Mercredi 23 septembre 2020

MAFIA - Gaetano Saffioti, entrepreneur sous escorte…

Par Lepetitjournal Milan | Publié le 21/09/2016 à 23:00 | Mis à jour le 22/09/2016 à 08:03
gaetano saffioti

Cet été, certain d'entre vous ont atterri sur la piste n°1 de Charles de Gaulle, pris le TGV ou bien emprunté l'autoroute A3 du Sud de l'Italie. Leur point commun? Un homme. Gaetano Saffioti. Un entrepreneur dans la construction qui -à 54 ans- vit sous escorte policière depuis 14 ans. Raison ? Il a osé dénoncer la 'Ndrangheta, mafia d'origine calabraise, et son emprise sur les marchés locaux. À la question si c'était à refaire, aucune hésitation il serait prêt à le refaire mille fois. Rencontre.

 Gaetano Saffioti

En 2002, Gaetano Saffioti signe un contrat de sous-traitance avec un groupe de construction italien pour effectuer des travaux sur l'autoroute A3, un projet datant des années 60, dont les travaux ne sont toujours pas achevés. Aujourd'hui, environ 10 milliards d'euros ont été dépensés, et les travaux qui avanceraient à raison de 7 kilomètres par an en moyenne. Le gouvernement italien, lui, est incapable de contrôler l'emprise de la mafia locale et le racket qu'elle fait subir. C'est dans ce contexte que Gaetano reçoit de fortes intimidations de parrains locaux qui lui réclament l'argent du racket jusqu'au jour où il décide d'enregistrer les conversations avec les mafieux et de les livrer au juge d'instruction. Ses informations mèneront à l'arrestation de 48 personnes.

lepetitjournal.com : 48 personnes arrêtées, toutes condamnées en première instance, est-ce que certaines d'entre elles sont libres aujourd'hui ?

Gaetano Saffioti : Elles ont toutes été condamnées par pourvoi en cassation et elles sont toutes libres grâce aux réductions de peine accordées par l'Etat.

Savez-vous ce quelles font, où elles habitent ?

Elles continuent à faire des actions criminelles. Certaines de ces personnes sont même retournées en prison pour d'autres crimes.

Après les arrestations, c'est le vide autour de lui. Les ouvriers ne se présentent plus sur les chantiers, les banques ne le suivent plus et les amis commencent à prendre leur distance. Le poids des menaces se fait lourd. D'abord à Carrare en Toscane, on lui brûle huit camions. Gaetano Saffioti s'obstine, malgré tout, à maintenir une partie de son activité en Calabre où les marchés publics lui sont, de facto, interdits. Il y vit blindé derrière des murs surmontés de fil barbelés, de caméras de surveillance et accompagné d'une escorte policière 24 heures sur 24.

Vous avez refusé l'argent de l'Etat, pouvez-vous nous en expliquer la raison ?

Je ne veux pas vivre d'assistanat, je ne suis pas un collaborateur qui a fait des déclarations en échange de bénéfices.

Quel est votre juron, gros mot ou blasphème favori ?

Aucun... 

Et sinon, votre mot préféré  ?

Liberté.

La seule manière d'être libre, de respecter ses idéaux et d'avoir une vie normale est selon Gaetano d'avoir dénoncé la mafia. Il refuse de changer d'identité et de se refaire une vie et tient à préciser qu'il n'est « pas superman, mais un homme normal, qui vit dans un pays qui n'est pas normal (...) ». L'escorte pour lui n'est rien d'autre qu'une défaite de la société, une énorme limitation qui est toutefois malheureusement nécessaire pour y vivre en paix. L'escorte devient en quelque sorte un dissuasif : si la mafia veut se débarrasser de quelqu'un, elle le fait. Voir Falcone. Mais ni la 'Ndrangheta ni la Camorra ne veulent faire parler d'elles. Pour Gaetano, il est évident qu'il serait très facile de tuer Saviano. Mais cela ne conviendrait à personne car il deviendrait martyr et ce n'est pas ce que la Camorra -dans ce cas- recherche. Les personnes sous escortes servent à attaquer l'Etat directement.

Gaetano Saffioti Ted Talk

Et le mot que vous détestez le plus ?

