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Marina Pok : « Le français fait partie de mon équilibre »

Figure engagée de l’art contemporain au Cambodge, directrice artistique de la Fondation Anicca, Marina Pok évolue depuis plus de trente ans entre diplomatie, culture et création. Mais derrière ce parcours institutionnel se dessine une trajectoire plus intime : celle d’une femme façonnée par deux langues, deux héritages, deux patries. À l’approche du Sommet de la Francophonie que le Cambodge accueillera en 2026, elle revient sur son histoire personnelle et sur la place du français dans sa vie.

Marina Pok : « Le français fait partie de mon équilibre »Marina Pok : « Le français fait partie de mon équilibre »
photo fournie ,Studio Leang Seckon , Mars 2026

Le Cambodge mérite de recevoir le Sommet

Marina Pok commence par replacer la francophonie dans une histoire longue. Elle se projette en fin d’année, où le Cambodge doit accueillir le Sommet de la Francophonie — un horizon qui, selon elle, traverse les institutions depuis les années 1990.

« Dès 1994-1995, nous avions ce désir d’accueillir le Sommet de la Francophonie. “Nous”, c’est-à-dire le gouvernement. »

À l’époque, Marina Pok est secrétaire d’État au ministère cambodgien des Affaires étrangères. Elle décrit une période où, dans les cercles diplomatiques, le français était une langue de travail naturelle, portée par le contexte de l’après-guerre et par les accords de paix signés à Paris.

« Dans les années 90, le français avait une place très importante, en tout cas au niveau de la diplomatie. (…) Avec les forces des Nations Unies, nous arrivions encore à travailler en français avec nos interlocuteurs. »

Si le Sommet n’a pas eu lieu au Cambodge, elle l’explique sans détour : le pays, alors en reconstruction, ne disposait pas des infrastructures nécessaires. C’est un très grand regret, car le Roi Père (Norodom Sihanouk) fut l’un des quatre pères fondateurs de la Francophonie aux côtés de Léopold Sédar Senghor, Habib Bourguiba et Hamani Diori.

« Hélas, nous n’étions pas prêts. »

Aujourd’hui, elle estime que la donne a changé et que Phnom Penh a mûri pour accueillir un événement de cette ampleur.

Partir en 1975

Marina Pok quitta Phnom Penh en 1975, trois jours avant l’arrivée des Khmers rouges.

« Nous avons eu beaucoup de chance. Maman travaillait dans une société française et son directeur lui a dit qu’il fallait partir. Nous avons pu être inscrits sur la liste pour être évacués par l’ambassade de France. »

Élève au petit lycée Descartes, elle grandit ensuite en France.

Dans son récit, la francophonie n’est pas qu’une question de langue : elle s’inscrit dans une vie familiale déjà traversée par des circulations culturelles.

« Nous avons vécu avec les deux cultures : maman est catholique (…) et papa est bouddhiste. (…) Nous avons toujours navigué entre cette double culture. »

En France, elle vécut l’intégration comme une nécessité, parfois au prix d’un éloignement de la « racine cambodgienne ». Et elle formule une idée qui revient souvent chez les exilés : le Cambodge comme patrie d’origine, la France comme « l’autre patrie ».

« Il y a le Cambodge, et puis il y a l’autre patrie qui est la France. Le français, c’est la langue maternelle. Et le khmer, c’est la langue paternelle », car mon père de Kompong Chnang nous transmet les histoires familiales. Il fréquentait le lycée Sisowath. Maman était au lycée Descartes et faisait partie de l’équipe de volleyball avec la Reine Mère.

Une langue qui structure

En France, elle étudia les relations internationales et les langues orientales (le japonais). Elle découvrit la littérature, le cinéma, les cafés… pendant sa vie d’étudiante parisienne.

« La langue française m’a donné une structure dans le raisonnement, un bagage intellectuel. »

Elle se souvient de son baccalauréat de français et de son choix d’auteur. « J’avais choisi Boris Vian. J’y ressentais une telle forme de liberté. »

Pour elle, le français n’est pas seulement un outil professionnel. C’est une manière de penser et d’ordonner le monde.

Revenir au pays

À la fin des années 1980, alors qu’elle travaillait à Londres, l’annonce des premiers pourparlers de paix la pousse à revenir vers le Cambodge. Elle rejoignit la frontière thaïlandaise pour travailler dans les camps de réfugiés.

