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Le Caravage selon Milo Manara dans La Grâce (2018)

Par Artémisia | Publié le 30/05/2019 à 00:05 | Mis à jour le 30/05/2019 à 00:05
Caravage Milo Manara

Milo Manara, l’un des plus grands auteurs italiens de bande dessinée, nous emmène dans un second volume (paru fin 2018) sur les traces de Le Caravage. Une merveilleuse façon de (re)découvrir l’œuvre et l’histoire de l’artiste italien à la vie si agitée.

On avait quitté Michelangelo Merisi, peintre déjà reconnu pour son art mais contraint de fuir Rome et le bannissement papal à la suite de l’assassinat qu’il venait d’y commettre. Il laissait à la Ville éternelle les chefs d’œuvre que l’on sait.

Dans cette seconde partie, Le Caravage s’est-il assagi ?
Contrairement au 1er volume centré sur la personnalité du Caravage, le second raconte une quête, celle de la Grâce. On ressent toute la compassion de Manara pour le Maître, toujours aussi inspiré, mais dont la tension créatrice est tournée vers un même objectif : obtenir le pardon du Pape. Lui seul pourra permettre le retour tant désiré à Rome.
Manara entraîne le lecteur à la suite du Caravage à Naples, Malte et en Sicile. En chacun de ces lieux, il crée des œuvres majeures portant la marque de son tempérament extrême.

Ainsi l’album contient-il de très belles représentations de La Flagellation du Christ, le portrait du Chevallier de Malte Antonio Martelli (1607-1608), la Décollation de Saint-Jean Baptiste (1608), la Résurrection de Lazare (1609), Sainte Ursule (1610) ou encore Amour endormi contenant souvent des autoportraits, comme autant d’appels au pardon du Pape. Dans cette seconde partie de sa vie, les œuvres sont moins légères et les Bacchus et autre Corbeilles de fruits cèdent souvent le pas à des scènes de martyres de saints.
Manara respecte ici la chronologie historique des faits tout en laissant libre cours à son interprétation personnelle sur la « petite histoire » entourant certains des tableaux évoqués. Concernant Amour endormi, Manara imagine que Le Caravage prend pour modèle le petit enfant d’une femme du peuple qu’il vient de sauver des maltraitances d’un soudard. Manara aime à représenter un Caravage prenant la défense des humbles et des faibles et qui s’émeut du sort de galériens comme Johnny Cash jouait devant les prisonniers. Par sa compassion, sa pitié, il voit le sublime à travers la pauvreté et cherche le pardon. En cela, c’est un vrai chrétien et c’est aussi un repenti.

Manara y ajoute la beauté de ses portraits féminins et de magnifiques vues et paysages, parfois nocturnes, de la mer et des villes traversées par son héros. Des scènes d’atelier ou d’extérieur où l’on voit Le Caravage en pleine création avec ses modèles ajoutent à la richesse visuelle de ce portrait original.

Au cours de son exil, le Caravage ne manque pas de soutiens qui souvent lui viennent des femmes. On citera volontiers Ipazia, belle fille intrépide, saltimbanque et vaguement aventurière, sorte de double féminin du héros. Féministe et offerte, très « manarienne » dans ce paradoxe, elle n’hésite pas à user de ses charmes pour sauver Le Caravage recherché par des soldats. Dans l’imagination de Manara, c’est elle qui inspire Merisi pour le portrait – et surtout l’expression assez leste – de Marie-Madeleine en extase (1606), en un clin d’œil explicite à la Sainte-Thérèse du Bernin. Il y a aussi la Comtesse Coronna, plus sage mais consciente du génie du peintre et qui fera tout pour lui permettre de continuer à l’exercer, facilitant sa cavale, appuyant sa demande de grâce, lui fournissant matériel de peintures et couleurs (très coûteuses à l’époque car souvent obtenues à partir de matériaux rares ou précieux).

Fin tragique

Plus mature, Le Caravage semble tenter de fuir la bagarre qui précède ou suit toujours de près ou de loin son aura sulfureuse. C’est que la vie du Caravage semble marquée au sceau de la tragédie. Comme l’écrivait Stefan Zweig dans sa biographie de Marie-Antoinette, le véritable personnage tragique est celui qui est précipité de la plus haute renommée vers la chute. Pour ce qui concerne Le Caravage, alors que le succès lui souriait à Rome et que les commandes prestigieuses – souvent religieuses - se bousculaient, il est précipité dans la fuite et alors que la grâce papale semblait désormais proche, c’est la mort qui survient sur une plage près de Naples à la suite de l’infection d’une blessure.

La mort sur la plage du retour est particulièrement tragique et fait penser à la mise en scène de bon nombre de ses toiles les plus célèbres. On imagine Ulysse s’il n’avait pu rentrer à Ithaque ou encore à la scène finale de la Dolce Vita sur la plage d’Ostia. On pense aussi à Pasolini bien sûr. Dans ses Causeries, Agnès Varda déclarait que « La plage est un lieu d’inspiration. Un paysage mental. » (Varda par Agnès, Arte Cinéma).

Pour Le Caravage, la plage matérialise l’impossibilité d’un retour à Rome là où il a connu le succès mais aussi le drame du meurtre commis. La fatalité est plus forte que sa volonté de reprendre le cours de sa vie. Une bataille du corps et de l’esprit – comme chez les grands Saints martyres qu’il a peints - se joue dans la vie comme dans l’œuvre du Caravage où tout est porté à une expression extrême. C’est ce qui lui donne sa puissance réaliste et sa violence mais aussi son mysticisme.

Dans ce dernier opus, priorité est donc donnée à la chute. Manara prépare le lecteur à cette fin tragique dès les premières pages de l’album. Et peut-être l’auteur s’y prépare-t-il lui-même tant cette issue lui semble insoutenable et sublime à la fois. Le salut et la grâce viennent au Caravage avec sa propre mort. Il n’obtiendra pas à temps la grâce du Pape mais il sera touché par la vraie Grâce, celle de Dieu ou de l’infini.

 

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Artemisa

Artémisia

Française ayant découvert la beauté de la littérature italienne en vivant à Rome
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Marie Astrid Roy

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