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Comprendre le phénomène Salvini : entretien avec Richard Heuzé

Par Vincent Rochette | Publié le 12/10/2019 à 07:32 | Mis à jour le 12/10/2019 à 07:40
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L’homme politique italien Matteo Salvini fascine aussi bien en Italie, qu’ailleurs en Europe et dans le monde.  Richard Heuzé, qui a été correspondant du Figaro à Rome de 1993 à 2018 et qui vit en Italie depuis 1980, vient de lui consacrer un ouvrage : Matteo Salvini, l’homme qui fait peur à l’Europe publié aux éditions Plon.

Ce livre documenté et tout juste terminé le 11 août 2019, en plein cœur de l’éclatement de la coalition populiste qui gouvernait l’Italie depuis juin 2018 , sera présenté lundi soir, le 14 octobre, à Libreria Stendhal (Piazza di S. Luigi de' Francesi, 23, 00186 Roma RM) à 19h.

Lepetitjournal.com de Rome a rencontré l’auteur Richard Heuzé.

Lepetitjournal.com de Rome : À la suite de l’éclatement de la coalition de gouvernement en août dernier, peut-on dire que Matteo Salvini fait toujours peur à l’Europe?

Richard Heuzé : Certainement.  Mais, il fait surtout peur à l’Italie.  Il est encore sur le devant de la scène politique, il reste en embuscade.   En témoigne le grand rassemblement qu’il va faire le 19 octobre à Rome où il y aura certainement une foule.  En témoignent aussi ses relations presque privilégiées avec Matteo Renzi puisqu’ils vont faire un débat à deux le mardi 15 octobre dans l’émission Porta a Porta. 

Il continue également ses tournées électorales en province.  Il est allé faire un tour cette semaine au stade Flaminio de Rome, qui est abandonné depuis 8 ou 9 ans.  Il dénonçait lui-même le scandale. Il va faire une très grosse pression sur la Ville de Rome pour en évincer les 5 Etoiles et la récupérer, lui-même ou son parti de la Ligue. Il est à l’attaque sur tous les fronts. Des élections se dérouleront le 26 octobre en Ombrie et le 26 janvier déjà en Émilie-Romagne.  Ce sont deux régions très importantes pour lui, qu’il doit absolument remporter s’il ne veut pas que son électorat commence à douter. 

Or, nous n’en sommes pas là, mais les sondages montrent un léger recul. Il était à 34% aux élections européennes, puis il est monté jusqu’à 37% dans la foulée au cours du mois de juillet.  Maintenant, il est redescendu autour de 30/32 %, mais le Mouvement 5 étoiles qui était son allié et qui est devenu son ennemi ne progresse pas.  Au contraire, il continue de reculer à 19/20 % , ce qui est très préoccupant pour la coalition de gouvernement.     

Quelle analyse faites-vous du geste posé par Matteo Salvini pour briser la coalition?

Ça faisait déjà trois ou quatre mois, avant les élections européennes de mai, que les relations entre Salvini et les 5 étoiles s’étaient considérablement dégradées.  D’ailleurs, Salvini et Luigi Di Maio (leader des 5 étoiles), dans les trois semaines qui ont précédé les élections, ne se parlaient plus au téléphone.  Aux élections, Salvini a fait 34%, les 5 étoiles 17%, c’est-à-dire exactement l’inverse de ce qui s’était passé le 4 mars 2018.  Les 5 étoiles sont devenus le 3e parti d’Italie, alors que la Ligue s’est confirmée comme le leader de la politique italienne.

À la suite des Européennes, deux voies s’ouvraient pour Matteo Salvini : faire pression en tant que force dominante dans la coalition pour pouvoir faire avancer ses réformes qui étaient très précises, mais contraires à tout ce que pensaient les 5 Étoiles ou bien retourner aux urnes.  Son entourage immédiat, dont son plus proche conseiller Giancarlo Giorgetti suggérait de retourner aux urnes immédiatement.  Salvini a préféré temporiser tout au long du mois de juillet et continuer à capitaliser sur sa politique migratoire en continuant d’interdire aux navires humanitaires qui se présentaient l’accès aux ports d’Italie. 

Il voulait deux clarifications : une sur la politique migratoire et l’autre sur le dossier très lourd de l’autonomie. Ainsi qu’un feu vert au chantier du train à grand gabarit Turin-Lyon, la TAV bloqué depuis des années par les 5 Étoiles.  Le président du conseil, Giuseppe Conte, avait abordé le dossier de l’autonomie en janvier, mais reportait toujours la décision à plus tard, ce qui a considérablement irrité Salvini.  A la suite d’une tournée estivale sur les plages d’Italie où il a vu qu’il avait une bonne réponse du public, ce dernier a voulu forcer le ton et passer à vitesse supérieure.  Il l’a dit le 8 août au président Conte dans un entretien particulièrement houleux où il dictait ses volontés, en menaçant de rompre la coalition.  Cet ultimatum a été suivi par le dépôt d’une motion de censure par la Ligue au Sénat, trois jours plus tard.

