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Chinda Peou : « Sans le français, je serais une personne différente »

Aujourd’hui, responsable administrative et financière à l’Agence française de développement au Cambodge, Chinda Peou n’a pas grandi dans une famille francophone. À l’école, elle avait étudié le chinois et l’anglais et a ensuite découvert le français, en 1996, à la faculté de droit de Phnom Penh. Depuis, le français a façonné sa carrière, l’a conduite à Lyon, Dijon et Clermont-Ferrand, d’un cabinet d’expertise comptable en France aux Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, à la BRED et chez France Volontaires. Elle raconte un parcours marqué par la curiosité, les rencontres et l’envie de contribuer au développement de son pays

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Écrit par Raphaël FERRY
Publié le 8 août 2026

Chinda Peou travaille depuis deux ans à l’Agence française de développement (AFD). Elle assure la gestion budgétaire et administrative du personnel. « Au sein d’une agence à taille humaine, j’apporte un soutien transversal à l’équipe et accompagne notamment mes collègues du pôle administratif », confie-t-elle.

Le déclic d'un enseignant

Rien ne destinait pourtant Chinda Peou à devenir francophone. Elle n’est pas issue d’une famille parlant français. « Je n’avais pas pensé à apprendre le français jusqu’au moment où j’ai intégré la faculté de droit », raconte-t-elle. À cette époque, elle avait appris l’anglais et le chinois. Ses premiers contacts avec le français ne furent pas bons. « Je n’osais pas parler. Je ne pouvais même pas dire quel était mon nom ou mon prénom », se souvient-elle.

C’est un enseignant dont elle garde un souvenir attendri qui a su trouver le déclic. Chinda ne se rappelle que de son prénom, Vany. Sa méthode reposait largement sur la pratique orale. « Il faisait parler tous les élèves. Il ne se limitait pas à l’apprentissage écrit. Cela nous donnait confiance et nous motivait à participer en classe », explique-t-elle.

En six mois, Chinda parvenait à tenir une conversation. La prononciation resta longtemps difficile, mais la peur de parler avait disparu.

Lyon, Dijon et Clermont-Ferrand : les premières découvertes en France

En 2000, Chinda Peou obtint une bourse du gouvernement français pour poursuivre sa formation en France. Le programme reposait sur une coopération entre l’université Lyon-II et la faculté royale de droit de Phnom Penh.

À cette époque, seuls quelques étudiants cambodgiens bénéficiaient chaque année de ces bourses. Deux ou trois places étaient proposées aux étudiants en droit, ainsi qu’aux étudiants en économie. Chinda Peou fit partie de la cinquième promotion. Les étudiants suivaient une formation française en parallèle du cursus cambodgien. Dans le système français, elle obtint une licence en droit privé, une maîtrise en droit privé, puis un master en droit de l’économie à l’université de Bourgogne, à Dijon. Elle commença ainsi sa première année à Lyon avant de rejoindre Dijon.

À son arrivée en France, elle n’était pas seule. Les étudiants cambodgiens partaient en groupe et s’organisaient pour affronter les premières semaines et bénéficiaient de l’expérience de leurs aînés. Ainsi, le lendemain de leur arrivée, chacun acheta deux choses : un sac de riz et une couverture. « Un étudiant qui était déjà en France depuis quelque temps et qui est aujourd’hui ministre nous a accompagnés pour acheter un sac de riz chacun. Pour les Cambodgiens qui arrivaient en France en 2000, c’étaient les deux choses indispensables », raconte-t-elle.

À Dijon, elle découvrit un phénomène qu’elle n’avait jamais connu. « À Dijon, le matin, il y avait souvent du brouillard et on ne voyait parfois même pas passer le bus », raconte-t-elle.

Ce brouillard lui évoque la féérie des films chinois qu’elle regardait lorsqu’elle était enfant. « Pour nous, les scènes avec les déesses, les dieux et les nuages se déroulaient dans le ciel. Quand j’ai vu le brouillard à Dijon, cela m’a fait penser à ces films », se souvient-elle avec amusement.

Le premier choc n’est pourtant pas lié à la nourriture ni au climat. Ce fut le silence.

« J’étais à Lyon. J’ai ouvert la fenêtre et je n’ai rien entendu. Plus de voitures, plus de motos. Ce calme me donnait une sensation étrange, presque un sentiment de vide. Nous n’étions pas habitués », explique-t-elle. Après son parcours à Lyon et à Dijon, elle rejoignit Clermont-Ferrand pour y suivre un master consacré aux carrières diplomatiques européennes et internationales.

