L'histoire du smiley, quand l’Angleterre riait jaune

Par Stéphane Germain | Publié le 20/02/2021 à 11:36 | Mis à jour le 20/02/2021 à 11:36
Photo : Bobaliciouslondon - CC Search
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Vous connaissez le petit bonhomme jaune au sourire béat. Mais connaissez-vous son histoire britannique ? LePetitJournal.com vous plonge parmi les hippies des 70’s jusqu’aux rave party sous MDMA de la fin des années 80.

 

Une rapide histoire du smiley

Ils sont plusieurs à se disputer l’origine du petit sourire jaune. Et pour cause, le business du smiley fait partie des plus bankable de l’histoire du graphisme.

L’agence de publicité américaine d’un certain David Stern revendique sa création en 1967, mais ce serait à Harvey Ball, un militaire et graphiste américain, que l’on devrait son apparition en 1963. Dans une Amérique empêtrée au sein de sa guerre du Vietnam qui met à rude épreuve le moral de ses habitants, Ball est alors sommé par la compagnie d’assurance qui l’employait de créer un gimmick qui redonnerait le sourire à ses employés. Ball aurait répondu à la commande en griffonnant le smiley en quelques minutes, ne percevant que 45 dollars pour sa création. Le destin du graphiste se teinte alors d’ironie, au regard des 500 millions de dollars que l’entreprise aujourd’hui détentrice des droits du bonhomme jaune engrange chaque année.

La bien nommée Smiley World Ltd, appartient au Français Franklin Loufrani. En 1971, le Français alors journaliste au quotidien France Soir lance une campagne pour remettre au beau fixe le moral des Français (et, certains diront, pour distraire l’opinion du scandale de la feuille d’impôts allégée du premier ministre de Pompidou, Chaban-Delmas). Frank Loufrani soumet alors l’idée d’ajouter le logo du smiley à chaque information dite positive publiée dans le journal. L’opération prend le nom de “Prenez le temps de sourire”. Malin, le journaliste dépose le fameux logo à l'Institut national de la propriété industrielle (INPI) et perçut un centime sur chacun des 12 millions d’autocollants distribués à l’occasion du lancement de l’opération.

40 années plus tard, la fortune de la famille Loufrani prospère toujours au sein de son empire lucratif du sourire. L’entreprise, gérée par le père et le fils, est basée à Londres et fait travailler 1200 employés pour plus de 300 contrats parmi lesquels Nutella, McDonald’s ou encore Coca-Cola.

Mais depuis sa création, le smiley s’est métamorphosé selon les périodes de l’histoire. Il quitte son oripeau de symbole hédoniste des années 60, mutant comme un virus vers la manie des années 70 jusqu’aux émoticones usés et abusés de nos smartphones. Dans les années 80, l’innocent sourire, perverti, se tache de sang avec Watchmen et devient tour à tour figure de l’ironie machiavélique des héros du cinéma, signature de serial-killer, imprimé de carton psychédélique, symbole des rave parties illégales.

 

Bomb The Bass largue le smiley sur l'Angleterre

Au Royaume-Uni, l’explosion du smiley devra attendre la fin des années 80. Il était déjà un symbole de la culture psychédélique des années 70 avec le Windsor Free Festival qui se déroula de 1972 à 1974. Le festival en question s’annonçait par des affiches et des flyers dont le “o” était affublé d’un sourire, quand le smiley ne servait pas à rendre plus souriant un soleil dessiné dans un coin. Mais c’est surtout parmi les milieux des rave party, de l’acid et des club underground des années 80 à 90 que le sourire jaune sera consacré en Angleterre.

La fièvre smiley commença à monter avec la saga de bandes dessinées américano-britannique Watchmen. La série uchronique au super-héros fruit d’un accident nucléaire avait pour symbole récurrent un smiley jaune tâcheté de sang. Il y représente ici le chaos et le passage du temps, affichant une aiguille de sang sur son visage jaune souillé de la couverture. 1988 deviendra l’année durant laquelle la bombe souriante fut véritablement larguée sur l’île, avec le single Beat Dis du groupe anglais Bomb The Bass qui utilisa le smiley ensanglanté de Watchmen sur sa pochette. Le titre, premier hit du groupe, rencontra un énorme succès au pays de la Reine et vint sceller l’hégémonie du smiley sur le monde de la musique électronique.

