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Crises, guerres : quand vivre à l’étranger se transforme en stress 

Quand une crise éclate dans le pays où l’on vit, le téléphone se met soudain à vibrer davantage. Messages inquiets, analyses improvisées, silences gênés ou questions insistantes sur un éventuel retour : les proches restés en France réagissent chacun à leur manière. Certains dramatisent ce qu’ils voient défiler sur leurs écrans, d’autres préfèrent faire comme si de rien n’était. Et puis il y a ceux qui vous transforment malgré vous en correspondant permanent de l’actualité locale. Au fil des conversations, l’expatrié doit composer avec ces regards extérieurs tout en gérant sa propre réalité. Jade-Marie Levrel, praticienne à Varsovie, qui accompagne depuis plus de 8 ans les personnes souffrant de stress post-traumatique, ou de problèmes d'anxiété, nous livre des clés pour savoir comment répondre sans s’épuiser ? Jusqu’où rassurer, expliquer ou poser des limites ? Derrière ces échanges ordinaires se joue souvent un fragile équilibre émotionnel. 

Quand vivre à l’étranger se transforme en stress Quand vivre à l’étranger se transforme en stress 

 

 

Lepetitjournal.com Varsovie : Que l’on vive en France ou à l’étranger, les conflits géopolitiques actuels, comme la guerre en Ukraine ou les tensions violentes au Moyen-Orient, ont des répercussions bien au-delà du champ politique. Ils peuvent amener à remettre en question une histoire familiale, des choix de vie, des opinions, ou des appartenances identitaires. Comment se protéger psychologiquement face à des prises de parole très tranchées sur l’actualité, lorsque celles-ci sont exprimées sans considération pour l’histoire personnelle, les expériences ou les vulnérabilités de la personne qui les reçoit ?

Jade-Marie Levrel : C’est une question qui me tient particulièrement à cœur. Nous vivons dans un monde où l’opinion s’exprime vite, fort, et souvent sans mesure. Les réseaux sociaux, les conversations à table, les messages dans les groupes familiaux, tout peut devenir un terrain de collision entre des réalités très différentes.
La première protection, c’est de savoir faire la distinction entre ce qui nous appartient et ce qui appartient à l’autre.

Une opinion tranchée sur un conflit, un pays, une communauté, c’est le regard de celui qui parle, pas une vérité universelle. Vous n’êtes pas obligé de l’absorber comme si elle vous était destinée.
La deuxième, c’est d’apprendre à poser des limites sans se justifier. « Je préfère ne pas aborder ce sujet » est une phrase complète. On n’a pas à expliquer pourquoi certains mots font mal.
La troisième, et c’est peut-être la plus difficile, c’est d’accepter que certaines personnes ne pourront pas comprendre ce que vous portez. Pas par malveillance, mais par manque d’expérience ou de recul. Cette acceptation-là protège énormément. Et quand la blessure est déjà là, quand les mots ont atteint quelque chose de profond, c’est souvent le signe qu’ils ont touché une zone sensible. C'est notamment dans cette situation qu'un accompagnement peut être envisagé.



Jade-Marie, pouvez-vous nous présenter le dispositif que vous avez créé « Servir ceux qui servent ? »

« Servir ceux qui servent » est né d'un constat que j'ai fait très tôt : les militaires et les forces de sécurité ont leurs propres structures de santé et de soutien psychologique.

 

En dépit de l'offre de qualité des services de ces institutions, le problème n'est pas l'accès aux soins, c'est la confiance. Jade-Marie Levrel

 

Beaucoup craignent que consulter laisse une trace dans leur dossier, freine leur avancement ou que leur chef l'apprenne. Cette peur est compréhensible mais elle repose souvent sur des idées fausses. La confidentialité est stricte et d'ailleurs leurs supérieurs encouragent eux-mêmes leurs équipes à consulter. Mais cette réticence existe et, ne pas vouloir consulter, ne fera qu'accroître le traumatisme.

Au regard de l'engagement des militaires et des forces de sécurité intérieure, j'ai décidé de mettre en place ce dispositif. Je propose un accès tarifaire particulier et des offres de rendez-vous sur des plages horaires atypiques (soirées, par exemple). « Servir ceux qui servent » est le témoignage de ma reconnaissance envers ceux qui nous protègent.

