Philosophe et ancien ministre de l'Education nationale du gouvernement Raffarin, Luc Ferry donnera ce soir une conférence au Centre culturel à l'occasion de la traduction en italien de son livre Familles je vous aime. Il parlera d'une révolution : le mariage d'amour
(Photo copyright Hannah)
LPJ : Vous donnez une conférence ce soir au Centre culturel. Quels thèmes allez-vous aborder ?
Luc Ferry : La conférence portera sur l'histoire de la famille. Au Moyen Age, elle était fondée sur le lignage, le nom et le patrimoine, et l'économie, des bras pour travailler. De 1850 à 1950, la famille bourgeoise, que l'on idéalise aujourd'hui car sans divorce, était fondée sur une institution, le bordel. Cela tenait car le mari trompait sa femme. L'hypocrisie et le mensonge minaient la famille de l'intérieur. La famille moderne est fondée sur les sentiments avec, pour revers de la médaille, le divorce. Il n'est cependant pas perçu comme une formalité, on essaie toujours de l'éviter.
Comment le mariage d'amour s'est-il imposé ?
Le capitalisme a introduit deux éléments nouveaux. Le salariat a permis aux individus de quitter leur village pour travailler dans les villes. Grâce à leur salaire, ils ont disposé d'une autonomie financière. Loin du regard du curé, des parents ou des villageois, la ville leur a donné l'anonymat. Ils n'ont plus voulu se marier de force. C'est une révolution qui a des conséquences politiques gigantesques, comme la laïcité.
La famille n'est-elle pas en train de se décomposer ?
C'est une idée reçue de penser que la famille est décomposée. Elle l'était beaucoup plus au Moyen Age. Lorsque l'on passe du mariage de raison au mariage d'amour, on invente le divorce. Mais la famille n'a jamais été une valeur aussi forte qu'aujourd'hui. Tout le monde veut se marier, même les prêtres et les homosexuels.
Quelles sont les conséquences du mariage d'amour ?
L'amour des enfants est un phénomène nouveau, qui a des conséquences politiques. Aujourd'hui on se soucie des générations futures, par exemple avec l'écologie.
Comment la famille va-t-elle évoluer au XXIe siècle ?
La logique du mariage va l'emporter sur toutes les autres. Dans les dix ans à venir, l'homoparentalité gagnera toute l'Europe, y compris l'Italie. Les pays qui ne suivront pas seront d'ailleurs condamnés par la Cour européenne de justice.
Qu'en pensez-vous ?
Je n'ai aucun jugement de valeur à porter sur ce phénomène. Il existe déjà des dizaines et des dizaines de milliers d'enfants qui vivent avec un couple homosexuel, sans avoir connu d'autre parent. Leur situation est intenable juridiquement, car un seul des parents l'est officiellement. S'il décède, l'autre n'a aucun droit.
Le XXIe siècle sera-t-il celui de la famille ?
C'est le seul lieu de solidarité réelle aujourd'hui.
Dans ce contexte, quelle est la place du politique ?
Dans les siècles passés, la raison d'Etat l'a toujours emporté sur la vie privée. Je suis le premier garçon de ma famille à ne pas avoir fait la guerre. Aujourd'hui, on ne sacrifie plus sa vie privée pour l'intérêt national, au contraire. Le politique devient un auxiliaire de l'épanouissement de la sphère privée.
La somme des intérêts particuliers peut-elle constituer l'intérêt général ?
Au quotidien, nous avons tous à peu près les mêmes modes de vie et les mêmes problèmes : trouver un emploi, éduquer ses enfants, s'occuper de ses vieux parents, etc. Clonés à des millions d'exemplaires, ces problèmes deviennent publics. Ainsi le politique ne s'éloigne-t-il pas du collectif. Il n'y a pas d'opposition entre vie privée et vie publique. Par exemple, la dette, qui en Italie est gigantesque, s'avère aussi un problème de rapport aux enfants. Quel monde allons-nous leur laisser ?
Etes-vous optimiste au sujet de la dette ?
L'amour pour les enfants peut fournir une motivation pour l'action.
Quel regard portez-vous sur la campagne électorale italienne ?
Cette coalition de gauche de Prodi était injouable car tellement hétéroclite. L'Italie est le pire régime constitutionnel d'Europe. C'est très étonnant qu'il ne change pas. Pour un regard extérieur, on ne comprend pas qu'un pays si riche culturellement et plein de talents soit ainsi ingouvernable. Je ne sais pas ce que je ferais si j'étais italien. Je serais désespéré. Je dis cela par sympathie, et sans croire que la France soit formidable au niveau politique.
La politique a-t-elle le pouvoir de changer les choses ?
Même la France, régime semi-présidentiel, est ingouvernable. Churchill disait : "La démocratie est le pire des systèmes... à l'exception de tous les autres". Sous l'effet de la mondialisation et de la médiatisation, l'homme politique dispose d'une marge de man?uvre infinitésimale. La politique ne fait pas changer, seule la société civile a ce pouvoir.
Propos recueillis par Corentine GASQUET. (www.lepetitjournal.com - Milan) lundi 10 mars 2008
Lundi 10 mars 2008, 18h30, le Centre culturel français de Milan recevra Luc Ferry, salle de cinéma, entrée libre, corso Magenta 63
Le livre
Familles, je vous aime : Politique et vie privée à l'âge de la mondialisation, XO Editions, la fiche de l'éditeur
Famiglie, vi amo! Politica e vita privata nell'era della globalizzazione, Garzanti, la fiche de l'éditeur
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