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GUILLAUME MUSSO - "Lorsque je voyage à l’étranger, je ressens l’admiration de la tradition littéraire de la France".

Par Lepetitjournal.com International | Publié le 27/04/2015 à 19:01 | Mis à jour le 24/01/2019 à 15:21
Guillaume Musso

Au 57ème étage de la Tour Montparnasse, dans un bureau de son éditeur XO Editions dominant majestueusement Paris, Guillaume Musso, 40 ans, nous accueille. Un café, un verre d'eau et voilà l'ancien professeur d'économie (pendant dix ans) prêt à se livrer, longuement. Sur son 13ème roman, L'Instant Présent, évidemment, un excellent thriller temporel dans lequel un homme et une femme tentent de s'aimer malgré le destin incroyablement compliqué que la vie leur a réservé. Mais aussi sur sa manière de concevoir un livre, son statut d'auteur français le plus lu dans le monde, sa passion pour New York. Extraits. 


lepetitjournal.com : Il est franchement très compliqué de parler de votre livre sans dévoiler quelques secrets qui en font le sel. Avez-vous conscience que l'on ne peut rien dire sur votre roman ?
Guillaume Musso : Je vous avoue que je lutte depuis plusieurs semaines dans cette promo ! (rires) Je n'y pensais pas avant d'écrire même si je savais que le roman serait complexe. Le précédent, Central Park, fut très facile à vendre : un homme et une femme se réveillent à 8h du matin dans Central Park, menottés l'un à l'autre. Elle faisait la fête à Paris sur les Champs-Élysées la veille, lui donnait un concert à Dublin. Ils ne savent pas ce qu'ils font là. Ici, je sais que c'est beaucoup plus compliqué. Mais je ne considère pas cela comme un frein à la lecture. Je voulais en dire le moins possible, la surprise devait être totale. Et puis, finalement, je me suis rendu compte que beaucoup de lecteurs achetant le livre veulent en savoir le moins possible. Ils ne désirent même pas lire la 4ème de couverture !

Lorsque vous commencez votre roman, vous ne connaissez déjà cette fin très surprenante ?
Il y a toujours une maturation dans mes ouvrages. Il faut une bonne histoire et être bien dans votre vie pour en tirer la quintessence. J'avais cette histoire dans mes tiroirs depuis trois ans. J'ai résidé dans un phare à Cap Cod (dans l'état du Massachusetts, aux Etats-Unis, ndlr), celui décrit dans le roman : en bois, 12m2, battu par les vents, cerné par les eaux. Les jours de beaux temps, c'était idyllique, la nuit, ça devenait un truc à la Stephen King, un peu macabre. Ma femme, qui me connaît bien, m'a dit : « Ah, ce phare va se retrouver dans un de tes romans ! ». J'ai eu en effet très vite l'idée de ce jeune mec qui hérite d'un phare et fait une découverte. Je ne savais pas alors quelle découverte, donc encore moins la fin qui en découlerait. Un ou deux ans après, lorsque je me lance dans l'écriture, qui est une mécanique précise, je savais. Car il est nécessaire que les correspondances soient parfaites pour ce que l'histoire soit crédible. Mais attention, savoir où on va n'altère pas le côté créatif. Je ne savais pas comment les personnages allaient évoluer, certains étaient en retrait avant de revenir sur le devant de la scène. Comme le grand-père. Il ne devait même pas être là et devient, pour moi, la personne la plus attachante du livre.

Au coeur du roman, vous racontez comment un écrivain réalise ses oeuvres, mentionnant le fait qu'il faut en général mettre une partie de soi dedans. Qu'y-a-t-il de vous dans L'Instant Présent ?
C'est mon roman le plus personnel, sans être pour autant autobiographique. Je n'ai pas vécu ce qu'il se passe, et cela ne traduit pas mes rapports avec mes parents, ma femme, ma famille. C'est personnel car j'aborde des thèmes, comme la paternité, ou la façon de faire le tri des valeurs que l'on hérite. Ma première scène est assez dure?

(On le coupe) Elle est horrible même !
Oui, c'est vrai. Le père dit au héros, tout jeune, qu'il ne peut avoir confiance en personne. Que doit-il penser de cela? ? Je venais d'être père, donc je me posais plein de questions. Avoir un enfant rend fort, cela vous pose, vous devenez moins égoïste. Mais vous devenez également plus vulnérable, comme ce qui est dit dans Le Parrain : « s'il veut te faire mal, ils frapperont ceux que tu aimes. » J'étais structuré, mais encore friable finalement.

