Édition internationale

Pourquoi la double nationalité explose chez les expatriés ?

En 2024, près de 49 % des États dans le monde autorisent la double nationalité. Longtemps symbole d’une identité “entre deux pays”, la double nationalité change aujourd’hui de statut. Pour certains expatriés, elle devient une assurance. Voyager plus librement, protéger ses enfants ou contourner les démarches de visas, les avantages d’une binationalité sont nombreux. Problème : au moment même où la demande explose, les États ferment progressivement leurs portes. Alors, pourquoi cette ruée mondiale vers le deuxième passeport ?

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Écrit par Manal Oumaline
Publié le 18 mai 2026, mis à jour le 19 mai 2026

 

 

La double nationalité, aussi appelée binationalité, désigne le fait de posséder deux citoyennetés à la fois. Pendant longtemps, la double nationalité concernait surtout les enfants de couples mixtes, les familles issues de l’immigration ou certains expatriés installés durablement à l’étranger. Aujourd’hui, le phénomène dépasse largement cette réalité familiale ou affective. La citoyenneté devient aussi progressivement un outil de sécurité face à des conflits internationaux comme la guerre commerciale située au Moyen-Orient ou encore le conflit Russie-Ukraine. Pour le dire autrement, c’est un outil qui permet de circuler, travailler, investir ou étudier plus facilement dans plusieurs espaces du monde. En clair : le passeport est devenu un capital.

 

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Une citoyenneté de plus en plus recherchée par les expatriés

Au Royaume-Uni, le pourcentage de résidents déclarant posséder plusieurs nationalités a doublé en dix ans, passant de 1,1 % en 2011 à 2,1 % en 2021. Aux États-Unis, le média CNN révèle que 6 % des Américains possèdent déjà une double nationalité, en 2024. En Suisse, environ un habitant sur quatre est binationale, faisant du pays l’un des plus concernés au monde par la double nationalité. En France, la binationalité concerne un grand nombre de personnes : quatre à cinq millions de binationaux en métropole et la moitié des 2,5 millions des Français de l’étranger, selon l’estimation des ambassades. 

On compterait environ 15 millions de binationaux franco-africains, un chiffre annoncé par le président de la république Emmanuel Macron lors d’un entretien au média Brut, pendant le sommet franco-africain Africa Forward, en mai 2026. « Et donc vous êtes totalement françaises et français et totalement algériens, marocains, nigérianes, béninoises, kényans, etc. (...) C’est un trésor et c’est une chance. Pour vous, c’est d’aller au bout de chacune de ces cultures, de ces ancrages. C’est une chance pour les entreprises ou l’Etat qui vous embauche, et c’est un démultiplicateur d’opportunités parce que l’Afrique est une terre d’opportunités extraordinaires » déclarait-il. Aujourd'hui, parmi les citoyennetés les plus fréquentes en France, on retrouve les nationalités franco-canadienne, franco-américaine, franco-suisse et franco-britannique.
 

 

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Liée à la mondialisation, les expatriés vivent dans plusieurs pays au cours de leur vie et se marient davantage avec des conjoints étrangers. Ils élèvent souvent des enfants plurilingues, issus de cultures multiples. Il y a aussi les demandes de nationalité pour la mémoire. C'est par exemple le cas d’individus qui demandent la nationalité espagnole. Car la loi sur la "mémoire démocratique" permet de prendre la nationalité de leurs aïeux, dans le cadre d'une réhabilitation des victimes de la guerre civile espagnole et du régime franquiste. En 2022, cette mesure a déclenché une avalanche de demandes de nationalité espagnole, avec plus d'un million de dossiers déjà engagés et 1,3 million d'autres en attente de traitement en décembre 2025. Elle n’est pourtant pas récente, puisqu’elle vient compléter la loi sur la mémoire historique, datant de 2007. 

 

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La citoyenneté est-elle devenue un privilège ?

Sur le papier, les avantages sont considérables. Le premier reste évidemment la facilité de voyager. Certains passeports permettent d’entrer sans visa dans près de 190 pays. Elle permet d’accéder à la possibilité de posséder une résidence dans chaque pays. Aux Caraïbes, par exemple, il est possible d'acquérir la citoyenneté par le biais de l'investissement immobilier. Parmi les îles qui proposent des programmes de citoyenneté par investissement , on trouve Antigua-et-Barbuda, la Dominique, Saint-Kitts-et-Nevis, Sainte-Lucie et la Grenade. Ces programmes offrent aux candidats la possibilité d’investir dans des biens immobiliers approuvés par le gouvernement ou de faire un don à un fonds national. Une mesure qui permet de renflouer les caisses de l’État, puisqu’elle représente près de 50 % du PIB.
 

 

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Pour les expatriés, posséder plusieurs nationalités facilite également l’accès au marché du travail, en retirant l’obligation d’obtenir un permis pour travailler à l’étranger. Un citoyen binational bénéficie également des droits et avantages dans chacun des deux pays : succession à l’ international, droit au vote, services sociaux, accès aux soins de santé…

Côté fiscal, les entrepreneurs peuvent également bénéficier, dans certains pays, d’une fiscalité plus avantageuse que celle appliquée aux investisseurs étrangers, ainsi que de démarches plus simples pour créer une entreprise ou acheter des parts. 

