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Mona Tep : « Il ne faut pas oublier les déplacés Cambodgiens »

À la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande, la situation des déplacés évolue sans pour autant s’améliorer durablement. Lors de leur dernière mission, Mona Tep et le Dr Thierry Chhuy décrivent une réalité contrastée, entre installation progressive et précarité persistante.

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Écrit par Raphaël FERRY
Publié le 23 mai 2026

Alors que la situation à la frontière semble s’être stabilisée, l’engouement médiatique s’est quelque peu tari et, avec lui, il faut bien le dire, l’élan de solidarité nationale visible en décembre et en janvier.

Les caméras du monde n’étant plus tournées vers le Cambodge, on voit désormais moins d’influenceurs se filmer en train d’acheter des bouteilles d’eau au supermarché pour en remplir leurs 4x4 rutilants.

Pourtant, les déplacés, eux, sont toujours là, avec leurs besoins.

Certains humanitaires, loin du bling-bling médiatique, poursuivent leur travail de fourmi pour apporter aide et réconfort à ces populations. C’est le cas des missions menées par Thierry Chhuy et Mona Tep dans les camps.

Toutes les six à huit semaines, ils fédèrent une équipe de soignants qui apporte soins, nourriture et produits de première nécessité à ces populations qui ont tout perdu. Lors de cette nouvelle mission, menée les 9 et 10 mai, l’équipe médicale s’est rendue sur deux sites distincts, près de Banteay Meanchey — deux configurations illustrant, selon Mona Tep, l’évolution actuelle de la crise. Dans le premier site, les déplacés ont été relogés dans des habitations en dur, construites par les autorités. « On a vu un village sortir de terre, en plein milieu de nulle part », explique-t-elle. Plusieurs milliers de maisons y ont été édifiées, ou sont en cours de construction, pour accueillir des familles qui ne peuvent plus regagner leurs habitations, désormais situées en zone contrôlée par la Thaïlande.

 

Mona Tep : « Il ne faut pas oublier les déplacés Cambodgiens »

.Plusieurs milliers de maisons y ont été édifiées, ou sont en cours de construction

Ce camp, qui s’apparente désormais à une ville, offre un accès à l’eau, à l’électricité ainsi qu’à des installations sanitaires. « Les conditions sont meilleures que dans les camps de tentes, notamment en matière d’hygiène », observe Mona Tep.

Mais cette installation progressive soulève aussi la question de la viabilité à long terme : « Sur quels fondements économiques ces nouvelles villes peuvent-elles fonctionner ? », s’interroge-t-elle.

À l’inverse, le second site visité regroupe des familles toujours installées sous des abris précaires. Ces déplacés espèrent encore pouvoir retourner chez eux, mais restent confrontés à des risques sécuritaires ou à la destruction de leurs habitations. « Ils sont dans l’attente, dans une forme de débrouille permanente », résume-t-elle.

Une précarité qui évolue : de l’urgence à l’installation

Au fil des missions, les équipes constatent une transformation progressive des conditions de vie. Dans les camps les plus structurés, les habitants commencent à s’installer durablement. « À partir du moment où les gens investissent leur lieu de vie, c’est qu’ils envisagent d’y rester », note Mona Tep. Des marchés apparaissent, certaines familles aménagent leur espace, et une activité économique embryonnaire se développe.

Mais cette installation progressive pose, là encore, la question de la viabilité à long terme. « Sur quels fondements économiques ces nouvelles villes peuvent-elles fonctionner ? », répète-t-elle.

Dans les camps les plus précaires, la situation demeure instable, avec une forte dépendance à l’aide extérieure.

Une insécurité alimentaire grandissante

Un changement notable concerne l’accès à la nourriture. Alors que, lors des premières semaines du conflit, les dons affluaient, la mobilisation semble aujourd’hui s’essouffler.

« Avant, les gens se plaignaient surtout des conditions de vie. Aujourd’hui, ils nous disent qu’ils ont faim », rapporte le Dr Thierry Chhuy.

