aura empoudré de cette fête devenue commerciale au XIXe siècle, en prend un coup. C’est une enquête qui nous ramène aux corps et nous éloigne des parures. On en revient à ce qu’il y a de plus animal et bestial chez l’Homme, à un érotisme mystique destiné en premier lieu à la procréation, et qui en chemin se perdait dans les méandres d’une sexualité – habituellement maîtrisée – débridée. La fête des Lupercales était un moment où les Romains retissaient des liens avec les forces naturelles du Désir et de la fécondité en se libérant brièvement des carcans sociaux et moraux.

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Marie Astrid Roy

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