1989 : L’incroyable tour du monde en bateau-stop de Delphine Shoham

Par Natacha Marbot | Publié le 17/05/2022 à 17:45 | Mis à jour le 17/05/2022 à 18:07
Photo : © Delphine Shoham
Voilier au large d'une plage

Delphine Shoham a écrit en 2016 le récit de ses aventures, Le tour du monde en bateau-stop, publié aux éditions de l’Harmattan. En 1989, à 20 ans, cette jeune Française se lance dans un tour du monde sans prendre l’avion. Le périple aura duré un an et demi, au cours duquel elle enchaîne les péripéties et les rencontres. Trente ans plus tard, Delphine Shoham revient sur son expérience et nous raconte le regard qu’elle porte dessus aujourd’hui.

 

Quelle est la genèse de votre roman, Le tour du monde en bateau-stop ?

Le livre que j’ai écrit n’est pas du tout romancé, j’ai raconté ma vraie histoire. J’ai tenu, pendant chacun de mes voyages, un journal de bord que j’ai remodelé sous forme de roman. Pour expliquer les étapes de mon périple; je suis partie à 20 ans, en 1989, dans un tour du monde en bateau-stop. Je suis partie de Nice en France, et j’ai ensuite rejoint l’Italie. J’ai continué par la Yougoslavie, puis par le passage qui existait encore entre la Grèce et Israel. Une fois en Égypte, j’ai trouvé un voilier pour traverser la mer Rouge jusqu’au Yémen. Ensuite j’ai eu la chance de trouver un bateau pour aller jusqu’en Inde. C’était un yacht très luxueux sur lequel j’étais hôtesse. Il était affrété par National Geographic qui faisait des recherches sur un bateau sombré au large de l’Inde. La traversée a duré trois semaines et je suis arrivée à Mangalore en Inde.

 

Delphine Shoham sur un voilier
© Delphine Shoham

 

« J’étais le petit rat des ports »

Pour continuer mon périple, j’ai cherché un bateau pendant deux semaines au port de Calcutta, ce qui était abominable, alors j’ai fini par rejoindre l’autre port le plus proche, au Bangladesh. J’ai attendu encore un mois avant de trouver un bateau pour m’emmener. J’ai enfin trouvé un porte-conteneur qui m’a amené à Singapour. Je me suis ensuite baladée en Asie du Sud Est jusqu’en Indonésie. J’ai mis encore trois semaines à trouver un voilier qui allait de Bali à Darwin. Je suis arrivée sans le sou en Australie alors j’ai commencé à y travailler dans les champs de coton, avec les moutons. Une fois à Sidney, j’ai trouvé un porte-conteneur sur lequel je suis restée trois mois pour faire toute la remontée Pacifique Nord jusqu’à Tilbury à Londres. Tout ce périple a pris 522 jours.

 

Couverture roman Delphine Shoham

 

Quel a été le déclic pour faire ce voyage ?

J’avais donc 20 ans, j’avais déjà beaucoup navigué en Bretagne sur des voiliers. Pour se présenter sur les bateaux, il est mieux d’avoir une expérience de marin. En tous cas, cela m’a aidé. J’habitait aux Etats-Unis, je voulais aller en Australie et tout a commencé sur une blague avec une amie : le but était de le faire sans avion, car sinon cela aurait été trop facile.

Je n’ai jamais abandonnée malgré les longues attentes dans les ports. J’ai sans doute aussi eu une bonne étoile, car je n’ai jamais fait de mauvaises rencontres.

 

Agenda scolaire de Delphine Shoham
Carte de l'agenda scolaire de Delphine Shoham

 

L’aspect écologique était-il déterminant dans votre choix de faire du bateau-stop ?

