Édition internationale

Des sociétés de sécurité cambodgiennes mises en cause dans des centres d’arnaque

Amnesty International a établi un lien entre au moins cinq sociétés privées de sécurité et des abus commis dans des complexes d’arnaque au Cambodge. Selon l’organisation, leurs gardes ont maintenu des travailleurs victimes de traite enfermés, frappé et électrocuté ceux qui résistaient et, dans un complexe, monté la garde pendant que des responsables violaient des femmes.

Des sociétés de sécurité cambodgiennes mises en cause dans des centres d’arnaqueDes sociétés de sécurité cambodgiennes mises en cause dans des centres d’arnaque
Vue de l'intérieur du complexe « 8 Park », théâtre d'une escroquerie dans la province de Prey Veng, lors d'une visite organisée pour les médias par les autorités cambodgiennes le 21 septembre 2026.
Écrit par Lepetitjournal Cambodge
Publié le 30 octobre 2026

Dans un rapport publié jeudi, l’organisation de défense des droits humains a également relié de hauts responsables militaires et policiers à certaines sociétés et à certains complexes. Des militaires et policiers en activité seraient liés à au moins 22 des 86 complexes recensés par Amnesty.

 

Selon l’organisation, les sociétés Leap Somnang Security, Security Response, ZD Security, Dara Security Service et Best (Cambodia) Security Service, toutes immatriculées au Cambodge, ont fourni des gardes à au moins 23 complexes d’arnaque sur plusieurs années.

 

Dans certains cas, elles ont continué à le faire bien après le début, en juillet 2025, d’une campagne nationale de répression de ce secteur menée par le gouvernement.

 

« Depuis des années, des survivants de ces complexes cauchemardesques racontent avoir croisé des membres de l’armée ou de la police cambodgienne à l’intérieur. Jusqu’à présent, ces témoignages n’avaient pas pu être vérifiés de manière indépendante », a déclaré Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International.

 

Amnesty, qui a publié plusieurs rapports critiquant la réponse du Cambodge au secteur des arnaques, accuse les autorités de ne pas enquêter sur les sociétés de sécurité ni sur les réseaux liés aux complexes. Ce secteur génère des milliards de dollars par an.

 

Dans un rapport publié en 2023, l’ONU estimait qu’environ 100 000 personnes au Cambodge pourraient avoir été retenues et contraintes de travailler dans des opérations d’arnaque.

 

Touch Sokhak, porte-parole du ministère de l’Intérieur, n’a pas répondu aux questions concernant une éventuelle enquête du ministère sur les cinq sociétés et les autres personnes citées dans le rapport. Chhay Kim Khoeun, porte-parole de la Police nationale, et Maly Socheata, porte-parole du ministère de la Défense nationale, n’ont pas répondu aux demandes de commentaires.

 

Dans une réponse écrite adressée à Amnesty, le ministère de l’Intérieur a indiqué que les autorités avaient mené des opérations dans 832 sites d’arnaque et renvoyé 3 477 suspects devant la justice de juillet 2025 à août 2026.

 

Le ministère a aussi déclaré que 77 policiers avaient fait l’objet de mesures disciplinaires. Amnesty affirme qu’il n’a mentionné aucune enquête visant les sociétés ou les responsables cités dans le rapport.

 

Les conclusions s’appuient sur les visites du groupe dans 82 complexes de 2024 à 2026, des entretiens avec 151 survivants, plus de 25 000 vidéos et photos publiées sur les comptes de réseaux sociaux de gardes, des images satellite et des documents d’entreprise.

 

 

boite de société privée

Des gardes de sécurité à l’intérieur du 8 Park, sur une image tirée d’une vidéo republiée par un compte TikTok anonyme, le 6 octobre 2026. (TikTok, via CamboJA)

 

Leap Somnang Security et Best Security : des liens avec des responsables

Leap Somnang Security a fourni des gardes à au moins 15 complexes d’arnaque, soit davantage que toute autre société citée dans le rapport.

 

Selon Amnesty, la société était contrôlée par Ban Sophat, colonel des forces armées cambodgiennes qui s’est publiquement présenté comme son président. Trois complexes gardés par la société étaient liés au magnat Ly Kuong, arrêté en janvier pour des accusations comprenant crime organisé, blanchiment d’argent et recrutement illégal à des fins d’exploitation.

 

Ban Sophat a nié avoir détenu des parts dans la société ou y avoir occupé un poste de direction ou de gestion. Il a également nié avoir pris part à des abus, affirmant qu’il était conseiller du propriétaire. Il a reconnu avoir fait réaliser des cartes de visite le présentant comme président et avoir contribué à promouvoir la société.

