Il y a ceux qui parlent du vin avec le langage des arômes et des millésimes. Et il y a ceux qui en parlent avec le cœur. Maria Schittulli, conseillère juridique, ambassadrice des vins de Chablis en Pologne depuis plus de 20 ans, et seule Polonaise membre de la Confrérie des Piliers Chablisiens, appartient à cette seconde catégorie. Pour elle, Chablis n'est pas seulement une appellation ou une étiquette prestigieuse du nord de la Bourgogne, c'est un paysage. C'est le silence des coteaux calcaires et la lumière qui se reflète sur les sols crayeux. C'est avant tout une alchimie entre des cultures, des langues et des sensibilités. Car selon elle, le vin n'existe pas en soi : il est le produit de rencontres et du travail de l’Homme. Entretien à l’occasion du Gala Chablis qui se tiendra le 13 juin 2026, à Gdańsk au Théâtre Shakespeare.


💡Le Gala Chablis est un événement exceptionnel dont les précédentes éditions polonaises remontent à 10 et 19 ans. Sous la présidence de Czesław Lang, célèbre cycliste et organisateur du Tour de Pologne, cette soirée met à l'honneur l'un des vins les plus célèbres au monde.
Lepetitjournal Varsovie Aldona Długokięcka-Kałuża : Maria, vous êtes la seule Polonaise dans les rangs de la Confrérie des Piliers Chablisiens. Vous souvenez-vous du moment où le Chablis a cessé d'être un vin pour devenir une vocation ?
Maria Schittulli : Le déclic a eu lieu en 2007, lors du tout premier Gala Chablis en Pologne. En présentant ce terroir au public polonais, j'ai réalisé que ma mission dépassait la simple dégustation. Pour moi, le Chablis est un trait d'union entre les cultures et les pays qui m'habitent. Chaque rencontre me le confirme : un vin n'existe jamais seul, il prend tout son sens dans le partage.
Quand vous portez la tenue de la Confrérie, vous représentez non seulement la région de Chablis, mais aussi la Pologne. Le vin peut-il être un outil diplomatique aussi efficace que des discours officiels ?
Maria Schittulli : Au quotidien, je porte la robe de conseillère juridique, je manipule des faits, des arguments, des preuves. Quand je mets la tenue de la Confrérie, je revêts ma seconde peau.
J’ai appris qu’un verre de Chablis possède une éloquence plus subtile que la plus brillante des plaidoiries : il ne cherche pas à convaincre, il abolit les distances pour mieux unir. C’est cette philosophie du lien qui résonne en moi.
On présente souvent le Chablis comme la « Rolls-Royce » des vins blancs français. Ce prestige tient-il uniquement à son nom, ou à cette pureté et cette tension si singulières du Chardonnay ?
Maria Schittulli : Le prestige du Chablis n'est pas un artifice marketing, c'est la consécration d'une excellence séculaire. Si l'appellation a été officiellement reconnue en 1938, on trouve ses racines au IXe siècle : les moines de l'abbaye de Pontigny y plantaient des vignes. Dès le Moyen-Âge, il s'exporte vers Paris et l'Angleterre, s'imposant au XIXe siècle comme l'une des références majeures en Europe.
Cette renommée est le fruit d'une alchimie entre un terroir unique, la précision du Chardonnay et, surtout, le savoir-faire de l'homme dans le processus de vinification.
Quelle est, selon vous, la force majeure du Chablis : sa minéralité, sa géologie, son climat ou l'âme de ses vignerons ?
Maria Schittulli : Sa force réside précisément dans l’harmonie de tous ces éléments. Tout commence par la géologie : ce fameux sol kimméridgien, parsemé de fossiles marins et de petits coquillages millénaires, qui confère au vin sa structure et cette signature minérale unique. Le climat frais de la Bourgogne septentrionale lui apporte, quant à lui, sa tension et son éclat. Enfin, il y a la main de l'homme : la détermination des producteurs qui, depuis des générations, protègent ce style pour que le Chablis reste éternellement fidèle à lui-même.
Le public polonais est-il déjà mûr pour ces subtilités ? Et comment la perception des Premiers et Grands Crus varie-t-elle entre la France et la Pologne ?
Maria Schittulli : En France, le vin est un héritage culturel, une évidence. En Pologne, c'est une démarche volontaire, un choix conscient et passionné. Pour un connaisseur français, la hiérarchie entre Premier et Grand Cru coule de source, elle est dictée par la classification. En Pologne, le Grand Cru s'impose comme un symbole de prestige, tandis que le Premier Cru gagne le cœur des amateurs pour sa finesse et son équilibre entre excellence et accessibilité.
Les Polonais abordent le vin avec une dimension émotionnelle que je trouve absolument magnifique.
Vous avez orchestré les Galas Chablis de 2007 et 2016 à Varsovie. Quel était, à l'époque, votre plus grand défi ?
Maria Schittulli : En 2007, tout était à construire, le Chablis n'était pas encore une évidence sur la table des Polonais. Le défi majeur était l'éducation du marché. J'ai eu la chance de pouvoir créer un pont improbable avec l'univers automobile : avec des passionnés d’automobile, nous avons lancé une série limitée Mercedes-Benz Classe E « Chablis ». Cette alliance entre l’excellence mécanique et la qualité du vin a créé une effervescence unique. En 2016, avec le soutien du Magazyn Wino, l'enjeu avait évolué, mais le défi de fond reste le même : transformer les mentalités. C’est une œuvre de patience qui demande autant de temps que de conviction.
Le Gala du 13 juin 2026 à Gdańsk s'annonce hautement symbolique : le Centre-Est de la France vient à la rencontre du Nord de la Pologne. En quoi cette édition marquera-t-elle un tournant ?
Maria Schittulli : Cette édition sera plus mature. Nous avons dépassé le stade de l'initiation à l'AOC Chablis pour entrer dans celui de l'exploration de ses nuances et de son élégance. Ce gala sera une célébration grandiose de l’art de vivre à la française. Pour l'occasion, nous collaborons avec la maison BanGlob et le chef Wojciech Dembowski, qui a imaginé un menu magistral entre « terre et mer », en résonance directe avec l’identité de nos deux régions. Enfin, nous avons la chance d'avoir Czesław Lang pour président d’honneur : une figure qui, par le sport, incarne mieux que personne ce pont fraternel entre nos deux nations. (l’actuel directeur du Tour de Pologne a participé à trois reprises au Tour de France).
💡Maria Schittulli : tout ce que vous devez savoir sur le Chablis en une gorgée
- Un mot pour Chablis ? Minéralité.
- Petit Chablis ou Grand Cru ? Petit pour commencer, Grand Cru pour le final.
- Avec un Chablis, plutôt des huîtres ou du sandre de la Baltique ? Aujourd'hui, par patriotisme : le sandre.
- Si le Chablis était une musique ? Le moment juste avant le premier accord. Je choisis Chopin.
- Le trait le plus sous-estimé du Chablis ? La patience.
- Élégance ou caractère ? Le caractère dans une version élégante.
- Une phrase pour un sceptique ? Si vous pensez que le Chablis n'est pas pour vous... c'est probablement que vous n'avez pas encore rencontré celui qui vous correspond.
- Qu'est-ce qui est le plus difficile : être membre de la Confrérie ou organiser un Gala ? Être membre est un honneur. Organiser un Gala, c'est de l'art, de la passion et un brin de folie.
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