

L'Institut français Milano propose actuellement une exposition remarquable de 72 photos noir et blanc d'un des plus grands photojournalistes de son époque, Mario Dondero. Italien de naissance, il a passé une bonne partie de sa vie à Paris, où il a travaillé pour de grands titres de presse français. De ses années parisiennes, il a ramené des clichés d'une valeur historique et artistique inestimable. "Gli anni di Parigi" de Mario Dondero, jusqu'au 6 décembre.
Dondero, la mémoire de la scène intellectuelle parisienne d'après guerre
C'est une rétrospective exceptionnelle de clichés en noir et blanc de Mario Dondero, que propose actuellement l'Institut français Milano, jusqu'au 6 décembre. Exceptionnelle, car elle réunit 72 photos du père du photojournalisme italien, prises durant ses années parisiennes de 1959 au début des années 1990.
Fréquentant les plus grands de la vie intellectuelle française d'après-guerre, Dondero immortalise les écrivains de l'époque (Jean-Paul Sartre, Jean Genet, Allen Ginsberg, Julio Cortàzar, Pablo Neruda), mais aussi les grands du cinéma français, qu'ils soient acteurs, metteurs en scène ou producteurs (Pierre Brasseur, Roman Polanski, Simone Signoret, Henri Colpi, Anatole Dauman), ou du théâtre puisque Mario Dondero fait aussi dans la photographie de plateau. On lui doit notamment des clichés du milieu des années 50 de la Cantatrice chauve de Eugène Ionesco, jouée depuis 1957 au Théâtre de la Huchette. Des autres personnalités qui font le Paris de l'époque, on reconnaîtra notamment Serge Gainsbourg. En plus des photographies, l'exposition vous dévoilera un tapuscrit de Happy Days de Samuel Beckett, corrigé de la main de l'auteur.
A juste titre intitulée "Gli anni di Parigi", l'exposition avait été proposée, dans une version plus complète, en 2011 à Locarno. Son commissaire, Arminio Sciolli, directeur de la galerie d'art Il Rivellino, venait alors de faire la connaissance de Dondero qui lui avait alors été présenté comme fondateur du mouvement littéraire français du Nouveau Roman, alors que le galeriste était lui-même ami personnel d'Alain Robbe-Grillet, chef de file avec Nathalie Sarraute dudit mouvement. Pourquoi ? Pourquoi cette confusion. Pourquoi Arminio Sciolli, passionné de littérature, qualifie-t-il cette rencontre d' "événement" ?
Mario Dondero, un chasseur d'âme à la curiosité insatiable 
Né à Milan, mais originaire de Gênes, Mario Dondero (1928) participa activement à la Résistance dans l'Italie du Nord. Après la Seconde Guerre mondiale, il s'orienta vers un journalisme social, en collaborant pour plusieurs titres italiens tels L'Unità, L'Avanti, Milano Sera, ou encore la revue L'Ora, qui avait lancé à l'époque le slogan "une photo vaut 1.000 mots". Dondero fait alors partie du groupe dit des "Jamaicains", un groupe d'intellectuels et d'artistes milanais qui prit son nom du Bar Giamaica, où ils avaient l'habitude de se retrouver.
En 1955, Mario Dondero quitte Milan pour Paris, où il continuera de travailler pour la presse italienne, notamment pour L'Espresso et Epoca, mais aussi pour la presse française comme Le Monde et Le Nouvel Observateur. C'est de là que lui viennent ses fréquentations et ses amitiés parisiennes. Il collabora aussi par ailleurs à la revue Jeune Afrique, créée en 1960. Une collaboration qui l'amena à avoir une profonde connaissance du continent. Ses reportages le portèrent également en Amérique latine, à Cuba, en URSS, puis plus récemment au Canada, en Afghanistan et en Russie (2006).
Photojournaliste insatiable, intermédiaire entre Paris et l'Italie, Mario Dondero, son Leica autour du cou, est reconnu pour sa discrétion. Son corps a comme métabolisé le temps, toujours prêt à déclencher pour témoigner?de son temps. Influencé par Robert Capa et Henri Cartier-Bresson, le travail de Mario Dondero fait preuve d'une profonde empreinte sociale. Pour Arminio Sciolli "Dondero n'improvise pas. Il ne photographie pas par hasard, ni au hasard". Présent le soir du vernissage de l'exposition "Gli anni di Parigi" il déclarait au micro de la rédaction : "Le photojournalisme n'est pas mort. Ce sont les techniques qui ont changé".

Comme point d'orgue de cette exposition, une photo de classe prise en octobre 1959. Le 16 octobre 1959 précisément comme en témoignera cette autre photographie où l'on voit Claude Mauriac avec le journal du jour. C'est que longtemps la date de sa prise de vue fut contestée. Les clichés avaient été perdus? Elle fut alors publiée pour la première fois seulement le 1er février 1960. Pourquoi cette photo ? Pourquoi pour Arminio Sciolli la rencontre avec Mario Dondero fut un évènement ?
Cette photo réunit une bonne partie des auteurs du Nouveau Roman : Alain Robbe-Grillet, Claude Simon, Claude Mauriac, Robert Pinget, Samuel Beckett, Nathalie Sarraute et Claude Ollier. Convoqués à la demande de Dondero lui-même, aidé de son ami Jérôme Lindon, alors directeur des Éditions de Minuit, les écrivains sont là, devant la façade même de la maison d'édition. Rien ne le laisse supposer car le regard est porté sur chacun d'entre eux ; Dondero en capture la personnalité profonde. Même l'impatience de Jérôme Lindon, inquiet du retard de Michel Butor se fait sentir, au risque de lasser Beckett, pris au piège du complot, lui qui refusait de se faire photographier. A l'appel, manquera cependant Marguerite Duras qui déclina l'invitation.
Une photo, s'il en est, dans le plus grand naturel de l'expression d'un groupe. Une photo qui semble être une flânerie. Elle est le fruit d'un travail de composition, mais d'une composition où le photographe joue avec le temps, avec l'identité de chacun. Pourtant, à s'intéresser aux coulisses de cette photographie, on apprendra qu'elle n'a pas été prise par hasard. Cette photo est l'exemple parfait d'une image, qui non seulement témoigne d'un événement, mais qui le crée. Comme elle signa finalement le vrai début du Nouveau Roman.
Interviewé en 2012 sur France Inter, le photographe du Nouveau Roman, Mario Dondero déclarait "Une photo, on la fait pas seulement avec les yeux mais avec l'esprit. Il faut la faire dans la plus totale liberté".
Sophie Her (Lepetitjournal.com de Milan) ? vendredi 21 novembre 2014
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Informations pratiques : Jusqu'au 6 décembre 2014 Galerie de l'Institut français Milano Corso Magenta, 63 - Milano Entrée libre aux heures de 15h à 19h Plus d'infos sur mariodondero.com |
Crédits photos : S.H pour lepetitjournal.com
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