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Denis Matton-Perry : « Le Consul est au contact de toutes les infortunes » premium

Par Damien Bouhours | Publié le 20/02/2022 à 18:00 | Mis à jour le 23/02/2022 à 11:40
Photo : Denis Matton-Perry raconte son expérience Paroles de Consul
Denis Matton-Perry et son ouvrage Paroles de Consul

Dans Paroles de Consul, un recueil d’anecdotes mais aussi d’analyses de l’envers du décor diplomatique français, Denis Matton-Perry revient sur sa carrière au sein du Quai d’Orsay de 1981 à 2018. En poste à Islamabad, Tunis, New York, Boston, Washington, Zurich, Copenhague et Jérusalem, l’ancien diplomate lève le voile sur un monde souvent opaque pour les Français de l’étranger.

 

Le métier de diplomate, surtout dans le secteur consulaire, permet de vivre des expériences humaines très fortes

 

Pourquoi avez-vous souhaité raconter cette vie "au bord du Quai" ? 

J'avais amassé pendant ma carrière tellement de souvenirs, vécu tellement d'émotions d'une grande intensité et d'une grande diversité que je ne pouvais les garder en moi. En quelque sorte, c'était comme si ce trop plein de choses vécues demandait à sortir de moi et à vivre une autre existence. Pour cela, il fallait que je lui donne des mots. Le métier de diplomate, surtout dans le secteur consulaire, permet de vivre des expériences humaines très fortes. J'ai estimé que cette perspective, ce poste d'observation "au bord du Quai" offrait la possibilité de raconter des histoires originales, pittoresques, émouvantes qui pouvaient potentiellement intéresser des lecteurs et leur procurer un certain plaisir à la lecture.

 

Une vue de la résidence de France à La Marsa (Tunisie)
Une vue de la résidence de France à La Marsa (Tunisie)

 

Du pays des purs jusqu'au pays des puritains, est-ce que la plus grande des qualités d'un consul n'est-elle pas son adaptabilité ?

Vous avez raison. Un consul doit être "tout terrain". Il doit s'adapter à des environnements différents tout au long de sa carrière. Ces environnements sont de toute nature : climatique, culturel, religieux, médical, éducatif, juridique, alimentaire,... Cela signifie aussi qu'il doit être capable d'absorber les chocs et faire preuve de résilience. Dans son quotidien professionnel, il y a le côté administratif mais il y a aussi son implication auprès des Français accidentés, sinistrés, victimes d'attentat, emprisonnés, en difficulté sociale, pris dans des conflits ou des drames familiaux,... Bref, il est au contact de toutes les infortunes de tout un chacun. Cela exige une certaine force mentale.

 

Le ministère a été amené à fournir un gros effort de formation en direction de ses personnels consulaires en vue d'une meilleure professionnalisation

 

Les missions consulaires sont souvent peu connues et reconnues des Français à l'étranger. Qu'aimeriez-vous faire connaître davantage à travers votre ouvrage ?

Ce que j'ai voulu montrer au début de mon livre qui retrace mes premiers pas dans la Carrière c'est l'état d'impréparation dans lequel j'étais pour exercer mon métier. Dans les années 80, les jeunes recrues du ministère des Affaires étrangères ne bénéficiaient d'aucune formation sérieuse avant de partir en poste à l'étranger. Ils se formaient sur le tas, dans le feu de l'action, parfois aidés par des collègues plus expérimentés. Il faut bien dire qu'à cette époque les consulats et sections consulaires d'ambassade étaient considérés comme la dernière roue du carrosse diplomatique. Les consuls et le personnel consulaire étaient des factotums, des hommes ou des femmes à tout faire qui s'occupaient de besognes administratives ou d'assistance dédaignées par les cadres supérieurs.

