Au 126, rue 130, le Blue Chilli apparaît depuis la rue comme l’un de ces bars interlopes dans l’air du temps. Pourtant, une fois le seuil franchi, l’établissement affirme une identité propre, fidèle à la volonté de KHEM Sokha , qui le dirige depuis 2006. En plus d’être « une signature de la communauté gay » à Phnom Penh, « le Blue Chilli est une maison, un lieu sûr pour tout le monde. On vient ici pour profiter des spectacles avec bienveillance et sans harcèlement » Le Blue Chilli a fêté ses 20 ans le 26 septembre. Sokha revient sur l’histoire du premier bar gay de la capitale et sur son rôle dans l’évolution de la situation des personnes homosexuelles au Cambodge.


De la Thaïlande à l’ouverture du premier bar LGBT de Phnom Penh
Sokha a ouvert le Blue Chilli le 26 septembre 2006, après un voyage en Thaïlande où il a découvert les spectacles de drags, des performances au cours desquelles des artistes jouent avec les codes du genre et du glamour. À son retour, sa décision est prise : « À l’époque, il n’y avait pas de spectacles de drags, ni même de bar gay au Cambodge. Je pensais que ce serait une bonne idée d’en ouvrir un pour les expatriés et les personnes gays. »
Avant de bénéficier du soutien de sponsors importants comme Hanuman Beer, les débuts du bar ont été marqués par les petits moyens et beaucoup d’improvisation. Avec un prêt de seulement 15 000 dollars, Sokha Khem se souvient : « J’ai tout imaginé moi-même, à l’époque où le bar était encore petit. »

Rideau fermé, la scène de drag show du Blue Chilli
Les débuts ont aussi été marqués par l’incompréhension, dans un contexte social quelque peu familier de ce type de lieu. « Quand j’ai commencé, personne ne pouvait ouvrir un lieu de ce genre », explique-t-il. Il se souvient des difficultés rencontrées avec certains policiers au lancement.
Peu à peu, le Blue Chilli s’est implanté, puis agrandi, jusqu’à devenir aujourd’hui un véritable « symbole de la communauté gay ». Sa clientèle a, elle aussi, évolué. Auparavant, les personnes gays cambodgiennes venaient discrètement, par crainte d’être reconnues par leur famille ou leurs amis. « Aujourd’hui, les gens sont plus ouverts. Ils s’acceptent davantage et sont plus heureux d’être qui ils sont. » Sokha estime que les Cambodgiens représentent désormais 85 % de sa clientèle, contre 15 % d’expatriés et d’autres visiteurs étrangers.
Le drag à Phnom Penh, une scène en évolution
Les premiers spectacles de drag du Blue Chilli reposaient sur le bénévolat, et les artistes étaient souvent des amis. Aujourd’hui, le bar a largement professionnalisé les performances et programme des spectacles quatre à cinq soirs par semaine.

Une drag queen performe sur la scène du Blue Chilli
Pour autant, être artiste drag n’est pas un métier à part entière. Chacune exerce un autre emploi durant la journée. Le soir, elles peuvent devenir qui elles veulent le temps de quelques heures. Sokha confie que certaines occupent même des postes au sein du gouvernement. Il explique leur attachement à la scène par le plaisir de se produire et par l’ambiance du lieu : « Les gens les respectent », ajoute-t-il.
Le drag reste une forme de spectacle peu connue du public cambodgien. Cette tradition venue des États-Unis distingue la performance de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre, une différence qui peut être difficile à comprendre pour une partie de la société cambodgienne.

Après la performance, les drags saluent le public
Les jeunes générations, qui ont grandi avec Internet, contribuent toutefois à faire évoluer progressivement ce décalage culturel. La multiplication des bars proposant des spectacles de drag à Phnom Penh en témoigne. Pour Sokha, cette concurrence croissante est un signe de réussite : « C’est bien qu’il y en ait davantage. Les gens ne veulent pas découvrir un seul établissement. Ils veulent pouvoir voir différents bars et différentes ambiances, et découvrir la vie nocturne de Phnom Penh. »
L’évolution progressive des regards sur la communauté LGBT au Cambodge
Le dirigeant du Blue Chilli estime que la société cambodgienne est plus ouverte qu’il y a vingt ans, même si le changement reste progressif. « Le Cambodge a beaucoup changé. Les gens ne pensent plus comme il y a vingt ans. » Il dit ne plus rencontrer d’obstacle particulier dans son activité.

Début d'une performance sur le devant de la scène
L’homosexualité n’a jamais été criminalisée au Cambodge. Toutefois, l’absence de reconnaissance juridique s’accompagne d’un manque de protection légale pour les personnes LGBT. Ainsi, même si le roi Norodom Sihanouk s’est prononcé en faveur du mariage entre personnes de même sexe en 2004, aucune loi n’a été adoptée depuis. La communauté homosexuelle continue donc d’avancer sans faire de bruit, mais doit parfois payer le prix de cette tolérance.
Sokha ne blâme pas cette situation pour autant. Sur le plan social, il décrit une forme de tolérance qui ne se traduit pas toujours par une acceptation exprimée ouvertement. Selon lui, certaines personnes peuvent ne pas approuver l’homosexualité, mais préfèrent garder le silence. Il associe cette attitude au bouddhisme, qu’il décrit comme une tradition favorisant la paix et la retenue.

Les drags queens discutent avec le public
Par ailleurs, Sokha estime que cette situation juridique floue joue en faveur des personnes LGBT. Pour lui, les évolutions doivent se faire lentement au Cambodge, à l’image du travail de l’ONG RoCK Cambodia : « Leur travail contribue à améliorer les choses, mais il faut avancer progressivement au Cambodge et maintenir le dialogue avec le gouvernement. On ne peut pas pousser les choses trop vite ici. »
Cette méthode lui semble à la fois efficace et respectueuse. « Honnêtement, le Cambodge est aujourd’hui beaucoup plus ouvert et tolérant envers les personnes gays qu’il y a vingt ans. » Selon lui, cette évolution tient aussi aux jeunes générations, dont les possibilités de rencontre se sont multipliées avec l’essor des applications.
Le Blue Chilli comme reflet de la société cambodgienne
Pour Sokha, l’évolution de l’établissement reflète avant tout la capacité d’une société à dépasser son histoire sanglante. « Le Cambodge a connu beaucoup de guerres. Nous ne voulons pas d’une nouvelle : nous voulons vivre en paix. » C’est cet esprit pacifique qu’il entend promouvoir au sein du bar : « Le Blue Chilli est une maison, un lieu sûr pour tout le monde. On vient ici pour profiter des spectacles, sans harcèlement ni intrusion », confie-t-il.
Une silhouette se dessine sur le rideau de la scène
Il estime aussi que la croissance économique du pays ces dernières années a largement contribué à l’implantation du bar dans la capitale : « Le bar a pu exister et durer parce que le pays a changé : l’économie cambodgienne s’est beaucoup améliorée et les habitants ont davantage d’occasions de gagner de l’argent et d’épargner. Ils peuvent dépenser, aller dans des clubs, des bars ou des restaurants. »
Sokha Khem reste conscient des difficultés que traverse actuellement le pays. Il affirme que la suite du projet dépendra de la situation économique et sécuritaire. Malgré la mauvaise réputation du Cambodge à l’international, sa volonté de donner une image positive du pays à travers le Blue Chilli reste intacte. Il conclut : « Je ne suis qu’une petite personne qui tient cet établissement. Je ne peux pas régler tous les problèmes du pays, mais je veux montrer que nous accueillons tout le monde et que les gens peuvent venir ici en sécurité. »
Noé Garde
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