

Comme le dit l'adage, ?tous les chemins mènent à Rome?, même la quête du Nirvana. Après avoir vu le monde et suivi les enseignements d'un lama tibétain, Jean Paul Niel a posé ses bagages en Italie, dans la ville du catholicisme.
Les voyages forment la sagesse
Visage serein, léger embonpoint, sourire aux lèvres, Jean Paul Niel correspond parfaitement à l'image que chacun se fait d'un Bouddha heureux de vivre. Mais comme l'enseigne ce dernier, il faut apprendre à voir au-delà des apparences. Fils d'une grande famille de l'Hexagone*, Pied Noir, résidant à Acilia dans la banlieue romaine, amoureux de l'Espagne, bouddhiste? il signore Niel a bien trop de cordes à son arc pour être sagement rangé dans une case. ?Cela fait plus de vingt ans que j'habite ici, on peut aussi dire que je suis Italien, non ??, ajoute malicieusement ce français qui parle avec les mains.
Loin des centres de contemplation tibétains qu'il a fréquentés et dirigés, son premier contact avec la religion se fait en Afrique. Né, à Oran en Algérie, comme tous les Pieds Noirs de son âge, il reçoit une éducation cléricale très stricte. Trop stricte puisqu'à l'âge de 12 ans il rejette complètement le catholicisme. ?Parmi les prêtres, il y avait bien sûr deux, trois gentilshommes, mais tous les autres étaient aigris, fermés? ?, se souvient-il. Cette expérience combinée à son arrivée en région parisienne en 1968 et aux cours de philosophie dispensés par un disciple de Merleau Ponty feront de lui un jeune laïc républicain avant de devenir un bouddhiste engagé.
Si les Quatre Nobles Vérités, au centre de la pensée bouddhique, guident son existence depuis bientôt quarante ans, Jean Paul Niel n'en reste pas moins ouvert aux autres traditions. ?Je ne conçoit pas la religion comme un système de dogmes?, explique celui qui se définit non comme un croyant, mais comme un libre penseur. Pour ce retraité, ancien spécialiste des transports, manager puis chargé de congrès à l'Unesco, son approche du bouddhisme ?s'exprime avant tout dans les relations?.
Une affaire personnelle
C'est d'ailleurs par une rencontre que démarre la quête de Nirvana de Jean Paul Niel. Alors qu'il a 22 ans et réside à Montmorency, en Ile-de-France, il se rend par simple curiosité à la conférence du lama tibétain, Kalou Rinpotché. ?C'était un homme souriant, simple et gentil, mais profond. Ce qui émanait de sa personne m'a séduit, il redonnait espoir?, dit-il 36 ans plus tard de cet homme qui a bousculé le cours de sa vie. Aujourd'hui, Raymond qui tient le bar dans le village savoyard où Jean Paul et quelques compagnons ont fait une retraite de trois ans et demi, lui fait à peu près le même compliment : ?avec vous on se sent bien?.
En Haute-Savoie, il a aussi rencontré sa femme, vice-présidente de l'Unione Buddista Italiana, qu'il place parmi ses ?inspirateurs? et qu'il a suivi à Rome. La méditation l'a donc conduit vers la patrie de la mère de ses enfants, mais le bouddhisme n'en est pas pour autant devenu une histoire de famille. Sa fille Elisabeth et son fils Henry, âgé de 19 et 21 ans n'ont encore jamais mis les pieds dans un centre tibétain. Un jour, Henry qui n'avait que 8 ans a demandé à ses parents si lui et sa s?ur aussi devaient être bouddhistes. ?Nous lui avons répondu ?absolument pas, vous devez avoir la liberté de choisir" raconte-t-il encore amusé par la question de son fils.
Bouddhiste sans frontière
S'il évoque avec émotion la Savoie, et sa jeunesse parisienne, Jean Paul n'est pas tendre avec son pays. ?Parfois j'ai honte quand je vois tous les amalgames que l'on fait avec l'islam, la religion dans laquelle je suis né. Ne parlons même pas des ?anti-mariage pour tous' aux relents des années 1930?, explique-t-il en regrettant que l'Hexagone ne respecte plus les valeurs qui ont fait sa renommée. En revanche, en tant qu'enseignant bouddhiste, Jean Paul avoue un petit penchant pour l'école française plus intellectuelle que sa voisine italienne très sensorielle.
L'homme qui a également vécu en Algérie, au Maroc et au Sénégal, voit beaucoup de similitudes entre la France et l'Italie. ?Non, ça change, là-bas je prends des billets RATP, ici des biglietti dell'Atac?, décrit-il dans un de ces rires qui ponctuent souvent ses phrases. ?Bien sûr ici, le Vatican n'est jamais loin, mais je préfère parler avec des gens aux fortes convictions qu'avec des beni-oui-oui?, affirme-t-il après avoir raconté qu'un jour par chance, via della Costelazione il avait rencontré le cardinal Etchegaray, un des principaux collaborateurs de Jean-Paul II. **
Pendant longtemps, ce retraité a fréquenté un groupe de bouddhistes à Rome, mais celui qui le menait a fait une ?dérive égocentrique?, alors Jean Paul s'en est allé. Désormais, le centre tibétain de Santacittarama, est l'un des seuls sites italiens consacrés au bouddhisme qu'il aime fréquenter pour discuter avec un ami anglais. Rome, Paris, l'Algérie ou la Savoie? à la fin, le lieu influe peu sur la spiritualité de cet homme qui n'a jamais songé à se rendre au Tibet, nation bouddhique par excellence.
Hélène PILLON (www.lepetitjournal.com/rome ) ? Mardi 9 juillet 2013
* Le maréchal Niel fut ministre de la guerre de 1867 à 1869.
** De 1979 à 2005, le cardinal Etchegaray a effectué des dizaines de voyages plus ou moins officiels. Il fut, entre autres, envoyé auprès de Fidel Castro, de Saddam Hussein, dans Jérusalem en crise et la Chine communiste.

