À l’époque non, on ne parlait pas beaucoup d’écologie. Ce voyage était plutôt dans le but de prouver qu’on pouvait voyager sans argent. Je suis partie avec 5500 francs (840€) et le périple m’a coûté en tout 15000 francs (2300€). J’ai voyagé dans des pays, pauvres, où la vie n’était bien sûr pas chère, et j’ai travaillé en Australie pour compenser le prix de la vie.

En revanche, aujourd’hui, parler de mon tour du monde a un aspect écologique évident. Je suis, dans ma vie, allée deux fois en Inde sans prendre l’avion. Ce sont des voyages tout à fait possibles. La seule variable est le temps, qui n’est pas vraiment l’associé de notre vie moderne. Maintenant, ce type de voyages est beaucoup plus facile, grâce à internet, aux sites qui donnent des conseils et mettent en relations bateaux et voyageurs. Cela n’enlève pour autant pas le charme de ces voyages, chaque époque a son charme. En 1989, je suis partie avec la carte du monde de mon agenda scolaire.

 

Delphine Shoham joue au foot avec des enfants
© Delphine Shoham

 

Étiez vous seule ? Avez-vous eu des appréhensions sur le fait d’être avec des inconnus sur un bateau pendant une longue durée ?

Nous ne sommes jamais vraiment seuls sur Terre, mais il est vrai que voyager seule m’a permis de rencontrer beaucoup plus de gens que si j’avais voyagé accompagnée. En ce qui concerne les appréhensions par rapport aux personnes sur le bateau, tout est très clair : dans les ports, tous les bateaux sont enregistrés dans les capitaineries, avec le nombre de personnes à bord au départ comme à l’arrivée. Ainsi il n’y a pas de risque de passer par dessus bord. Pour ce qui est des aléas humains de la proximité du voyage, effectivement c’est autre chose. On ne peut pas avoir de mauvais caractère en mer. Il faut savoir s’adapter aux autres, et souvent les évènements que l’on peut vivre (avaries, pannes, tempêtes, maladies) renforcent au contraire la solidarité entre les marins. Les marins sont d’une extrême droiture : en mer on ne peut pas tricher.

 

C’était un défi personnel : personne ne m’avait rien imposé et je n’ai jamais triché envers moi-même.

Pouvez-vous nous raconter une ou deux anecdotes que vous avez vécu en faisant du bateau-stop ?

Un de mes plus beaux souvenirs est lorsque j’ai aperçu pour la première fois les côtes australiennes. L’Australie était mon but de départ, que j’ai atteint en 18 mois au lieu d’un an. Je me suis alors sentie soulagée, c’était un défi personnel : personne ne m’avait rien imposé et je n’ai jamais triché envers moi-même.

Le pire souvenir qui me revient est sans doute l’épisode de dysenterie que j’ai connu pendant la traversée de la mer Rouge. Nous étions bloqués sur une île, sans médecins. J’étais soignée à la pénicilline car c’était le seul traitement disponible - pas du tout celui qu’il me fallait malheureusement. J’ai eu peur et je me sentais très mal. Ensuite plus tard, en Inde, j’ai attrapé l’hépatite A, car je buvais l’eau comme les locaux - je vivais vraiment comme eux, pieds-nus notamment. C’est une maladie terrible qui affaiblit beaucoup le corps. Mais même pendant cette maladie, j’ai rencontré trois backpackers qui m’ont soulagée de mon sac à dos et m’ont remontée jusqu’en Thaïlande depuis Singapour, pour que je me repose sur une île. J’étais vulnérable, je m’endormais partout et tout le temps, et pourtant rien de grave ne m’est jamais arrivé.

Même si nos sociétés sont plus individualistes aujourd’hui, je ne pense pas que la solidarité entre voyageurs ai changé.

 

Delphine Shoham sur le mat d'un voilier
© Delphine Shoham

 

Quels sont, s’il y en a, les difficultés du bateau-stop ?