                     « Aucun auteur français ne se vend bien aux Etats-Unis »

Une des parties personnelles de L'Instant Présent, c'est New York. Vous ne pouvez décidément pas vous passer de cette ville dans vos livres ?  
J'étais là-bas à Noël 2012, et je passais par Times Square, un endroit que je n'aime pas vraiment. Je disais à ma femme que la première fois que j'étais venu ici, c'était il y a 20 ans, la ville était dangereuse, un vrai coupe-gorge avec des drogués partout à Times Square, des cinémas porno? Depuis lors, je m'y suis rendu à intervalles réguliers. Le temps passe et je connais bien cette ville. Donc je pouvais raconter un livre qui se déroule sur 20 ans à New York, ce qui est le cas ici. Je sortais pourtant juste du livre Central Park, mais j'avais encore envie de cette ville.

En quoi vous fascine-t-elle ?
New York ne me déçoit jamais. Chaque fois que je suis en manque d'énergies nouvelles, j'y vais et il se passe un truc. Il y a un voltage particulier. Je vis à Paris, j'habite en France et je l'adore, mais j'ai du mal à encrer une histoire ici. Dans certains romans, je l'ai fait, mais avec la vision de touristes, comme dans Sept ans après. Pour moi, New York est la distance parfaite d'une ville que je connais et qui n'est pas la ville du quotidien. Cette ville est un miracle, avec toutes ces ethnies qui vivent ensemble en bonne intelligence. Tout peut arriver, New York n'est jamais  déceptive. Comme Venise, c'est toujours mieux que ce que l'on voit dans les reportages.

photo © Emanuele Scorcelletti

Y-a-t-il d'autres endroits dans le monde où vous vous sentez aussi bien ?
Non. J'aime cependant beaucoup les aéroports. J'y ai souvent des idées. Je n'y suis pas vraiment bien, mais il se passe un truc. J'aime le côté no man's land, la présence du verre, la variété des nationalités. Les gens s'en vont, reviennent, se retrouvent, se quittent. Et il y a également toujours ce danger qui plane car, même si le moyen de transport le plus sûr, un avion qui vole reste un miracle.

Dans quels pays vos livres ont-il le plus de succès ?
Cela marche fort en Corée du Sud. C'est un pays incroyable avec des lecteurs jeunes, de 14 à 25 ans. Car après, ils travaillent 70h par semaine et ne disposent que d'une semaine de congés. Ils sont vraiment fans. C'est d'ailleurs le seul pays au monde où l'auteur peut avoir l'aura d'une star de cinéma ou d'un joueur de football. Je fais quelques conférences dans universités là-bas. À Taïwan, j'ai toujours vendu beaucoup de livres par rapport à la taille du pays. Lorsque j'y suis allé, j'ai compris pourquoi : 90% des gens sont bouddhistes et ils réinterprètent mes romans à l'aune de leurs concepts religieux, que je connaissais mais que je n'avais pas en tête au moment de l'écriture. En Allemagne, ça fonctionne bien aussi.
Je me rends compte que les mots circulent et provoquent des émotions là où je n'irais jamais. Cela me fait penser à une phrase de Paul Auster : « le livre est le seul lieu au monde où deux étrangers peuvent se rencontrer de façon intime. »

Le succès est-il également au rendez-vous aux Etats-Unis ?
Absolument pas ! Aucun auteur français ne se vend bien là-bas et ne figure dans les listes de ventes du NY Times. La psychologie de mes personnages n'est pas du tout américaine. Si mes romans se passent à New York ou San Francisco, ce ne sont pas des villes vraiment américaines. Et je ne suis pas émerveillé du tout par les Etats-Unis.

Vous êtes traduit dans près de 40 pays, plus que n'importe quel autre auteur français. C'est assez incroyable, non ?
J'y pense le moins possible car sinon je n'écris plus ! Les best-sellers sont lus par tout le monde et partout. Je ne peux pas me dire que je vais écrire une histoire pour tous ces gens. J'écris juste l'histoire que j'aimerais lire en tant que lecteur. Si je mets un cahier des charges en place, je vais me planter et ne prendre aucun plaisir. J'essaie de faire comme si c'était le premier roman, sans savoir si je vais être publié ou pas.


                       « Je suis plus proche d'un showrunner que d'un aspirant à la comédie française. »


Avez-vous eu du mal à être publié ?
Jamais. Tous mes romans ont été acceptés par les maisons d'édition. Je suis d'autant plus fier que je ne connaissais personne dans ce milieu. J'envoyais mes petits romans par la Poste. Avant de publier mon premier succès chez XO, j'ai eu trois romans acceptés par des personnes différentes. Un a vu le jour et deux autres sont restés dans les cartons finalement.