 

smiley
renaissancechambara - CC Search

 

Le journaliste et auteur américain Michaelangelo Matos publiait il y a 4 ans pour Vice et pour Rolling Stones un article retraçant l’histoire du smiley. Dans un entretien accordé à LePetitJournal.com, il confie avoir été sermonné par ses proches pour avoir oublié de mentionner cette partie de l’histoire du rire jaune : “Mon éditeur m’a demandé de retirer une bonne partie de l’histoire avant même que j’aie pu inclure la partie sur Watchmen et Bomb the Bass. Un ami m’avait d’ailleurs appelé spécialement pour m’engueuler de ces deux oublis.” Le niveau d’influence de ces deux productions de la pop-culture quant à l’histoire du smiley en Angleterre devient colossal.

 

Le smiley comme étendard du Second Summer of Love

Quelques mois avant la tornade Beat Dis, le smiley commençait déjà à se répandre comme une ligne de poudre jaune parmi le milieu underground britannique. Avec des figures de proue comme le DJ Danny Rampling, pionnier des rave party dans le pays, le smiley se dresse en symbole de la culture teuf anglaise dès septembre 1987. Au cours de ses recherches, Michaelangelo Matos déterre l’existence du club Shoom, monté à Londres par Rampling et quelques compères britanniques de retour d'Ibiza. “Ils étaient partis faire la fête à l'Amnesia pour l'anniversaire de Paul Oakenfold, un bar en plein air où ils avaient dansé au clair de lune au son du set du propriétaire du club, Alfredo - le tout sous MDMA bien entendu. Avec le Shoom, Rampling tentait de recréer la vibe qu'il avait connue à Ibiza”.

A l’époque, l'Angleterre se met alors à battre les sols des clubs londoniens, célébrant le Second Summer of Love. En mémoire au Summer of Love, période de naissance du mouvement hippie, ce revival estival de 88 et 89 voit éclore la culture acid house et les teufs illégales. Sur fond de musique électronique et sous MDMA, la jeunesse britannique est en quête de liberté dans les substances illicites et la lumière des petits matins. La culture rave s’exporte alors dans toutes les couches de la société britannique, jusqu’aux objets du quotidien : t-shirts, tasses, lacets, posters, bracelets, bandeaux, sifflets… La smiley fever emporte tout sur son passage, des sous-cultures les plus pointues jusqu’à l’Anglais moyen.

A partir de la fin des années 80, le smiley n’est plus le symbole hédoniste du mouvement Peace&Love des années 70, mais bien l’étendard d’une sous-culture britannique montée aux amphétamines et aux BPM trop élevés qui règne sur l’île. La France n’est d’ailleurs pas épargnée par la déferlante rave et acid-house. Encore aujourd’hui, le smiley y demeure associé à la musique électronique : le groupe de passionnés français All We Need Is Acid recense quelques 2800 diggers d’acid sur Facebook, réunis sous le logo du sourire jaune.

 

Policeman

 

L’ennemi public numéro un de l’Angleterre

La presse britannique des années 80 se met à la page, suivant la mouvance rave et acid house. Le tabloïd anglais The Sun commence même à commercialiser ses propres “Acid House T-Shirt”, avant de se raviser, observant une vague de décès dus à la drogue déferler sur l'Angleterre. Michaelangelo Matos raconte cette période sombre du Second Summer of Love : “Une série de décès liés à la consommation d'ecstasy en fin d'année 1988 allait mettre le hola et déclencher une vague de panique à l'échelle nationale. Au mois d'octobre de la même année, raconte Sean Bidder dans Pump Up The Volume, “Top of the Pops faisait passer un moratoire sur les disques contenant le mot 'acid', tandis que TopShop retirait de la vente tous ses T-shirts smiley”.

 

Sun - t shirt

 

Quelques semaines à peine après la mise en vente de ses t-shirts aux smileys psychédéliques, The Sun titre “Trip To Hell” (Voyage pour l’enfer) le dessin d’une faucheuse cachée derrière un masque de smiley attirant des fêtards avec une montagne de pilules récréatives dans ses mains. Une fois attirés, elle actionne alors l’ouverture d’une trappe qui se dérobe sous les pieds de ceux qui s’y trouvent. Sur cette trappe était inscrit “Welcome to Acid House”. Changement radical d’ambiance, donc, pour une presse britannique qui jusqu’alors avait suivi la tendance, poussant elle-même le vice jusqu’à lancer son propre merch.