 

 

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Double imposition, service militaire : les limites d’une double citoyenneté 

Derrière les avantages concrets de la double nationalité, la réalité est toutefois un peu plus nuancée. Car avoir deux passeports, c’est aussi devoir s’adapter à deux systèmes différents. Le principal point de vigilance reste l'imposition. Lorsqu’aucun accord n’existe entre deux pays, certains binationaux peuvent être imposés dans les deux États (double imposition), notamment lorsqu’ils travaillent à l’étranger ou possèdent une entreprise. Le cumul de nationalités implique aussi de respecter les obligations liées aux deux pays. Par exemple, en Belgique, le vote est obligatoire, et aux États-Unis, le citoyen américain résidant à l'étranger continue à payer des impôts. 

Mais les binationaux peuvent être confrontés à des conflits d’intérêts liés à une double appartenance politique. Par exemple lorsque les décisions prises dans un pays peuvent directement impacter l’autre pays dont ils ont la nationalité. Ils peuvent aussi être moins représentés par les élus locaux. Citons également le cas d’un responsable politique binational, qui peut être confronté à des tensions, lorsque les intérêts des deux pays divergent. Une situation qui peut remettre en cause sa neutralité et sa loyauté.  Au Japon, la ville de Musashino a rejeté un projet de la maire visant à permettre aux étrangers de s’exprimer lors des référendums locaux en 2023. Ce texte de loi avait créé une polémique et prouvé une réelle méfiance envers les ressortissants étrangers. Le Japon reste l’un des pays qui ne reconnaît pas la binationalité. 

 

 

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Dans certains États, la limite d’une double citoyenneté  peut concerner le service militaire obligatoire, comme c’est le cas en Suisse depuis décembre 2025. Selon les relations entre deux pays, certains binationaux peuvent faire l’objet de contrôles renforcés à l’aéroport, ce qui peut être parfois le cas pour les franco-russes qui voyagent en Russie. 

 

©navymedicine
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Dans le monde professionnel, certains postes liés à la défense, à l’armée ou aux informations sensibles restent difficilement accessibles aux personnes possédant plusieurs nationalités. Certains États considèrent que la double nationalité peut créer un conflit de loyauté. C'est le cas de la Chine, les secteurs sensibles de défense et de l’armée de l'État sont très fermés aux personnes ayant une autre nationalité, d’autant que la Chine ne reconnaît pas la double citoyenneté.

 

 

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Quels pays refusent la double nationalité ?

La réponse est oui, avec plusieurs crises politiques, de nombreux pays limitent le passage à la double nationalité. Plusieurs pays européens ont durci leurs critères. En Italie, depuis mars 2026, le gouvernement de Giorgia Meloni a limité la binationalité au droit du sang, en plus de frais de dossier atteignant 600€. Au Portugal, il faudra désormais passer des tests de culture et d'histoire portugaise et séjourner au moins 10 ans sur le territoire portugais pour les étrangers. Un décret qui a été renforcé en juin 2025. L’Autriche, les Pays Bas et l’Estonie ont interdit la double citoyenneté à leurs ressortissants. Cette tendance impacte également le reste du monde. Aux États-Unis, le Sénateur républicain Bernie Moreno souhaite que tous les binationaux renoncent à leur citoyenneté étrangère sous peine de perdre leur statut américain. Le projet de loi Exclusive Citizenship Act a peu de chance de voir le jour, mais a tout de même été déposé au Sénat. Plusieurs pays comme le Japon, le Qatar, l’Inde, les Pays-Bas, la République démocratique du Congo ou encore Cuba refusent la double nationalité à leurs ressortissants. 

 

diplomatie

 

Et puis, lorsqu’il est possible d’obtenir une double nationalité, il y a la procédure elle-même. Obtenir un deuxième passeport peut demander des années de démarches, des frais importants et beaucoup de patience. En Suisse, il faut attendre 10 ans d’installation, une excellente intégration, un permis C et des frais de demande allant jusqu’à CHF 1360 (soit 1.483€ pour les plus de 25 ans) pour l’obtenir. Que ce soit par la naturalisation, le mariage, la filiation : les conditions varient selon les pays, et elles ont tendance à se durcir.  

En France, Mayotte est devenue l’un des exemples les plus sensibles de cette évolution. En mai 2026,  une nouvelle réforme est entrée en vigueur. Elle durcit le droit du sol dans le département. Un enfant né à Mayotte de parents étrangers ne peut obtenir la nationalité française que si ses deux parents résident de manière régulière sur le territoire depuis au moins un an au moment de la naissance. Sur place, cette décision s’explique par une réalité : Mayotte fait face depuis des années à une forte pression migratoire, avec des arrivées importantes, depuis les Comores. Cela impacte les écoles, les hôpitaux, le logement, et plus largement sur les services publics. Pour ses opposants, elle crée surtout un sentiment de traitement à part, comme si Mayotte n’était pas tout à fait soumise aux mêmes principes que le reste du territoire français. Et si, demain, la nationalité n’était plus seulement un droit, mais un choix encadré par les États ?


 

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