Édition internationale

Tom Andrews, les défis des droits humains au Cambodge

Après douze jours au Cambodge, l’expert de l’ONU Tom Andrews revient sur les déplacés, les détenus, les escroqueries en ligne et les prochaines élections communales.

tom andrewstom andrews
photo AKP
Écrit par Lepetitjournal Cambodge
Publié le 8 août 2026

L’enquêteur des Nations unies chargé des droits humains au Cambodge a achevé, la semaine dernière, une mission de douze jours dans le pays. Il a rencontré des communautés déplacées par le conflit frontalier avec la Thaïlande, des responsables officiels, des militants et des journalistes emprisonnés.

Le rapporteur spécial Tom Andrews, ancien membre du Congrès américain, a pris ses fonctions dans le cadre du mandat consacré au Cambodge en mars 2026, après avoir occupé pendant six ans un poste équivalent pour la Birmanie. Il présentera ses conclusions complètes au Conseil des droits de l’homme des Nations unies en octobre.

Vendredi 31 juillet, à la fin de sa mission, il s’est entretenu avec Coby Hobbs, journaliste de CamboJA News. Il a d’évoqué la protection des personnes déplacées, les militants emprisonnés, la lutte contre les réseaux d’escroquerie, un nouvel amendement permettant de déchoir des Cambodgiens de leur nationalité, ainsi que les élections communales prévues l’année prochaine.

Conflit frontalier avec la Thaïlande : quelle protection pour les déplacés cambodgiens ?

Coby Hobbs : Plus de 20 000 Cambodgiens sont toujours déplacés six mois après le cessez-le-feu. La plupart vivent encore dans des abris temporaires, tandis que le Cambodge dénonce la présence militaire thaïlandaise persistante sur des terres qui n’avaient auparavant pas été touchées par les affrontements. Quelles protections ou aides précises font encore défaut à ces familles, et de quels moyens de pression votre bureau dispose-t-il réellement pour pousser la Thaïlande à se retirer et permettre leur retour chez eux ?

Tom Andrews Le prisme à travers lequel j’observe ce conflit et que j’apporte à cette discussion est celui des droits humains, ainsi qu’un fondement reposant sur le droit international pour répondre à cette crise particulière et aux atteintes aux droits humains subies par les personnes concernées. Il existe une obligation juridique, au regard du droit international comme de l’accord signé le 27 décembre de l’année dernière, de garantir aux populations le droit de revenir et de rentrer chez elles.

J’ai pu voir des logements extraordinaires construits en très peu de temps pour les personnes déplacées par le conflit. Observer ces enfants faire la queue pour leur petit-déjeuner, puis rencontrer les personnes déplacées, a été très fort. Ce fut un moment particulièrement marquant pour moi. Nous parlons souvent de ces questions à Genève ou à New York dans des termes analytiques, et nous perdons de vue leur dimension humaine.

C’est ce qui a été le plus précieux pour moi : être présent sur place. Les principes fondamentaux sont clairs concernant les droits humains des personnes vivant ici. Elles ont le droit de retourner dans leurs maisons et leurs villages. Elles ont droit à leurs moyens de subsistance. Elles ont le droit d’éduquer leurs enfants. Elles ont droit aux soins de santé. Concrètement, il ne s’agit pas seulement d’une question de droits, mais aussi de l’intérêt général. Dans cette zone frontalière, comme je l’ai appris sur place, une grande partie de l’économie repose sur le commerce. Si cette activité disparaît, l’économie des deux côtés de la frontière est perturbée. Il me semble donc que, s’il existe un engagement en faveur du droit international et de la défense des intérêts communs des habitants de cette région, une voie permettant de sortir de la crise pourra être trouvée.

Je ne sais pas encore ce que cela nécessitera. Je ne commenterai pas les dimensions géopolitiques du conflit. Je suis toutefois pleinement disponible pour discuter avec les deux parties du prisme des droits humains à travers lequel j’examine cette situation, et pour faire tout ce qui est possible afin de contribuer à faciliter les avancées.

Pour en savoir PlusMona Tep : « Notre devoir, c’est d’aider quand on peut. »

 

Coby Hobbs : Avez-vous soulevé directement cette question avec des interlocuteurs thaïlandais ou par l’intermédiaire du système des Nations unies ?