 

Amnesty a également lié Lay Channy, chef adjoint de la police de la province de Svay Rieng, à Best Security. Selon l’organisation, deux des numéros de téléphone affichés sur l’enseigne de la société dans la ville frontalière de Bavet lui appartenaient. Amnesty affirme qu’il a participé à des opérations visant des sites soupçonnés d’abriter des activités d’arnaque.

 

Le président de Best Security a déclaré à l’organisation que Lay Channy était propriétaire du bâtiment loué par la société pour sa succursale dans la province, qu’il avait fait inscrire son numéro sur l’enseigne pour aider les clients locaux et qu’il ne jouait aucun rôle dans la gestion de l’entreprise.

 

Le rapport indique également que le général de brigade Tek Bunthoeun, que l’organisation présente comme membre de l’unité chargée de la protection du Premier ministre, semble avoir un intérêt direct dans un projet immobilier de la province de Banteay Meanchey, où se trouvait un complexe d’arnaque. Le terrain était aménagé par la société immobilière de son épouse.

 

Deux survivants ont déclaré à Amnesty qu’un véhicule portant des plaques d’immatriculation militaires les avait escortés jusqu’au site. Selon l’organisation, un soldat apparemment en activité y formait les gardes. Le rapport ne contient pas de réponse de Lay Channy ni de Tek Bunthoeun.

 

Amnesty affirme avoir également identifié 19 autres personnes qui semblent être des militaires ou des policiers dans 12 complexes. Certaines étaient liées à Leap Somnang, Security Response et Dara Security Service.

 

Security Response, Panda Bank et Huione Group

Le rapport retrace aussi des liens commerciaux entre deux sociétés de sécurité et des personnalités liées à l’économie des arnaques.

 

Selon Amnesty, Security Response entretenait des liens étroits, par l’intermédiaire d’administrateurs communs et de relations d’affaires, avec Panda Commercial Bank et Huione Group, un conglomérat financier cambodgien que le Trésor américain a exclu du système financier des États-Unis en raison d’allégations de blanchiment d’argent.

 

La banque centrale du Cambodge a fermé Panda Bank en février, quelques mois après la publication d’une enquête de CamboJA News révélant des liens de direction entre la banque et Huione Pay, la branche de paiement de Huione Group. La banque centrale a déclaré avoir révoqué la licence de Panda Bank en raison de la détérioration de sa situation financière.

 

Amnesty a également établi un lien entre ZD Security, anciennement BIC Security, et ZhengHeng Group, sanctionné par le Royaume-Uni en 2023 pour travail forcé présumé dans son projet immobilier Long Bay, un site gardé par ZD Security selon Amnesty. D’après le rapport, le président de ZhengHeng, Deng Pibing, a présidé le conseil d’administration de la société de sécurité jusqu’en octobre 2023. ZhengHeng a nié toute implication dans les abus allégués.

 

Yim Leak, fils de l’ancien vice-Premier ministre Yim Chhayly, a également siégé au conseil d’administration de la société de sécurité. Ses avocats ont déclaré qu’il n’avait pas été impliqué dans les abus. Amnesty affirme ne pas avoir conclu à une responsabilité personnelle de sa part.

 

Mardi, un tribunal thaïlandais a émis des mandats d’arrêt contre Yim Leak et six autres personnes, soupçonnées d’avoir blanchi des revenus issus de réseaux d’arnaque en Asie du Sud-Est. Les autorités thaïlandaises ont annoncé qu’elles saisiraient plus d’un milliard de dollars d’actifs appartenant au groupe. Yim Leak nie les accusations.

 

Les sociétés contestent les accusations

Security Response a rejeté les accusations, déclarant exercer ses activités légalement en tant que prestataire de services de sécurité immatriculé.

 

Best Security a affirmé que ses registres ne faisaient état d’aucun service de gardiennage fourni dans le complexe auquel Amnesty la relie et a avancé que ses uniformes avaient pu être copiés. ZD Security n’a pas répondu à Amnesty.

 

« Il est essentiel que les victimes et les survivants de graves violations des droits humains obtiennent justice », indique le rapport. Amnesty appelle le Cambodge à suspendre les licences des sociétés de sécurité impliquées de manière crédible dans des abus et à enquêter sur les militaires et policiers soupçonnés d’y avoir pris part.

 

Avec l’aimable autorisation de CamboJA News, qui a permis la traduction de cet article et ainsi de le rendre accessible au lectorat francophone.

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