« C’était une lueur d’espoir. Nous nous disions que la guerre allait peut-être s’arrêter. »

Dans les années 1990, elle occupa des fonctions au sein du gouvernement cambodgien. Le français était alors très présent dans les échanges diplomatiques.

L’art comme diplomatie

Son engagement dans l’art contemporain s’inscrit dans la continuité de ce parcours.

« Quand nous faisons de la diplomatie, nous mettons en avant les intérêts de notre pays. La culture est une forme de diplomatie d’influence. »

En 2017, elle ouvrit une galerie à Siem Reap. Elle exposa une génération d’artistes qui proposent une expression contemporaine tout en restant ancrée dans l’histoire et les symboles du pays.

« Nous percevons toujours nos références culturelles, mais avec une expression très moderne. »

Le français dans la scène artistique

Dans le milieu artistique cambodgien, le français n’est pas la langue dominante. Pourtant, il demeure présent dans les parcours, les formations, les réseaux.

« Ce n’est pas forcément la langue qui structure le milieu artistique. Mais il existe une communauté d’idées, une certaine manière de voir le monde. »

Beaucoup d’artistes ont étudié en France ou bénéficié de programmes francophones. Le lien reste vivant, même s’il est parfois discret.

Quel avenir pour le français ?

Marina Pok reconnaît la montée en puissance de l’anglais et du chinois. Le français est davantage présent au sein de certaines générations.

Pour autant, elle refuse une approche purement utilitariste.

« Je ne vois pas la langue française seulement comme une utilité. »

 

Marina Pok : « Le français fait partie de mon équilibre »

Zeus, musée des arts & métiers , Paris . Jan 2026

Selon elle, l’avenir du français ne repose pas sur la quantité de locuteurs, mais sur la qualité des secteurs où il demeure influent : les sciences, la médecine, la culture, la formation artistique et le droit. « Ce n’est pas une question de quantité. C’est une question de secteurs stratégiques où nous retrouvons le savoir-faire à la française. »

Elle évoque enfin la mémoire des familles au Cambodge, souvent discrète mais persistante. « Beaucoup de jeunes Cambodgiens ont un oncle ou une tante qui parlent français. Il existe toujours ce lien dont ils sont très fiers. »

Pour Marina Pok, c’est peut-être là que se joue l’essentiel : dans ces filiations invisibles, dans ces récits transmis autour d’une table, dans ces prénoms hérités d’une rencontre avec la France, parfois au détour d’une vie passée dans les plantations d’hévéa, d’une maîtresse d’école ou d’une mission scientifique (l’EFEO, l’Institut Pasteur, les ONG soutenues par des parrains et marraines en France).

La francophonie, selon elle, n’est pas seulement une affaire d’institutions ou de sommets internationaux. Elle se tisse dans les trajectoires individuelles, dans les parcours d’artistes, au sein des coopérations universitaires, au sein des passerelles culturelles et très abondamment dans les archives d’outre-mer.

« Il y a des histoires extraordinaires dans ce lien avec la France. À nous de les faire revivre. »

Et à l’heure où le Cambodge s’apprête à accueillir le Sommet, Marina Pok y voit moins un événement protocolaire qu’une occasion de réflexion collective : revisiter cette histoire partagée, mesurer ce qu’elle a produit et imaginer ce que le français peut encore apporter — non comme une nostalgie, mais comme une ressource culturelle, intellectuelle et créative pour les générations à venir.

Elle prépare la première édition du Salon d’art contemporain qui s’inscrit dans le prolongement du Sommet de la Francophonie et qui se tiendra dans le magnifique bâtiment art déco du Conseil pour le Développement du Cambodge (CDC), à l’ombre du Wat Phnom.

 


Le Cambodge accueille cette année le 26e Sommet de la Francophonie. Le Cambodge est-il pour autant un pays francophone ? La question reste posée et mérite un long développement.

Au Petit Journal, nous sommes allés à la rencontre de ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie au quotidien. Ils sont issus de tous les milieux et leur histoire est, à chaque fois, singulière. Qu’ils exercent dans l’enseignement, les sciences, les arts ou au sein du gouvernement, leurs profils sont multiples, mais toujours passionnants.

Retrouvez les témoignages déjà publiés de en suivant ce lien :

Ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie

bonnes lectures...

 

 

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