Fille de militaire et épouse de policier, je connais les codes de ces institutions civiles et militaires, la culture du secret et de la discrétion, la difficulté à accepter que le traumatisme n'est pas une faiblesse mais aussi ce langage parfois brut qui pourrait heurter un professionnel non averti et peu habitué au jargon militaire ou policier ! Chez moi, ils n'ont pas à traduire, ni à s'autocensurer, je sais « décoder ». C'est précisément cette combinaison d'une approche thérapeutique hors de l'institution et la connaissance de leurs environnements de travail qui crée la confiance.

 

Votre dispositif « Servir ceux qui servent », qui s’adresse spécifiquement aux militaires, forces de l’ordre, soignants et dirigeants confrontés à des missions sensibles ou à un stress prolongé, mais peut-il également s'appliquer à tous, en dehors des métiers cités ?

Vivre à l'étranger, c'est accepter une forme d'instabilité permanente et pour les expatriés en Europe centrale et orientale et depuis peu au Moyen-Orient, cette réalité est devenue un constat depuis le début de la guerre en Ukraine et en Iran.

Ce que je vais évoquer ne concerne pas la situation des hommes et des femmes qui sont en « célibat géographique » dans ces zones de conflits. Ce type d'expatriation mériterait un développement à lui seul. Ici, il s'agit des familles en expatriation.

Le téléphone qui sonne, les nouvelles qui s'enchaînent, les réseaux sociaux, les proches en France qui s'inquiètent ou au contraire minimisent ; tout cela crée un état de vigilance constant qui épuise. Ce que j'observe, le plus souvent, chez mes patients, c'est que ce stress va être ressenti par des troubles physiques (sommeil perturbé, troubles alimentaires, anxiété...) avant même que la personne prenne conscience que ces troubles ne sont que la conséquence d'un stress qui s'installe peu à peu.

On continue à fonctionner, à travailler, à sourire mais quelque chose se tend. L'incertitude, ce sentiment que tout peut basculer, active des mécanismes très anciens de survie. Mon travail consiste d'abord à aider la personne à nommer ce qu'elle ressent puis à lui donner des outils concrets pour ne pas se laisser submerger, tout en restant lucide sur sa situation. Ni dans le déni, ni dans la panique.
 

Et quand on ne veut pas ouvrir la boîte de Pandore, est-il possible de traiter un traumatisme ancien sans passer des années en analyse, grâce aux neurosciences ?  Si on a déjà essayé des thérapies classiques sans succès, en quoi l'approche par la reconsolidation est-elle différente ? 

C'est l'une des craintes les plus fréquentes et je la comprends parfaitement. Beaucoup de personnes résistent à l'idée de consulter parce qu'elles ont peur de ce qu'elles pourraient trouver en grattant.

 

Peur de s'effondrer, peur de ne plus pouvoir refermer ce qu'on aurait ouvert. Ce que je peux leur dire, c'est que mon approche ne consiste pas à tout mettre à plat, à tout revivre dans les moindres détails. Nous ne fouillons pas mais nous ciblons. Jade-Marie Levrel

Grâce aux avancées en neurosciences et notamment la plasticité du cerveau, il est possible d'agir directement sur la charge émotionnelle d'un souvenir sans avoir à en faire le tour complet. La boîte de Pandore, dans mon cabinet, on ne l'ouvre pas en grand, on travaille avec précision sur ce qui déborde. Et les résultats sont là : des résultats significatifs dans environ 70% des cas, en quelques séances seulement.

La thérapie proposée c'est un échange avec le patient, j'avance à son rythme, et au fur et à mesure, ensemble nous convenons s'il faut poursuivre ce travail de gestion du stress traumatique. C'est le patient qui décide, pas moi !

 

Peut-on vous consulter des années après avoir enfoui ou refoulé un traumatisme ?

Oui et c'est même la situation la plus courante. Le traumatisme enfoui ne disparaît pas, il se tait, parfois pendant des années, parfois des décennies. J'ai accompagné des personnes qui venaient consulter pour un événement survenu 40, voire 50 ans auparavant. L'expatriation, en particulier, a cette particularité de faire remonter ce qui dormait : les repères habituels s'effacent, les mécanismes de défense s'affaiblissent et ce qu'on avait soigneusement mis de côté refait surface. Il n'y a pas de délai de prescription pour aller mieux. La seule condition, c'est de décider de franchir le pas. La peur est légitime mais je suis là pour rassurer.