Vous pourriez les ressortir, non ? Le succès serait assuré !
Non, j'ai horreur de ce genre de procédé. En revanche, j'ai publié un roman chez Anne Carrière, qui s'appelait Skidamarink, un très mauvais titre. Il a eu de bonnes critiques mais il ne s'est vendu qu'à 3000 exemplaires. J'ai racheté les droits et je me verrai bien le retravailler. Le pitch était le suivant : La Joconde est volée au Louvre, et tronçonnée en quatre parties. Quatre personnes qui ne se connaissent pas - un professeur de génétique russe, une femme d'affaires américaine, un prêtre italien et un avocat français - reçoivent un morceau du tableau sans savoir pourquoi. Ils vont commencer à enquêter chacun de leur côté pour comprendre. Je l'ai écrit en 2000, le monde a changé, je dois le retravailler. Mais chaque année je suis pris par l'excitation de la nouveauté, et je repousse.

Concernant votre succès, j'ai envie de vous comparer à Jean-Jacques Goldman : toujours ou presque le même style (thriller romantico-fantastique), des flashback, une écriture simple et un succès à chaque livre. Qu'en pensez-vous ?
C'est flatteur car j'adore Goldman ! Après, c'est bien plus compliqué que cela. Chaque artiste a des invariants, des thèmes obsédants. Il faut faire attention à ne pas systématiser cela, à ne pas laisser penser qu'il y a une recette du succès. D'autant que les gens sont de plus en familiers avec les règles de la fiction. Ils en  consomment beaucoup, par le biais des séries TV par exemple. Il faut déjouer cela, surprendre, prendre des risques avec des personnages tout en nuance. Des thèmes reviennent mais je m'en méfie et je monte le curseur chaque année. Les gens qui m'ont déjà lu voient et verront que ce n'est pas cousu de fil blanc et conforme à ce que j'ai fait avant. J'ai essayé de surprendre à la fin.

Les critiques de L'instant Présent sont bonnes, ce qui n'a pas été toujours le cas pour les autres romans. Certains pointant du doigt la pauvreté de vos intrigues et indigence de l'écriture? Que vous inspirent de genre de propos ?
Je ne suis pas d'accord sur les intrigues, elles sont assez denses. Quant à l'« indigence » de l'écriture? J'écris toujours de façon fluide, c'est assumé. Je pourrais faire plus complexe mais mes romans sont faits pour être lus rapidement, dans l'émotion et l'action de ce que vivent les protagonistes du livre. Ce n'est pas simple d'être fluide. Je trouve tout de même que le regard de la critique a bien changé depuis que mes livres ont pris un tournant plus polar, il y a trois quatre ans. Je suis encore jeune, j'affine mon savoir-faire. Une bonne critique vous rend heureux trois minutes, une mauvaise vous contrarie le même laps de temps. Mais cela ne change pas votre vie. Je suis traduit dans 40 pays, chaque semaine j'ai une revue de presse avec des articles de tous horizons. Je suis habitué. Tant que la critique est constructive, ça me va. Lorsque que j'avais 14-15 ans, je rêvais d'être un raconteur d'histoires plutôt que d'avoir un prix littéraire. Je suis plus proche d'un showrunner que d'un aspirant à la comédie française.

Que pensez-vous de l'avenir du livre, par rapport au numérique ?
J'aime l'objet livre, je fais d'ailleurs attention à faire des beaux exemplaires avec de jolis rabats, un papier de qualité. Je suis persuadé que le livre va subsister. En France, le numérique ne prend pas tellement. On en parle depuis des années partout, mais les gens restent attachés au livre. La France est un pays particulier, on a un réseau de librairie qui continue d'être dense, un prix unique que nous envie nombre de pays. C'est une richesse incomparable. Allez à Miami et essayez de trouver un livre? Lorsque je voyage à l'étranger, je ressens l'admiration de la tradition littéraire de la France. Je pense que les choses vont coexister.

Que peut-on dire aujourd'hui de votre prochain roman, le 14ème ?
J'ai toujours une dizaine d'histoires qui trottent dans ma tête. Aujourd'hui, deux se détachent, sur des thèmes différents. Un dont le synopsis est fait, l'autre en construction. Je sais que j'ai environ neuf mois d'écriture derrière. Même si ça peut être plus court. Contrairement à ce que l'on pense, j'ai besoin de temps pour écrire, je suis lent. J'écris tous les jours. Là, je termine un mois de promo que j'ai pris beaucoup de plaisir à faire, même si je refuse ¾ des interviews demandées. Je vais ensuite partir en vacances pendant quatre ou cinq semaines. Et je m'y remettrai.

Jérémy Patrelle (www.lepetitjournal.com) mardi 28 avril 2015

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