Le télétravail est là pour rester… sauf en Espagne? premium

Par Armelle Pape Van Dyck | Publié le 20/04/2022 à 13:30 | Mis à jour le 21/04/2022 à 10:00
Photo : Alex Drainville / CC BY-NC 2.0
Une image de télétravail avec un ordinateur allumé sur la table de la cuisine

Toutes les études sont unanimes à ce sujet: il n'y a pas de retour en arrière possible et les entreprises devront s'assurer que leur technologie et leur culture sont prêtes à relever le défi. En Espagne, pourtant, le télétravail est en perte de vitesse. Le présentéisme reprendrait-il le dessus?

 

 

Le télétravail est là pour rester et même si certains s'y opposent, il est impossible de revenir en arrière. C'est en tout cas ce qu'affirment différentes études publiées ces derniers mois, et en particulier celle réalisée par les chercheurs du MIT, qui préviennent les entreprises qu'un retour en arrière pourrait même s'avérer contre-productif.

 

S'il existe des secteurs pour lesquels le télétravail est courant depuis des années, la grande majorité des entreprises ont dû s'y adapter de manière inopinée lorsque la pandémie a rendu impossible la poursuite du modèle traditionnel de travail en présentiel. Avec le retour à une certaine "normalité", nombre de ces entreprises ont décidé de revenir au modèle précédent, malgré les réticences de leurs employés.

Télétravail versus présentéisme en Espagne

Cette tendance est particulièrement prononcée en Espagne, surtout si on la compare avec celle de ses voisins européens. Les experts n'ont pas de réponse claire quant à la raison pour laquelle l'Espagne est une "anomalie". Beaucoup attribuent ce retour au bureau à la culture du présentéisme, appelé de façon imagée en Espagne le "calienta-silla", chauffer la chaise, du fait de rester au bureau non pas pour travailler mais pour se faire bien voir. Pour d'autres, c'est tout simplement dû au fait que de nombreux emplois en Espagne appartiennent au secteur des services, dans lequel le télétravail ou le modèle hybride est plus difficile.

 

Plusieurs employés restent plus tard au travail
Le présentéisme reste très "présent" en Espagne /Israel andrade - unsplash

 

Certes, la crise du Covid a entraîné en Espagne, comme partout ailleurs, un bond du télétravail, impensable auparavant. Rappelons que selon les données de l'INE, avant la pandémie, en 2019, 4,8% des actifs travaillaient à domicile plus de la moitié de la semaine, et 3,5%, moins de la moitié, soit un total de 8,3%. Au deuxième trimestre de 2020, en pleine période de confinement, ces chiffres étaient passés respectivement à 16,2 % et 2,9 %, pour un total de 19,1%.

Le télétravail diminue en Espagne

Avec une telle croissance, de nombreux experts avaient annoncé que le télétravail était "là pour rester". Cependant, les pourcentages de télétravail en Espagne sont restés systématiquement inférieurs à ceux de la plupart des pays européens. Et comme l'a récemment souligné Adecco, au cours de l'année 2021, le télétravail a progressivement diminué en Espagne, tant sous sa forme régulière qu'occasionnelle, avec un retour des salariés sur leur lieu de travail.

 

Ainsi, le nombre de télétravailleurs en Espagne est en constante diminution depuis les 9 derniers mois et est inférieur de 4% à celui de l'année précédente, d'après une étude de la société Adecco . En ce qui concerne le nombre total de salariés, le télétravail est une option pour 14,4% d'entre eux, soit le chiffre le plus bas des cinq derniers trimestres. 

 

Un bureau presque vide à cause du télétravail
Fini le bureau presque vide au travail /Adolfo felix - unsplash

 

Il est difficile de prévoir si, en Espagne, la tendance à la baisse du télétravail se poursuivra en 2022. Certes, le télétravail a tout de même augmenté par rapport à la situation pré-pandémie (8,3% en 2019). Cependant, on le constate, le retour au travail en présentiel est en augmentation. Et d'ailleurs, la location de bureaux ne s'est jamais aussi bien portée et a repris, comme le montrent les chiffres à Madrid (+40% en un an) ou à Barcelone (+25%).

Pourquoi le télétravail baisse en Espagne ?