Tom Andrews :  Non, je n’en ai pas encore discuté avec eux.

 La Thaïlande a déclaré samedi qu’une partie des chiffres avancés par Tom Andrews dans sa déclaration de fin de mission ne correspondait pas à la définition des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays. Bangkok affirme que ces personnes se sont installées dans des zones ouvertes par la Thaïlande à des fins d’accueil humanitaire dans les années 1970 et qu’elles ne sont jamais retournées au Cambodge. Phnom Penh conteste cette affirmation et soutient que les villages concernés se trouvent sur son territoire.

Cambodge : la liberté d’expression confrontée aux arrestations

Coby Hobbs : Des dizaines de personnes, parmi lesquelles des militants, des journalistes, des figures de l’opposition et de simples citoyens, ont été arrêtées ou inculpées pour des commentaires liés au conflit. Les autorités s’appuient souvent sur des dispositions relatives à l’incitation ou à la sécurité nationale. L’organisation de défense des droits humains Licadho recense désormais environ 120 « prisonniers d’intérêt », incarcérés pour ce qu’elle considère comme des accusations infondées visant à criminaliser la liberté d’expression.

Que révèlent ces affaires sur l’état actuel de la liberté d’expression au Cambodge ? Avez-vous évoqué des cas précis directement avec les responsables officiels lors de cette visite ?

Tom Andrews :  Je pense qu’un travail important doit être réalisé. La réponse est oui, j’ai soulevé cette question. Il faut examiner la relation entre le droit et les procédures judiciaires cambodgiens, d’une part, et les normes internationales, d’autre part. Nous disposons d’une certaine base pour mener ces discussions. Le gouvernement cambodgien a accepté ou ratifié huit des neuf traités des Nations unies relatifs aux droits humains. Il a accepté 84 % des recommandations formulées dans le cadre de l’Examen périodique universel. Ces instruments nous fournissent une base pour dialoguer.

J’ai l’intention d’aborder avec le gouvernement cambodgien la relation entre les normes internationales et le droit en vigueur au Cambodge dans le domaine des droits humains, ainsi que l’application de ce droit. Nous avons eu des désaccords concernant les affaires dont nous avons discuté. Je ne parlerai pas du contenu de ces échanges. Toutefois, les responsables officiels avec lesquels je me suis entretenu se sont engagés à poursuivre le dialogue sur ces questions. C’est important.

J’ai déclaré très clairement que personne ne devrait être derrière les barreaux pour avoir exercé ses droits humains fondamentaux, notamment la liberté d’expression, d’association et de réunion. Je souhaite vivement poursuivre les discussions avec le gouvernement afin de trouver une réponse à la situation des personnes emprisonnées pour avoir exercé ces droits fondamentaux.

Réseaux d’escroquerie au Cambodge : le contrôle des victimes reste incertain

Coby Hobbs : La campagne menée par le Cambodge contre les complexes d’escroquerie constitue la plus importante jamais lancée par le pays. Pourtant, des organisations comme Amnesty International affirment que les travailleurs libérés ou parvenus à s’échapper ne font pas l’objet d’un dépistage adéquat pour déterminer s’ils ont été victimes de traite des êtres humains. Ils sont souvent traités comme des contrevenants aux règles de visa et placés dans des centres de détention surpeuplés.

Le gouvernement vous a-t-il apporté une réponse claire sur les raisons pour lesquelles l’identification des victimes n’est pas réalisée à grande échelle ? La trajectoire actuelle de la campagne respecte-t-elle les obligations du Cambodge au titre du protocole de Palerme ?

Tom Andrews​​​​​​​ :  La réponse était qu’il s’agissait d’un problème de capacités. Mais, pour être honnête, un véritable flou entoure cette question, car j’ai entendu des points de vue très divergents sur la situation.

Certains responsables ont déclaré : « Nous avons mis en place une procédure. Nous effectuons un dépistage. Nous nous occupons des victimes de la traite des êtres humains. Nous leur apportons un soutien dans différents établissements. » D’autres ont affirmé : « Non, ce n’est pas le cas. Nous n’avons jamais eu les capacités nécessaires pour le faire. »

Les chiffres qui me sont communiqués varient également énormément. C’est donc un domaine que je dois examiner. Je vais tenter d’approfondir la question afin de recueillir autant d’informations que possible. Sur cette base, je pourrai engager des discussions sur l’application du droit relatif aux droits humains et sur les mesures pouvant être prises pour faire progresser la situation.

