

La campagne des élections européennes a donné lieu à une avalanche de déclarations et de publications sur les bonnes raisons pour abandonner l'euro et revenir aux monnaies nationales. En France, la principale raison est un cours de l'euro qui pénaliserait nos exportations selon un sondage publié dans le Journal du Dimanche du 18 mai. Ce discours partagé par Arnaud Montebourg, Jean-Luc Mélenchon et Marine le Pen reprend une vieille tradition française qui a incité la France à dévaluer de 80% la monnaie par rapport au dollar entre 1919 et 1930. Les performances du commerce extérieur italien avec 85 milliards rendent ce discours moins crédible et la forte dépendance des importations énergétiques n'incite pas trop à proposer des dévaluations pénalisantes.
L'Euro n'est pas à l'origine de l'endettement italien
L'euroscepticisme italien se fonde davantage sur la politique d'austérité imposée au pays par son endettement, donc le service de sa dette et les contraintes budgétaires qui en résultent. L'analyse historique montre que c'est en 1995 que l'Italie avait atteint un premier sommet de 121% d'endettement par rapport au PIB. Elle était redescendue ensuite en dessous de 105% dans la période 2003 ? 2005 pour retrouver un niveau supérieur à 120% en 2011 ce qui avait justifié l'arrivée de Mario Monti.
Le graphique illustre parfaitement que l'euro n'est pas la cause de l'endettement italien ; on peut même affirmer avec certitude qu'en l'absence d'euro, les taux d'intérêt auraient été plus élevés. En juin 1992, le gouvernement Amato avait mis en place un plan de rigueur qui comportait un taux d'escompte de 13%. Les 4 et 5 septembre de la même année, avant le sommet germano-italien du 12 qui décida de la sortie de la lire du SME (Système Monétaire Européen), le taux à court terme sur la lire était monté à 30%. Voilà la réalité que certains décrivent aujourd'hui comme une époque faste !
30% de la dette italienne est aux mains de résidents étrangers
On trouve actuellement en Italie, mais aussi parfois en France, des plaidoyers pour un défaut du pays, c'est-à-dire qui estiment que la solution passe par une non reconnaissance des dettes de l'État. En Italie, 30% de la dette est détenue par des résidents étrangers ; en France ce taux dépasse les 60%. Le premier effet de la non reconnaissance des dettes publiques serait de ruiner des épargnants, de faire disparaître des caisses de retraite et de mettre en grand danger des banques qui, en Italie, détiennent près de 700 milliards d'euros, montant porté à près de 1.100 milliards si on ajoute les compagnies d'assurances.
La non reconnaissance des dettes vis-à-vis de l'étranger ferait de nos pays des états voyous qui ne pourraient plus obtenir un centime de prêt d'une banque étrangère ou d'une institution internationale. L'exemple donné de l'Argentine n'est pas à retenir car le pays vient seulement d'obtenir en mai 2014, l'apurement par le Club de Paris des contentieux nés à cette époque. Elle a par ailleurs ruiné une partie de ses citoyens.
Un scenario fiction
Le plus étonnant dans les écrits des tenants du retour aux monnaies nationales, réside dans la procédure de passage exposée dans les travaux de Jacques Sapir, dans le programme du Front National, dans l'ouvrage « Casser l'?uro » (Dedieu, Masse-Stamberger, Mathieu, & Raim, 2014). chez Claudio Borghi Aquilini, Alberto Bagnai en Italie ou chez João Ferreira do Amaral au Portugal. La première condition c'est le plus grand secret. Le retour aux monnaies nationales obtenu à l'issue d'une lutte politique acharnée devrait prendre tout le monde par surprise : "pour ne pas affoler les marchés un mois avant l'annonce officielle, fixée un vendredi soir à 22 heures (17 heures à Wall Street), quand s'endorment pour le week-end les investisseurs européens et américains, ces enfants terribles des temps modernes" [p 198 de Casser l'?uro].
Pour les quatre « casseurs » les billets de chaque pays devraient être tamponnés avec une marque distincte, les billets marqués en Italie auraient vocation à être dévalués de 30% ou plus avant transformation en euro-lires, en France de 20% avant transformation en euro-francs et en Allemagne les billets auraient vocation à être réévalués de 15 à 20% pour une transformation en euro-marks. Dans le programme du Front National c'est en l'espace de 48 heures que 25 millions de Français devraient se rendre dans les guichets de la Banque de France pour faire poinçonner billets et pièces.
On pense à la crise existentielle des habitants de Strasbourg dont certains manquant d'esprit civique seraient tentés de faire tamponner leurs billets en Allemagne plutôt qu'en France en empochant une plus-value de l'ordre de 50%. Mais tout est prévu. Pour la Lega les banques seront fermées pendant une période transitoire, de même chez "les casseurs", dans le programme du FN on ferme aussi la frontière, il faudra bloquer non seulement les routes, les voies ferrées et les aéroports mais aussi surveiller les sentiers de campagne, les plaines, les collines et les forêts.
Bien entendu les créanciers étrangers ne trouveront rien à redire à ces manipulations. On leur devra toujours un million de tonnes de blé, on se limitera à leur annoncer qu'en vertu de notre souveraineté retrouvée, la tonne pèse désormais 750 kilos !
De toute cette économie politique, on retiendra la conclusion que le retour aux monnaies nationales ne peut se faire que par le cours forcé et l'explosion du marché noir conduisant à une sérieuse limitation des libertés publiques.
Jacques Fayette, Professeur honoraire de l'Université Lyon 3 pour LePetitJournal.com de Milan ? mardi 3 juin 2014
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