Les difficultés sont liées aux aléas des arrivées, des départs et des rencontres avec les équipages des bateaux. L’obstacle principal est le temps imposé, il faut savoir s’affranchir de la préparation des voyages et lâcher prise - même si je conçois que c’est très difficile, d’autant plus aujourd’hui. Je pense que ce n’est pas non plus une option pour tout le monde car il y a plus de demande que d’offre pour le bateau-stop ou le covoyage.

 

Le bateau a cet avantage insoupçonné d’adoucir le choc culturel et le choc physique du décalage horaire.

Le bateau-stop est-il l’avenir des globes-trotteurs soucieux de leur empreinte carbone ?

Grâce à internet et les nouvelles technologies, le covoyage est plus facile et soyons claires : ce type de voyage est la seule solution. Il n’est plus possible de brûler des tonnes de litres de kérosène pour aller voyager. Le problème encore une fois, c’est le temps que les gens ont et sont d’accord pour mettre dans le transport et le voyage lui-même. La morale serait de dire que pour aller dans des endroits extraordinaires, il faut le mériter et être patient. Cela dit, selon les types de bateaux, les trajets sont plus au moins longs : Los Angeles - Tokyo en porte conteneur ne prend que 10 jours, alors que Tahiti - Brésil en voilier prend un mois. Le stop se fait plus facilement avec des voiliers. On peut aussi rentabiliser le temps de trajet en travaillant sur le bateau, comme je l’ai fait en tant qu’hôtesse - même si le salaire n’est pas garanti, car on ne paye généralement pas sa traversée.

Par ailleurs, le bateau a cet avantage insoupçonné d’adoucir le choc culturel et le choc physique du décalage horaire. On voyage à un rythme presque naturel, contrairement au choc qu’on peut ressentir en sortant d’un avion à l’autre bout du monde, potentiellement pendant une autre saison. Cela permet d’entrer progressivement dans la culture du prochain pays. Toutes les expériences que vous allez vivre seront d’excellentes anecdotes à raconter pendant vos soirées mondaines !

 

Porte conteneur
Porte-conteneur © Delphine Shoham

 

Quels seraient vos conseils, qu’auriez vous aimé savoir avant de vous lancer ?

Je dirais qu’il est important de ne pas représenter un poids pour l’équipage. Il faut se faire une petite expérience en navigation, s’assurer que nous ne sommes pas sujets au mal de mer - s’en rendre compte pendant une tempête peut être assez embêtant car chaque personne sur le bateau est utile à la navigation. Connaître quelques langues est aussi un bon moyen de faire des rencontres et de faciliter la trouvaille des bateaux.

Ensuite, ne pas hésiter à utiliser les sites et les moyens qui sont à notre disposition aujourd’hui mais si cela ne donne rien ou qu’on n’y a pas accès, il faut aller voir dans les capitaineries où il y a toujours un endroit avec les petites annonces. La méthode à l’ancienne marche encore très bien pour les voiliers. Pour les porte conteneurs il faut se retrousser les manches et aller dans les agences maritimes qui s’en chargent. Elles ont les trajets, les horaires, les contacts. On peut embarquer sur un cargo du type en passant par le système Workaway.

Pour finir, il ne faut pas se fixer sur la peur des formalités administratives : je conseillerais de les voir comme partie prenante du voyage. Il vaut mieux les faire au fur et à mesure du voyage, plutôt que tout à l’avance, ce qui fige l’itinéraire. Il suffit de s’informer à l’avance sur les délais d’attente et l’emplacement des ambassades et consulats.

J’encourage tous vos lecteurs à tenter l’aventure bien sûr !

 

Pour acheter le roman de Delphine Shoham : Le tour du monde en bateau-stop

natacha marbot

Natacha Marbot

Natacha Marbot, étudiante rennaise diplômée d’un master de Relations internationale à l’Inalco en 2022, russophone et spécialisée sur l’espace post-soviétique. Elle a rejoint l’équipe de rédaction internationale pour un stage d’avril à juillet 2022
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