'Ndrangheta

La 'Ndrangeta continue à lui envoyer des menaces. Menaces qui peuvent lui assurer plus de tranquillité. Gaetano précise que quand on menace réellement une personne on ne la prévient pas. Personne ne l'avait prévenu avant de brûler ses camions. Les menaces sont la démonstration que les intentions ne sont pas sérieuses. La 'Ndrangetta a une très forte emprise sur la société. L'emprise est telle que, très souvent, pour un jeune qui vit au Sud, il vaut mieux être délinquant et ainsi être sûr d'être respecté.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune entrepreneur calabrais ?

Je lui conseillerais de se retrousser les manches et d'arrêter de pleurnicher sur son sort. Et surtout ne jamais demander de faveurs pour ce qui te revient de droit. La 'Ndrangheta existe parce qu'avec nos faiblesses, plus que nos peurs nous lui permettons  d'exister. La délinquance n'arrive pas forcément par ce qu'il n'y a pas de travail dans la région. J'ai eu des ouvriers qui gagnaient 2.500 euros par mois mais il rackettaient quand même pour la 'Ndrangheta. Ils faisaient ça au bar, parce que tu ne paies pas le café et les femmes te font la cour. C'est le pouvoir qui compte, ils ne perçoivent pas ça comme une action criminelle, mais comme un Etat à imiter.

Avez-vous la sensation que votre terre natale est oubliée par l'Etat italien ?

Pas seulement par l'Etat mais aussi par les autochtones.

Et l'Europe ?

L'Europe commet l'erreur du navigateur en poupe qui demande de l'aide à celui en proue et ce dernier lui répond que c'est son problème en oubliant qu'ils sont sur le même bateau. S'il coule à pique...

Le métier que vous n'auriez pas aimé faire ?

Mafieux

Les entrepreneurs qui dénoncent les pratiques de la mafia sont peu nombreux en Italie. Il serait certainement plus facile de faire face s'il y en avait plus. La sensation est d'aller à reculons plutôt que d'aller de l'avant. Selon Gaetano beaucoup de choses ne fonctionnent pas, comme les fictions à la télé où les mafieux deviennent des héros, des mythes. Ils montrent tous des exemples de milliardaires, entourés de femmes. On ne voit jamais le revers de la médaille.

Qu'est-ce que l'on pourrait faire pour améliorer la situation ?

Un système efficace serait de condamner les personnes qui sont impliquées dans la mafia et récompenser ceux qui les dénoncent. On pourrait -par exemple- donner un pourcentage des marchés publics aux entrepreneurs qui dénoncent. Malheureusement ces choses là ne se font pas, il n'y a pas de récompense pour ceux qui dénoncent et qui choisissent de vivre dans la légalité. Tout le monde parle d'un monde meilleur, mais personne ne fait rien. La Calabre souffre de vides législatifs, et puis aller en prison n'est pas forcément quelque chose de négatif. Dans certain cas ça peut être positif. Au Sud, la prison est souvent un passage obligé pour devenir un homme. Il faudrait inventer des peines réelles pas juste une période d'emprisonnement. Il faudrait prendre le temps de réfléchir sur les valeurs que l'on veut adopter. Un point de rencontre pour un monde meilleur, sinon le problème ne sera pas seulement en Calabre mais dans le monde entier. Le trafiquant d'arme, celui qui vend la drogue ou le joueur etc etc. La terre entière sera détruite. La 'Ndrangeta n'est qu'un exemple de criminalité. Pourquoi ne pas se retrousser les manches pour essayer de vivre comme des gens bien, avec de vrais valeurs ? On est entré dans le troisième millénaire, il existe beaucoup d'opportunités, l'argent facile plaît à tout le monde mais je pense que celui gagné en travaillant est le meilleur. Nous disparaîtrons de la terre sans rien emmener avec nous, c'est ce qu'on laissera que les futures générations verront.

Et sinon si Dieu existe, qu'aimerais-tu, après ta mort, l'entendre dire?

T'es un mec bien

Merci Gaetano !

Une dernière petite phrase de Corrado Alvaro pour conclure. : « Le plus grand désespoir qui puisse s'emparer d'une société est le doute qu'être honnête soit chose inutile ».

 

 

Récemment, Gaetano a mis à disposition gratuitement -avec un tweet- ses pelleteuses et excavateurs pour aider les victimes du tremblement de terre.

 

Audrey Gouband (lepetitjournal.com de Milan) ? Jeudi 22 septembre 2016

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