Le feu de la culture rave commence alors peu à peu à s’étioler, abîmé par de multiples polémiques, des décès liés à la drogue, et des titres affolants parmi la presse anglaise. Le New Musical Express, un hebdomadaire musical britannique, met en Une de son édition du mois de novembre 1988 la photo d’un policier déchirant le poster d’un smiley, matérialisant ainsi le début de la chute d’une culture jugée trop séditieuse, trop scabreuse.

 

The sun

 

Le smiley sort de l’ombre pour sauver la Fabric, mythique club londonien

Si la culture rave a perdu de sa superbe depuis les années 90, le smiley n’en reste pas moins l’un des symboles principaux. Il est depuis régulièrement utilisé sur des pochettes de compilations en hommage à l’âge d’or des rave party, ou sur des EP de DJ contemporains. Le DJ Vikkei, par exemple, fait revivre le classique smiley sur fond bleu sur son titre acidcore Demonsfactory. Et quand le DJ Regal remixe This Is Cocaine du légendaire Emmanuel Top, le tout s’accompagne d’une illustration où se glisse un hommage des plus discrets à l’icône souriante de la culture rave.

Le club londonien la Fabric, menacé de fermeture après la perte de sa licence, adressait à l’époque un clin d'œil nostalgique à l’âge d’or de la rave dans sa lutte pour rester ouvert. La mythique boîte britannique intronisait alors, sous le hashtag #SaveFabric, une compilation de 111 morceaux dont la sobre pochette comportait, vous l’aurez compris, un smiley. “J’ai adoré la reprise de la Fabric. Je m’attends à ce qu’on en voie davantage dans ce style dans les années à venir. Le smiley, au fond, est comme une boucle de batterie de James Brown. C’est un standard qui va continuer à être remixé encore et encore à l’avenir aussi loin que l’on puisse l’apercevoir.” confie Michaelangelo Matos.

 

Fabric

 

Sobre, presque lugubre, la campagne de la Fabric ne donne à voir qu’un smiley noir sur fond blanc au-dessus de leur slogan, “Save Fabric”. Détail important : l'œil droit du smiley a été remplacé par le symbole du club. Roberto, le directeur artistique du club confie d’ailleurs à LePetitJournal.com qu’une version initiale de la campagne ne proposait qu’un smiley classique, sans le logo à la place de l'œil. Aussi, il raconte que le slogan “Save Fabric” leur serait venu comme une évidence, ne nécessitant pas plus qu’une demi-heure de réflexion.

L’idée de cette création était très simple : utiliser un élément iconique que les gens de la scène clubbing connaissent. Je voulais aussi quelque chose qui aurait un esprit positif dans un moment aussi dramatique pour la Fabric” explique le directeur artistique lorsque nous l’interrogeons sur sa démarche. “La simplicité et la pureté ont été mes mots d’ordre. Nous avons utilisé un fond blanc pendant toute la campagne. En considérant que la plupart de la communication graphique des clubs est sombre, j'ai pensé à ce moment-là que, dans ce contexte, l'utilisation de zones blanches vides aiderait à mettre en évidence le message #SaveFabric”.

Si le smiley n’a pas nécessairement été un élément récurrent dans l’identité graphique du club, l’impact n’en fut ici que plus marquant. Pour Roberto, l’utilisation du smiley dans la campagne #SaveFabric marque surtout un moment sombre de l’histoire du club. Il est depuis réticent à l’utiliser davantage, désireux de tourner la page de cette période douloureuse pour l’équipe : “Pour nous en tant qu’équipe, le smiley représente des instants où notre cher club a été contraint à fermer, alors nous souhaitions passer à autre chose. Nous ne l’utilisons plus dans notre communication, mais il a joué un rôle très important dans l’histoire de la Fabric.” A l’exception des événements ON&ON&ON, où le club ouvrait continuellement pendant 48h, le smiley ne fera donc plus jamais partie des campagnes de la Fabric, permettant ainsi à son équipe de faire le deuil d’une belle frayeur.

 

Icône du mouvement hippie puis de la culture rave au Royaume-Uni, le smiley est un véritable témoin de l’histoire des sous-cultures du pays et de leurs lieux mythiques. Si les émojis l’ont depuis longtemps remis au goût du jour, le classique bonhomme jaune au sourire timide n’en reste pas moins associé à des temps plus simples et (ça ne fait aucun doute) plus festifs. En attendant de retrouver nos chers festivals, bars et autres clubs, tâchons donc de garder le sourire.

 

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Stéphane Germain - Journaliste

Stéphane Germain

Rédactrice en chef Lepetitjournal.com Londres. Journaliste passionnée et inlassable curieuse.
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