 

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Dans les camps les plus précaires, la situation demeure instable

Si de petits commerces ont émergé à l’entrée de certains camps, les ressources financières des familles restent très limitées. Beaucoup dépendent d’un proche travaillant à l’extérieur et envoyant de l’argent, parfois sur de longues distances.

Face à cette évolution, Mona Tep estime que les priorités doivent être réévaluées : « Si nous devions adapter notre aide, il faudrait aujourd’hui privilégier les denrées alimentaires plutôt que les biens non essentiels ».

Des risques sanitaires toujours présents

Sur le plan médical, les pathologies observées restent globalement similaires d’un camp à l’autre : infections, maladies de peau, fièvres ou encore abcès.

Lors de cette mission, environ 750 à 800 patients ont été pris en charge. L’équipe a également réalisé de nombreuses interventions de petite chirurgie. « Les gens profitent de notre présence pour traiter des problèmes qu’ils traînent parfois depuis longtemps », explique Mona Tep.

Si aucune épidémie majeure n’a été constatée à ce stade, les conditions de promiscuité et l’accès inégal à l’eau dans certains camps font craindre une dégradation rapide, notamment à l’approche de la saison des pluies.

Une souffrance psychologique difficile à prendre en charge

Au-delà des pathologies physiques, les équipes observent des signes de détresse psychologique. « On ressent beaucoup d’anxiété, parfois de la dépression », confie Thierry Chhuy.

Cependant, le format des consultations, limité dans le temps, ne permet pas un suivi approfondi. « Les patients évoquent des douleurs diffuses, sans cause médicale évidente. Quand on creuse, ils reconnaissent souvent être stressés », poursuit-il.

Dans ce contexte, l’écoute reste l’un des rares leviers immédiats : « Le simple fait de parler, d’être pris en considération, leur apporte un réconfort, même temporaire ».

Une mobilisation qui s’essouffle

Comme lors des missions précédentes, l’intervention repose en grande partie sur un réseau de volontaires et de partenaires. Une équipe stable constitue le noyau dur, complétée par de nouveaux participants à chaque mission.

Parmi les soutiens fidèles, l’équipe peut compter sur Yannick Mounier et son équipe (Hamariya – Kampuchea Paramed), ainsi que Frederic Tello de Avis (RMA) pour la logistique.

La CIA First, une école internationale de Phnom Penh, a contribué significativement au financement des missions, et notamment à cette dernière (10e mission), tout comme l’Association des médecins cambodgiens (AMC) de France. Un grand merci aux Dr YEM Bunddeth et Dr NAY Pharada, au Centre éducatif de Kep (CEK), au Cambodian Children Funds, au Laboratoire Micro Équilibre ; enfin, n’oublions pas toutes les équipes de la Pharmacie de la Gare et du Cabinet AEMC.

Pour en savoir plus, suivez ce lienYannick Mounier, engagement humanitaire d’un ancien légionnaire au Cambodge

 

Dans les camps les plus précaires, la situation demeure instable

Le coût d’une intervention reste élevé, autour de 8 000 dollars en moyenne. « Nous devons régulièrement compléter avec nos propres moyens », précise Mona Tep.

Mais la principale inquiétude concerne la baisse de la mobilisation : « Avec le cessez-le-feu, on en parle moins. Ces populations deviennent invisibles », regrette-t-elle.

Une crise appelée à durer

Le nombre de déplacés a diminué depuis le pic initial, passant d’environ 60 000 à près de 35 000 personnes. Une baisse relative qui ne doit pas masquer la persistance des besoins. À l’approche de la saison des pluies, les inquiétudes restent vives, en particulier pour les camps les plus précaires. « Dans ces conditions, cela pourrait devenir invivable », alerte Mona Tep.

Les équipes envisagent de poursuivre leurs missions à un rythme régulier, toutes les six à huit semaines, en fonction des moyens disponibles.

« Ce ne sont plus des situations d’urgence ponctuelle. Il ne faut pas oublier ces populations qui ont tout perdu du jour au lendemain en août 2025 », conclut-elle.

Pour les aider

 

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