 

Il n'y a pas de délai de prescription pour aller mieux. Jade-Marie Levrel

 

 

Est-ce que le traitement va effacer mes souvenirs, ou seulement la douleur qui y est associée ? 

Comprendre ne suffit pas toujours à guérir et c'est précisément ce que vivent beaucoup de personnes qui ont déjà fait des années de suivi. Elles ont parlé, analysé, mis des mots sur ce qu'elles ont traversé.

Et pourtant, la douleur est toujours là. Les thérapies classiques travaillent principalement par la parole et la réflexion, elles n'atteignent pas toujours l'endroit où le traumatisme est réellement stocké : la mémoire émotionnelle.

L'approche par la reconsolidation mémorielle agit différemment. Le souvenir douloureux est réactivé dans un cadre sécurisé, puis « réécrit » émotionnellement au niveau neurologique. Ce n'est pas une thérapie de plus, c'est une intervention ciblée, qui va là où les autres n'ont pas pu aller. Et cela, même pour des blessures très anciennes.

 

Concrètement, comment gérer les relations avec les proches restés dans l’Hexagone quand on vit proche ou dans une zone de conflit ? Comment se comporter, se protéger, sans forcément s’isoler ?  

Les proches restés en France réagissent chacun à leur manière et aucune de ces réactions n'est vraiment fausse mais toutes peuvent épuiser.

Ceux qui dramatisent vous imposent leur anxiété. Ceux qui minimisent vous laissent seul avec la vôtre. Et ceux qui vous transforment en correspondant de guerre vous privent du droit de vivre simplement votre quotidien.

Mon conseil est de poser des limites claires et bienveillantes. Vous n'êtes pas obligé de commenter chaque actualité, de rassurer en permanence, ni de porter l'inquiétude des autres en plus de la vôtre.

 

J'ajouterai également qu'il faut distinguer ce qui vous appartient de ce qui appartient à l'autre. Leur peur, c'est leur peur et vous n'avez pas à la gérer. Enfin, restez ancré dans votre réalité quotidienne. Jade-Marie Levrel

En fait, pour éviter d'être sous la pression de ceux qui sont loin, malgré la bienveillance qui peut les animer, c'est à vous de convenir des informations à leur délivrer y compris des informations où intentionnellement vous minorerez les risques. Par exemple, en réponse à un familier qui dirait : « j'ai vu les infos, il y a plein de bombardements et on dit qu'il y a des morts ! Qu'est-ce qu'il en est pour toi ? » ; on peut lui répondre : « Oui il y a eu des bombardements mais les alertes nous ont permis de nous mettre à l'abri. J'ai entendu qu'on parlait de victimes mais je n'en ai pas vu dans notre quartier ». Ainsi votre interlocuteur saura que vous êtes à l'abri quand les alertes sonnent. Et toutes les fois où les médias indiqueront de nouveaux bombardements, l'angoisse de la famille sera tempérée par le fait de vous savoir dans les abris...

Ce que vous vivez sur le terrain est souvent très différent de ce que les médias montrent. Faites confiance à votre propre expérience.

 

💡Jade-Marie Levrel - Praticienne spécialisée dans la prise en charge du stress post-traumatique 

- Formée en France et au Canada par des professionnels reconnus dans le domaine des psychotraumatismes, elle exerce aujourd’hui une approche rigoureuse, fondée sur les neurosciences de la mémoire émotionnelle et sur des protocoles validés scientifiquement.

- Cette méthode s’adresse aux personnes confrontées à un événement traumatique ou à un stress prolongé, qu’il soit d’origine personnelle, professionnelle ou liée à l’exercice de missions sensibles.

- Chaque prise en charge repose sur une compréhension fine des processus neuro-émotionnels et sur un cadre thérapeutique sécurisant, favorisant le retour au calme du système nerveux et la restauration de la sécurité intérieure.


Site : Jade-Marie LEVREL, votre thérapeute
Tél. portable : +33 749 889 937 (via WhatsApp, de préférence)

 

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