La ville lui permit aussi de découvrir une importante communauté cambodgienne, composée notamment de familles arrivées en France après la guerre et installées dans la région grâce à des dispositifs d’insertion professionnelle. Mais son cursus lui donna également l’occasion de côtoyer des étudiants venus d’Afrique, d’Amérique du Sud, du Japon et d’autres régions du monde.

 

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« À l’époque, tout était nouveau. Il n’y avait pas encore Google Maps, les réseaux sociaux ou les smartphones comme aujourd’hui. Chaque découverte avait une autre dimension », se rappelle-t-elle.

La France : quatre années dans le secteur privé

Après ses études, Chinda Peou resta en France quatre ans. Elle commença par travailler dans un cabinet comptable, où elle préparait et actualisait des dossiers juridiques et sociaux pour des entreprises. Cette première expérience lui permit de découvrir le fonctionnement du secteur privé avant de revenir au Cambodge en 2008. Son retour répondait à une motivation personnelle : participer à un moment historique pour son pays, le procès des anciens responsables khmers rouges.

Phnom Penh : traduire les témoignages du régime khmer rouge

En 2008, Chinda Peou rejoignit les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens. Elle y travailla comme traductrice. Elle traduisit des documents juridiques, des procès-verbaux et des témoignages de victimes ou de témoins. Les documents circulaient principalement du français vers le khmer, mais aussi de l’anglais vers le khmer et vers le français.

« Certains documents étaient rédigés dans trois langues. Nous traduisions aussi vers le français, car il y avait encore peu de personnes capables de lire le khmer et de travailler dans cette direction », explique-t-elle.

Le travail était éprouvant. Les témoignages qu’elle y découvrit étaient parfois plus difficiles encore que les récits entendus dans sa famille.

Née à la fin du régime khmer rouge, Chinda a grandi avec les récits racontés par ses parents. « Ma mère me disait qu’elle n’avait rien à manger et qu’elle devait manger des feuilles de manguier. Pour nous, même si nous sommes nés après, c’était comme si nous avions vécu cette période avec nos familles », raconte-t-elle.

La traduction ne consiste donc pas seulement à transposer des mots. Elle oblige aussi à écouter des récits douloureux et à les restituer avec la plus grande rigueur.

France Volontaires : ouvrir un bureau au Cambodge

En 2009, Chinda quitta les Chambres extraordinaires pour rejoindre France Volontaires. L’organisation souhaitait alors développer ses activités en Asie et ouvrir un bureau au Cambodge. Elle devint la première Représentante nationale de France Volontaires dans le pays. Sa mission consistait à préparer l’ouverture du bureau, obtenir les autorisations nécessaires, développer les activités et établir des partenariats.

« Nous sommes arrivés sans vraiment connaître les acteurs ni savoir par quel bout commencer », raconte-t-elle.

Elle y travailla notamment avec Christophe Ressiguier. Ensemble, ils rencontrèrent des organisations non gouvernementales, des volontaires, des stagiaires et différents acteurs du développement. « Nous avons organisé beaucoup de réunions et d’ateliers de réflexion pour comprendre les besoins et voir comment nous pouvions nous inscrire dans l’écosystème local », explique-t-elle.

L’agrément fut obtenu en 2010. Le bureau se constitua ensuite progressivement.

« Nous avons réussi à rassembler beaucoup d’acteurs : des organisations non gouvernementales, des volontaires, des stagiaires et des partenaires. C’était une période importante pour nous », se souvient Chinda.

Elle resta près de cinq ans au sein de France Volontaires. C’est aussi dans cette organisation qu’elle rencontra son futur mari, un Français, en 2012. Cependant, ils vécurent pendant quelques années à distance. Elle finit par le rejoindre en France, à Vitry-sur-Seine, dans la région parisienne. Mais elle garda pourtant un lien fort avec le Cambodge.

« J’ai toujours gardé mon cœur ici », dit-elle.

En 2021, le couple revint au Cambodge pour une opportunité professionnelle. Le départ fut rapide : la décision fut prise en juin et ils arrivèrent au début du mois d’août.

Une manière de travailler influencée par la culture française

Avec le recul, Chinda estime que ses études et ses expériences en France ont profondément influencé sa manière de travailler. Elle évoque notamment l’importance accordée à la solidarité, à la structuration des organisations et à la séparation des responsabilités.