C’est le moment choisi l’ancien leader du Parti démocrate Matteo Renzi pour partir en guerre en appelant à barrer la route au fascisme.  Il a réussi à obtenir l’adhésion du Parti démocrate à l’idée de faire une coalition avec les 5 Étoiles. Le  Parti démocrate n’était d’abord pas très chaud et qui voulait plutôt aller aux urnes.  Ce barrage qui s’est constitué a donné suffisamment d’assurance à Conte pour se lancer, lors du débat au sénat le 20 août, dans un véritable réquisitoire, d’une brutalité inouïe, contre Matteo Salvini, oubliant que tout ce qu’il reprochait au leader de la Ligue, Conte l’avait contresigné lui-même.

À partir de ce moment-là, Salvini était désemparé devant cette attaque très vive, d’autant plus que les 5 Étoiles et le Parti démocrate ont commencé à élaborer un programme de gouvernement en 26 points, adopté en deux semaines en donnant la confiance à Conte comme leader de la nouvelle coalition.  C’est la première fois en Italie que le même premier ministre dirige d’abord une coalition d’extrême-droite et ensuite une coalition de centre gauche.

Croyez-vous que Salvini préférait battre en retraite pour revenir plus fort?  Maintenant que Salvini n’a plus le contrôle de l’agenda gouvernemental, que pourrait-il faire pour rebondir?

Salvini aurait préféré rester au pouvoir.  Il a été évincé, puisqu’on ne lui a même pas proposé de continuer à être ministre de l’Intérieur. On lui a dit : « on va mettre à ta place une préfète qui connaît bien le dossier et qui a obtenu de bons résultats à Milan au cours des années précédentes».  Il s’est trouvé privé de son portevoix.  Il s’est dit : « l’opposition me va très bien, je vais mener une solide opposition et on se reverra dans six mois puisque la coalition actuelle ne pourra jamais fonctionner». 

Que peut-on dire sur les deux Matteo, Salvini et Renzi, deux leaders charismatiques, qui ont eu des ascensions rapides en politique italienne, mais qui se retrouvent à l’heure actuelle à être exclus des fonctions gouvernementales?

Ce qui est très amusant, c’est que les deux Matteo ont tous deux gagné les élections européennes (en 2014 pour Renzi et en 2019 pour Salvini), mais trois mois plus tard pour Salvini et deux ans plus tard pour Renzi, il se sont retrouvés privés de pouvoir. 

En 2014, Renzi avait fait 30,8% aux Européennes et deux ans plus tard, en décembre 2016, il perdait son référendum constitutionnel.  Salvini, de son côté, a gagné largement les élections européennes en obtenant 9 millions de votes (34,3%).  C’est le leader qui a obtenu le plus de votes en Europe.  Trois mois plus tard, il se retrouve sans pouvoir.

Il y a une analogie entre les deux leaders.  D’abord, ce sont les deux seuls leaders charismatiques dont l’Italie dispose.  Giuseppe Conte n’est pas un leader et il n’est pas charismatique du tout.  Et les autres sont des chefs de partis qui gouvernent bien leur parti, mais qui n’ont pas l’envergure et la présence de Salvini.  Même Luigi Di Maio qui ne manque pas de faire savoir qu’il est présent comme Ministre des Affaires étrangères - il devrait d’ailleurs être davantage à l’étranger, alors qu’il passe le plus clair de son temps en Italie. Son audience reste cantonnée à son parti.  Le leader, c’est celui qui est capable d’être en phase avec le peuple.  Dans ce domaine, Renzi et Salvini sont imbattables.   

Les deux leaders font donc le pari que c’est en étant à l’extérieur du jeu politique officiel qu’ils vont reconnecter avec l’électorat et éventuellement reprendre le pouvoir.

Tout à fait.  Renzi dit qu’il ne veut pas devenir premier ministre, mais il ne faut absolument pas le croire.  Salvini lui dit qu’il veut redevenir premier ministre et il a toutes les armes pour le redevenir, si jamais la coalition actuelle capote.   

La question, c’est : combien temps la coalition durera-t-elle? Avec la réforme du parlement, il va falloir redessiner des collèges électoraux, refaire une loi électorale et on sait qu’en Italie c’est toujours compliqué et cela prend du temps.

Salvini n’est toutefois pas pressé.  Il a 46 ans, il est jeune, il est plein d’allant.  Il mène une campagne absolument phénoménale dans les régions.  Il sera toujours présent et il ne va pas disparaître.

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Vincent Rochette

Québécois vivant avec sa famille à Rome, Vincent Rochette a travaillé comme chef de pupitre et édimestre pour les journaux du plus grand groupe d'information du Québec, Québecor.
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