 

Le consulat général de France à Jérusalem pavoisé
Le consulat général de France à Jérusalem pavoisé

 

A la fin de mon ouvrage, j'indique que les choses ont bien changé. Pour deux raisons. D'une part, l'informatisation et la digitalisation des tâches ont exigé davantage de technicité et de spécialisation et, d'autre part, le rôle accru des élus des Français de l'étranger permet maintenant beaucoup plus de contrôles. Ainsi, ces dernières décennies, le ministère a été amené à fournir un gros effort de formation en direction de ses personnels consulaires en vue d'une meilleure professionnalisation. Alors certes, tout n'est pas parfait mais mon récit témoigne que le ministère partait de loin et qu'il lui a fallu combler un retard assez conséquent.

 

Il ne faudrait pas que la gastronomie soit ce qui nous reste quand tout a disparu

 

Vous évoquez le "pouvoir de la fourchette". Notre gastronomie est-elle notre plus puissant outil de soft power français ?

Incontestablement, le savoir-faire dans les arts de la table est un des marqueurs de l'identité française. Les étrangers nous reconnaissent cette forme d'excellence quoique cet univers devient de plus en plus concurrentiel à travers le monde. Bien évidemment, les ambassades sont amenées à jouer de ce levier de rayonnement. Le piège serait que le recours à cet instrument devienne abusif et soit considéré comme l'argument ultime. Ce serait s'engager alors dans la voie de la facilité. Et malheureusement il est de plus en plus malaisé de résister à cette pente car notre industrie n'est plus aussi florissante qu'auparavant. Je dirais, un brin provocateur : il ne faudrait pas que la gastronomie soit ce qui nous reste quand tout a disparu.

 

Notre diplomatie se réduit à des effets d'annonce pour masquer le vide

 

Vous passez un jugement assez sombre de la France diplomatique en la qualifiant de léthargique et en soulignant que "l'heure est la tête basse", Pourquoi ?

Je dois avouer que je ne vois plus très bien quelles sont les lignes directrices de notre politique étrangère. La construction européenne telle qu'elle a été conçue devait être notre boussole mais chacun constate qu'elle est en panne parce qu'elle se heurte au mur des réalités nationales et au vent contraire soufflé par des forces centrifuges (voir les politiques énergétiques des partenaires).

 

Le grand salon de réception du consulat général de France à New York (1er étage)
Le grand salon de réception du consulat général de France à New York (1er étage)

 

Cet immobilisme européen se paye par une impuissance qui rejaillit sur les capacités d'action diplomatique des États-membres autrefois locomotives du projet. Autre exemple : la relation avec les États-Unis et l'OTAN est mal définie. Un jour on la critique et le lendemain on se comporte comme si on ne pouvait s'en passer. Dans ce contexte, notre diplomatie se réduit à des effets d'annonce pour masquer le vide. En réalité, il me semble que la politique étrangère est devenue une annexe des services de communication de l'Élysée. Ainsi, presque tous les trimestres on organise à grand bruit des sommets mondiaux pour sauver la planète sur tel ou tel sujet en récitant des mantras forcément consensuels parce que prodigieusement vagues. En effet, il y a de quoi être amer.

 

En parlant de la diplomatie de "la tête basse", je souhaite épingler notoirement la politique du mea culpa permanent qui traduit soit un manque cruel d'idées soit, là encore, une obsession de la communication. Pourquoi, par exemple, lors d'un récent sommet africain avoir déroulé le tapis rouge à des ONG francophobes pour le moins inamicales ou encore, autre illustration, avoir accepté de confier les rênes de la Francophonie à une personnalité connue spécifiquement pour avoir fait reculer l'enseignement du français dans son pays. Agiter le moulin à crécelle de la repentance semble satisfaire les penchants sadomasochistes de certains, cela ne peut en aucun cas servir à définir une ligne politique ambitieuse.

 

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Damien Bouhours

Damien Bouhours

Diplômé de sociologie à l'Université de Nantes et Tromsø (Norvège), il a vécu plus d'une décennie en Asie du Sud-Est (Laos et Thaïlande). Il a rejoint lepetitjournal.com en 2008 dont il est directeur éditorial et partenariats.
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