Face à ceux qui argumentent qu'en Espagne, de nombreux emplois ne permettent pas ou difficilement le télétravail, d'autres pourraient rappeler les chiffres de l'Institut national de statistiques (INE) qui signalent qu'un tiers des personnes ayant un emploi en Espagne déclarent que leur emploi leur permettrait de télétravailler. Or, selon l'INE, la raison la plus importante pour laquelle le télétravail n'est pas aussi répandu est qu'une grande partie des personnes qui pourraient télétravailler préfèrent ne pas le faire (58,5%). Et c'est bien là que le bât blesse.

 

Les raisons évoquées incluent les inconvénients du télétravail tels que le manque de contact avec le chef et les collègues, les difficultés à se déconnecter du travail ou la surcharge de travail. Seuls 10% déclarent que leur domicile n'est pas adapté au télétravail.

Résistance au télétravail de la part de la direction 

Au-delà des préférences personnelles des salariés, il faut noter que de nombreuses entreprises ne veulent pas mettre en place le télétravail (35,8%) ou ne disposent pas des moyens technologiques (15,5%). Ces chiffres sont inquiétants car ils reflètent que, si le télétravail n'est pas plus répandu, ce n'est pas tant un manque de ressources techniques qu'un manque de volonté managériale. Le présentéisme a décidément la vie dure.

 

graphique du teletravail en europe avant le covid, en 2018
Graphique du télétravail en Europe avant le Covid, en 2018 / Source: Eurostat

 

En outre, il est important de comparer avec ce qui se passe dans l'Union Européenne. Selon les données d'Eurostat, dans la plupart des pays européens, le taux de télétravail est beaucoup plus élevé qu'en Espagne. Et le retour à une certaine normalité n'a pas autant fait diminuer le taux de télétravail.

 

Graphique du teletravail en Europe en 2020 / Source: Eurostat
Graphique du télétravail en Europe en 2020 / Source: Eurostat

 

En France, un salarié sur cinq en télétravail en 2021

Ainsi, en France, selon l'Insee, 21,1% des salariés télétravaillaient (de façon plus ou moins occasionnelle) en 2018, pourcentage qui avait atteint 29% en 2020. Or, en 2021, 22% des salariés continuaient à télétravailler.

Télétravail: concilier vie professionnelle et privée

Comme le signalait l'étude mondiale du MIT, le télétravail est là pour rester et en conséquence, revenir en arrière pourrait être dangereux pour les entreprises. Les salariés recherchent de plus en plus un équilibre entre leur vie professionnelle et leur vie privée, et encore plus depuis qu'ils ont "goûté" au télétravail. Pour beaucoup, le bureau n'est plus un lieu où l'on se fait voir, mais un endroit où l'on peut rencontrer ses collègues, collaborer, créer et développer de nouvelles compétences.

 

Une femme télétravaille depuis son sofa
Beaucoup d'employés qui télétravaillent ne veulent pas retourner au bureau tous les jours /Ave Calvar

 

En effet, malgré les inconvénients potentiels du télétravail, les personnes qui le pratiquent ont tendance à le juger très positivement, car il leur permet d'éviter les déplacements, de gérer leur propre temps de travail, de concilier plus facilement vie professionnelle et vie privée et de mieux utiliser leur temps.

Les résultats d'une enquête en entreprise en Espagne

Et c'est un fait. Dans une enquête effectuée récemment par une grande multinationale américaine à ses employés en Espagne, plus de 70% ne voulaient pas revenir au bureau, même pas pour une journée. Et ce qui est curieux, reconnaissait le CEO qui a préféré rester anonyme- c’est que "la première année, c’était vraiment du harcèlement de la part des salariés pour savoir quand est-ce qu'ils revenaient au bureau. Et à partir de la deuxième année, les gens se sont réorganisés, ils ont commencé à avoir leur routine, par exemple pour ceux qui avaient des enfants, ils ont arrêté la nounou, et donc ils ne veulent plus revenir". Bien-être des employés et productivité en hausse. La balle est dans le camp des entreprises.

 

Armelle pvd

Armelle Pape Van Dyck

Après 15 ans à la direction de la communication de la 1ère banque espagnole, elle a décidé de concilier vie pro & perso, comme journaliste freelance en français ou espagnol. Elle est vice-présidente de l’Association des Correspondants de Presse Étrangère.
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