Édition internationale

Au Cambodge, Sok Limsrorn fait vivre la passion du français

À quelques jours de la rentrée, les couloirs de l’Université royale de Phnom Penh (URPP) sont presque vides. Seuls quelques étudiants en rattrapage s’aventurent dans les amphithéâtres. Dans le silence des bureaux du Département d’études francophones (DEF), Sok Limsrorn poursuit, lui, un travail commencé il y a près de trente ans : transmettre la langue française qui lui a tant appris.

Sok Limsrorn. jpgSok Limsrorn. jpg
Sok Limsrorn à l'URPP Photo: Noé Garde
Écrit par Lepetitjournal Cambodge
Publié le 28 septembre 2026

Un Département au service du Français

Le Département d’études francophones est l’un des six constituants de l’Institut des langues étrangères de l’URPP. Réouvert en 1989, il avait d’abord pour mission de former de futurs fonctionnaires francophones destinés aux ministères cambodgiens.

Au fil des années, ses formations ont évolué. Le département a proposé des cursus liés au tourisme, à la linguistique, à la traduction, à la formation des enseignants et au journalisme. Aujourd’hui, il se concentre principalement sur deux orientations : la traduction et le professorat.

Le département accueille actuellement environ 200 étudiants et en a formé environ 2 500 depuis sa réouverture.

Son objectif est de permettre aux étudiants d’atteindre un niveau situé entre B2 et C1, afin qu’ils puissent notamment enseigner dans les collèges et les lycées du pays. Le département prépare également la relance d’un certificat consacré au tourisme durable.

Sok Limsrorn, une « bête curieuse » passionnée par le français

Pour Sok Limsrorn, le français est d’abord une histoire personnelle. Il l’a découvert dans son village, situé à quelques kilomètres de Kampong Cham, en se liant d’amitié avec un ancien militaire cambodgien ayant servi dans l’armée française.

« Quand j’étais chez lui, je voyais des messages écrits en français un petit peu partout sur les murs. Et à chaque fois, je lui demandais ce que ça voulait dire. »

Cette curiosité s’est renforcée au lycée. Il détournait alors l’argent que son père lui avait donné pour suivre des cours d’anglais afin de financer des cours de français.

Après son baccalauréat, en 1997, il quitta son village pour rejoindre Phnom Penh afin de poursuivre ses études. Admis à la fois à la faculté de mathématiques et au Département d’études francophones, il choisit finalement le français. À ses yeux, cette langue offrait alors davantage d’opportunités professionnelles et ouvrait l’accès à un univers intellectuel plus large. « Si je continuais les mathématiques, je devais retourner en province pour enseigner. Là-bas, on ne pouvait pas vivre correctement », raconte-t-il.

Après avoir été traducteur, interprète et enseignant au DEF, il partit pour l’université de Caen, où il a obtenu, en 2014, un doctorat en traductologie, sa thèse portant sur la traduction des expressions idiomatiques du français vers le khmer.

Il accéda, en 2017, au poste de directeur adjoint du Département d’études francophones. Un succès qu’il explique par sa rigueur plutôt que par ses prédispositions : « J’apprends pas très vite. Travail et persévérance, c’est ma philosophie à moi. » Il se définit ainsi comme une « bête curieuse », toujours à la recherche de nouvelles connaissances.

« Le français n’est pas une langue mercantile, c’est une langue des savants »

Cette conception de l’apprentissage dépasse la seule acquisition d’une compétence professionnelle. Pour lui, le français a été une « porte vers des connaissances qu’on ne peut pas trouver dans les programmes d’études ici au Cambodge ». À travers la découverte de la littérature, des sciences, de la philosophie et des droits humains, il a appris à regarder le français non pas comme une opportunité financière, mais comme une ressource humaine essentielle à un développement durable.

« Il n’y a pas seulement l’argent qui est important dans la vie. » Il cite alors Molière ou encore Victor Hugo comme illustrations de la richesse culturelle que le français lui a apportée.

Si l’anglais est souvent perçu comme plus directement utile dans le monde professionnel et que le chinois répond à l’importance croissante des échanges économiques, le français conserve, selon lui, une place particulière grâce à son histoire, à sa culture et à son rôle dans l’enseignement et la coopération.

La coopération Cambodge-France et l’avenir du français

L’avenir du français au Cambodge dépend aussi de la vitalité de la coopération universitaire et culturelle. Sok Limsrorn observe que les relations entre les institutions françaises et cambodgiennes ont toujours été solides.

Avant 2005, certains enseignants étaient directement rémunérés par l’ambassade de France. Aujourd’hui, la coopération repose encore sur des projets ambitieux. Le Département d’études francophones a, par exemple, bénéficié du financement d’une nouvelle bibliothèque et d’une salle informatique.

Sok Limsrorn souligne par ailleurs l’implication française dans plusieurs secteurs, notamment la gestion de l’eau, les hôpitaux, l’énergie et le développement durable.

« La France a beaucoup fait, mais très peu communiqué », estime-t-il.

Il insiste sur la nécessité de ne pas limiter le développement du Cambodge aux infrastructures et aux investissements. Selon lui, la formation des ressources humaines est tout aussi essentielle. Sans enseignants, sans traducteurs et sans étudiants, les relations entre les deux pays ne peuvent pas s’inscrire durablement. Il conclut alors que « la France et le français ont une vision de développement plus durable que d’autres pays ».

Transmettre le français aux jeunes générations

Sok Limsrorn constate que de nombreux jeunes Cambodgiens considèrent l’apprentissage d’une langue comme une utilité économique. Il estime donc que les générations plus âgées ont la responsabilité de transmettre une autre vision. Il raconte avoir lui-même dû convaincre ses enfants de s’intéresser au français.

« Il faut que nous, les Aînés, passions le message », explique-t-il.

Pour lui, le français ne doit pas être présenté uniquement comme un outil destiné à trouver un emploi. Apprendre une langue, estime-t-il, c’est élargir son horizon et découvrir une autre manière de comprendre le monde.

C’est cette conviction que Sok Limsrorn continue de transmettre avec la même curiosité et la même persévérance que lorsqu’il a découvert ses premiers mots de français à Kampong Cham.

Noé Garde


Le Cambodge accueille cette année le 26e Sommet de la Francophonie. Le Cambodge est-il pour autant un pays francophone ? La question reste posée et mérite un long développement.

Au Petit Journal, nous sommes allés à la rencontre de ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie au quotidien. Ils sont issus de tous les milieux et leur histoire est, à chaque fois, singulière. Qu’ils exercent dans l’enseignement, les sciences, les arts ou au sein du gouvernement, leurs profils sont multiples, mais toujours passionnants.

Retrouvez les témoignages déjà publiés de en suivant ce lien :

Ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie

 

Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.

Flash infos