Il s’agit clairement d’un problème. Le gouvernement m’a dit : « Nous savons que ces opérations se poursuivent. Elles changent de forme. Lorsque des milliards de dollars sont en jeu, les responsables trouvent toujours un moyen d’agir. » On m’a expliqué que certaines opérations se déplaçaient dans des zones rurales. Des activités d’escroquerie sont menées dans des copropriétés. D’autres sont organisées depuis des véhicules. Les moyens utilisés pour poursuivre ces activités sont donc très variés.

La tâche ne sera pas facile et le gouvernement a adopté une position ferme. Les autorités ont fermé ces établissements. J’ai souligné que l’application de la loi devait concerner tous les niveaux et que personne ne devait échapper à ses responsabilités dans cette affaire. Le Premier ministre a toutefois rappelé l’existence d’une procédure régulière et le principe de la présomption d’innocence. Nous continuerons à suivre cette question de près.

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Élections communales de 2027 : quelles garanties pour un scrutin crédible ?

Coby Hobbs : Les élections communales cambodgiennes sont prévues l’année prochaine. Compte tenu de la réduction de l’espace politique documentée par les organisations de défense des droits humains, quelles seraient, selon vous, les conditions minimales nécessaires à la crédibilité de ce scrutin ?

Tom Andrews​​​​​​​ Je pense que les citoyens disposent du droit fondamental de faire un choix lorsqu’ils se rendent aux urnes. Ils doivent avoir accès aux informations nécessaires pour prendre ces décisions. Le principe essentiel est qu’ils doivent bénéficier du respect et de la protection de leur liberté d’expression, de réunion et d’association. Les différentes formes d’intimidation dont j’ai entendu parler, qu’elles soient subtiles ou manifestes, visant à faire pression sur les responsables politiques, les partis politiques et les groupes d’opposition, doivent toutes être traitées.

Pour moi, l’important est d’établir les faits aussi précisément que possible, d’interroger et de rencontrer les personnes empêchées de présenter équitablement leurs arguments et de les faire connaître à la population.

L’intimidation prend différentes formes. J’ai rencontré un groupe qui souhaitait ajouter un étage au siège de son parti politique, mais qui n’en a pas obtenu l’autorisation. D’autres personnes m’ont expliqué qu’elles ne parvenaient pas à trouver un siège, même si elles disposaient des moyens financiers nécessaires pour louer un local, car le propriétaire craignait les conséquences et les réactions que cette location pourrait entraîner.

C’est là que ces droits humains fondamentaux prennent une dimension concrète. Je suis un ancien candidat ayant participé à des campagnes électorales. Lorsque je me présente à une élection, j’exige l’équité et je veille au respect de celle-ci. Mon mandat ne fait que commencer. Je serai rapporteur spécial pendant les deux prochains cycles électoraux et je suivrai la situation avec une grande attention.

Loi sur la nationalité au Cambodge : les inquiétudes de l’ONU

Coby Hobbs : L’année dernière, le Cambodge a amendé sa loi sur la nationalité, donnant au gouvernement le pouvoir de retirer leur citoyenneté à des personnes ayant commis des actes considérés comme relevant de la trahison. Compte tenu de l’environnement politique cambodgien, dans quelle mesure cette loi vous inquiète-t-elle ? Avez-vous soulevé cette question avec les responsables officiels ?

Tom Andrews​​​​​​​ Je suis préoccupé par un ensemble de lois, notamment par la loi sur la nationalité. Le gouvernement a accepté de travailler avec moi afin d’examiner systématiquement différents corpus législatifs cambodgiens à la lumière du droit international et des engagements pris dans le cadre de l’Examen périodique universel. Nous allons approfondir cette question et poursuivre le dialogue avec le gouvernement.

Pour en Savoir Plus :  Le Sénat cambodgien valide la révocation de nationalité pour trahison

Avec l’aimable autorisation de CamboJA News, qui a permis la traduction de cet article et ainsi de le rendre accessible au lectorat francophone.

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