KY Soklim, figure clé du Cambodge, défend la Francophonie en insistant sur l'importance des compétences pratiques. Selon lui, le français ouvre des portes, mais ce sont les spécialisations qui orientent une carrière.


« Le français m’a ouvert des portes, mais ce sont les compétences qui m’ont donné une direction »
Figure incontournable du paysage médiatique cambodgien, KY Soklim est aussi l’un des défenseurs les plus engagés de la Francophonie dans son pays. Journaliste, entrepreneur, analyste économique et formateur, il plaide pour une approche pragmatique de l’enseignement du français, centrée sur l’acquisition de savoir-faire concrets. Entretien.
Une immersion précoce dans la langue française
C’est dans les années 1990, à la sortie de l’ère des Khmers rouges, que KY Soklim entame son parcours universitaire en littérature française à l’Université royale de Phnom Penh. À l’époque, parler français demeure un marqueur social fort: « Dans les années 50-60, le français donnait une certaine image dans la société cambodgienne. C’était une langue associée à l’élite, à la modernité. Mon père et ma mère m’ont encouragé à l’apprendre, car c’était perçu comme une voie d’ascension sociale. »
Très vite, la langue devient pour lui bien plus qu’un outil de distinction. Elle devient un point d’ancrage identitaire, un environnement à part entière dans lequel il choisit de s’immerger complètement: « À la maison, j’écoutais RFI, je regardais TV5. J’avais l’impression de vivre en France. J’ai recréé un univers francophone autour de moi, parce que c’était un monde qui m’attirait et m’ouvrait des horizons. »
« Le français ne suffit pas : il faut des compétences »
L’une des convictions les plus fortes de KY Soklim, c’est que l’apprentissage du français ne peut se concevoir sans objectifs professionnels clairs : « On se trompe si on croit que la langue suffit. Il faut former aux spécialités : journalisme, économie, artisanat, écriture… La langue, c’est un outil, pas une finalité. »
C’est cette logique qui a guidé toute sa trajectoire. Grâce à ses études, il acquiert des compétences techniques solides : journalisme d’abord, puis économie, en suivant un cursus de français des affaires à la Chambre de commerce de Paris. Ces savoirs orientent toute sa carrière : « Si je n’avais appris que la langue, je l’aurais peut-être abandonnée. Ce sont les spécialisations qui m’ont permis de rester engagé. Le français m’a donné accès à des savoirs universels. »
Il déplore que les institutions culturelles francophones aient progressivement abandonné les ateliers pratiques qui, autrefois, donnaient du sens à l’apprentissage: « Il y a 20 ou 30 ans, on avait des ateliers de photographie, de journalisme, de poésie… Puis on a tout arrêté. On a gardé les événements culturels, mais sans transmettre de compétences concrètes. Résultat : on perd les apprenants. »
Relancer la Francophonie par l'économie… et l'innovation
Pour KY Soklim, la Francophonie doit aujourd’hui relever un défi : sortir d’une approche purement culturelle pour intégrer davantage la dimension économique, en particulier celle de l’économie culturelle: « On parle beaucoup de culture dans les sommets de la Francophonie, mais très peu d’économie culturelle. Pourtant, c’est un levier énorme, notamment pour le tourisme, l’artisanat, la valorisation du patrimoine. »
Il cite à ce titre son propre travail sur les sites historiques cambodgiens, les sculptures, les savoir-faire traditionnels, et surtout les nombreux entrepreneurs francophones innovants qu’il observe au Cambodge: « Il y a un cliché selon lequel les francophones seraient peu créatifs ou peu tournés vers les affaires. C’est faux. Au Cambodge, on a des gens incroyablement inventifs, comme Van de GamFactory, ou d'autres qui ont lancé des centaines de produits locaux. »
Dans la perspective du Sommet de la Francophonie de 2026, KY Soklim souhaite organiser une série d’événements pour mettre en lumière ces figures souvent invisibles, et montrer que le français peut aussi rimer avec innovation, entrepreneuriat et croissance.
« Il faut prouver que les ressources humaines francophones contribuent à l’économie du pays. Et ça, on ne le voit pas assez dans les discours officiels. »
Observer, réfléchir, transmettre
Au-delà des langues et des compétences, KY Soklim insiste sur un autre aspect fondamental du journalisme : l’observation. Il évoque avec émotion ses années de formation, où l’on lui enseignait à regarder, à décrypter les comportements, à sentir les atmosphères: « J’ai eu des cours d’observation pendant deux ans. Ça m’a transformé. Observer, c’est comprendre. Sans ça, il n’y a pas d’information. C’est une compétence de base, qu’on devrait réintégrer dans toutes les formations de journalistes. »
Pour lui, la réflexion et l’analyse sont au cœur de ce que peut apporter la langue française :
« Le français m’a appris à réfléchir. C’est une langue qui structure la pensée. Elle donne une rigueur, une logique, une curiosité intellectuelle. »
Une vision pour l’avenir
Loin d’être nostalgique, KY Soklim se veut résolument optimiste quant à l’avenir de la Francophonie au Cambodge. Il reconnaît un recul certain au cours des dernières années, mais perçoit aussi un renouveau, porté par les jeunes générations, les initiatives locales, et les grands événements à venir.
« On voit un retour de la lumière, comme je dis souvent. Avec le sommet de 2026, il y a une nouvelle énergie. Mais il faut aller plus loin : associer langue et spécialité, culture et économie, identité et innovation. »
Le Cambodge accueille cette année le 26e Sommet de la Francophonie. Le Cambodge est-il pour autant un pays francophone ? La question reste posée et mérite un long développement.
Au Petit Journal, nous sommes allés à la rencontre de ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie au quotidien. Ils sont issus de tous les milieux et leur histoire est, à chaque fois, singulière. Qu’ils exercent dans l’enseignement, les sciences, les arts ou au sein du gouvernement, leurs profils sont multiples, mais toujours passionnants.
Retrouvez les témoignages déjà publiés de en suivant ce lien : Ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie
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