« Au Cambodge, dans certaines structures, le fonctionnement repose principalement sur les relations familiales ou amicales. Il peut alors être difficile de mettre en place une organisation plus structurée, surtout lorsque les décisions appartiennent à une seule personne », analyse-t-elle.

Elle ne considère pas pour autant que ce modèle soit nécessairement mauvais. « Cela peut fonctionner. Mais ce n’est pas la même manière de travailler », ajoute-t-elle.

Cette différence explique aussi pourquoi certains de ses proches la décrivent comme « très française ». Chinda sourit lorsqu’elle évoque cette expression. Selon elle, cette remarque renvoie surtout à une manière de réfléchir qui accorde une place importante aux conséquences sociales d’une décision.

Lorsqu’elle discute avec des amis souhaitant créer une activité commerciale, elle ne pense pas uniquement aux bénéfices. « Je demande quels seront les effets du projet. Si l’on vend de la nourriture frite, par exemple, je me demande toujours ce que cela apporte sur le plan de la santé. Mes amis me disent que je ne peux pas faire de commerce parce que je suis trop sociale, trop attachée à ces questions », raconte-t-elle.

Pour Chinda Peou, cette attitude est liée à l’idée de solidarité qu’elle a découverte dans son parcours francophone. « Au Cambodge, la solidarité existe beaucoup au niveau familial et amical. Elle est plus difficile à élargir à l’échelle de la société », estime-t-elle.

La place du français au Cambodge

Chinda Peou observe une évolution de l’apprentissage du français dans le Royaume. Dans sa génération, de nombreux étudiants en droit suivaient des cours de français et envisageaient une formation en France.

Aujourd’hui, les jeunes apprennent davantage l’anglais. Certains peuvent toutefois poursuivre leurs études en France sans maîtriser le français, car plusieurs universités proposent des formations en anglais. L’augmentation du niveau de vie permet aussi à davantage de familles cambodgiennes de financer des études à l’étranger. « Le français reste présent, mais il est désormais en concurrence avec l’anglais », constate-t-elle.

Elle regrette également le manque d’occasions de pratiquer la langue au Cambodge. Certains étudiants possèdent un bon niveau écrit, mais perdent rapidement leurs capacités orales faute d’utilisation régulière. La valeur professionnelle du français varie aussi selon les organisations. « Certaines entreprises valorisent vraiment cette compétence. D’autres ne lui accordent pas forcément une place particulière, même lorsqu’elles sont liées à la France », explique-t-elle.

Elle cite cependant plusieurs parcours de Cambodgiens pour qui le français a ouvert des portes professionnelles. « La langue française peut permettre d’accéder à certaines opportunités. Mais cela dépend beaucoup du secteur et de l’organisation », ajoute-t-elle.

Pour elle, le français reste une langue de culture et de formation.

« Tout le monde parle anglais, et cette langue donne accès à une offre culturelle très large. Mais les ressources francophones sont également riches. Lorsque l’on maîtrise les deux langues, on peut avoir une vision plus large et plus ouverte », estime-t-elle.

Une langue qui a changé son parcours

Chinda Peou ne se définit pas comme une spécialiste de littérature française. Son rapport à la langue s’est construit par le droit, l’université et le travail. C’est justement cette dimension technique qui l’a attirée. « En droit, la langue française est extrêmement précise. Un seul mot peut contenir toute une notion juridique », explique-t-elle.

L’étude parallèle du droit cambodgien et du droit français lui a permis de comparer les logiques juridiques et de mieux comprendre les fondements de chaque système. « Le français m’a permis d’ouvrir ma manière de penser. Si je ne l’avais pas appris, je serais probablement une personne complètement différente », estime-t-elle.

 


Le Cambodge accueille cette année le 26e Sommet de la Francophonie. Le Cambodge est-il pour autant un pays francophone ? La question reste posée et mérite un long développement.

Au Petit Journal, nous sommes allés à la rencontre de ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie au quotidien. Ils sont issus de tous les milieux et leur histoire est, à chaque fois, singulière. Qu’ils exercent dans l’enseignement, les sciences, les arts ou au sein du gouvernement, leurs profils sont multiples, mais toujours passionnants.

Retrouvez les témoignages déjà publiés de en suivant ce lien :

Ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie

 

bonnes lectures...

 

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