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Professeur Ky Santi : « Je souhaite que la langue française existe au Cambodge »

À la tête de l’hôpital pédiatrique Kantha Bopha à Phnom Penh, le professeur Ky Santy revient sur son parcours, de son enfance à Battambang à sa formation médicale en France, et raconte le rôle que le français continue de jouer dans sa vie et dans la médecine cambodgienne.

ky santyky santy
photo Ludivine Nicolas
Écrit par Raphaël FERRY
Publié le 13 septembre 2026

Le professeur Ky Santy dirige l’hôpital pédiatrique Kantha Bopha à Phnom Penh. Placé sous la tutelle du ministère cambodgien de la Santé, l’établissement accueille des enfants venus de tout le pays et leur offre des soins gratuits.

Le réseau Kantha Bopha comprend plusieurs établissements à Phnom Penh ainsi que l’hôpital Jayavarman VII, situé à Siem Reap. Ce dernier dispose également d’un service de maternité. Les hôpitaux Kantha Bopha ont été relancés à Phnom Penh en 1992 par le pédiatre suisse Beat Richner et le docteur Peter Studer. Le site de Siem Reap a ensuite été développé à la fin des années 1999.

Les deux sites prennent en charge un nombre très important de patients chaque année. Selon le professeur Ky Santy, les consultations externes représentent environ un million de prises en charge annuelles. Les hospitalisations atteignent, pour leur part, environ 200 000 admissions.

Une prise en charge gratuite pour les enfants du Cambodge

Kantha Bopha soigne des enfants atteints de nombreuses pathologies pédiatriques. Les équipes prennent notamment en charge les maladies infectieuses, les malformations congénitales, les traumatismes et les accidents domestiques.

« Nous traitons toutes les grandes catégories de maladies pédiatriques. Les infections représentent la majorité des pathologies que nous rencontrons au Cambodge. »

Depuis quelques années, l’hôpital a également développé la prise en charge de l’oncologie pédiatrique, grâce à une coopération médicale et technique avec des partenaires étrangers et l’hôpital universitaire des enfants de Zurich, en Suisse.

« Nous sommes capables de prendre en charge la plupart des pathologies. Cependant, nous ne disposons pas de toutes les possibilités techniques. La radiothérapie constitue notamment une limite. Nous travaillons donc avec l’hôpital Calmette et, dans certains cas, avec des établissements français. »

En principe, Kantha Bopha accueille les enfants âgés d’un jour à quinze ans. Toutefois, les équipes peuvent accepter des patients plus âgés, notamment lorsqu’ils sont particulièrement vulnérables ou lorsque leur situation familiale le justifie.

« Quinze ans est la limite théorique, mais ce n’est pas une règle appliquée de manière rigide. Nous pouvons parfois accepter des adolescents de seize ou dix-sept ans, surtout lorsqu’ils sont pauvres ou atteints d’une maladie grave. »

La gratuité constitue l’un des fondements du fonctionnement de Kantha Bopha.

« Tous les soins sont gratuits. Cela concerne les consultations, les traitements, les hospitalisations et les opérations, qu’elles soient petites ou importantes. Les frais sont pris en charge par l’hôpital. L’objectif est de permettre à tous les enfants du Cambodge d’accéder à des soins de qualité. »

Le fonctionnement des deux sites représente environ 45 millions de dollars par an. Le réseau emploie plus de 300 médecins et, au total, 2 600 personnels médicaux et paramédicaux, dont une grande partie est spécialisée en pédiatrie.

De Battambang à Phnom Penh, une enfance marquée par la guerre

Le professeur Ky Santy est né à Battambang en 1966. Ses deux parents étaient enseignants.

« Je suis né au cœur de Battambang. Mon père était instituteur et ma mère institutrice. Elle enseignait dans les écoles secondaires de la province. Mon père est décédé en 1973. »

Dans son enfance, le professeur Ky Santy a découvert le français à travers les anciennes méthodes d’apprentissage utilisées dans les écoles cambodgiennes. La répétition et la récitation occupaient une place centrale.

Il se souvient notamment de phrases simples utilisées pour apprendre la lecture et la prononciation, comme « Papa fume la pipe » ou « Bona va à l’école ».

« Pour apprendre, il fallait réciter les syllabes et retenir les phrases. On répétait les mêmes mots jusqu’à les connaître par cœur. Cette méthode permettait de mémoriser le vocabulaire et la structure des phrases. »

Au moment de la prise de pouvoir des Khmers rouges, Ky Santy interrompit sa scolarité pendant plusieurs années. Après la libération de 1979, sa mère a emmené ses cinq enfants dans la région d’origine de leur père, dans une zone rurale — le district de Phnom Skok, situé à proximité de la frontière séparant les provinces de Battambang et de Siem Reap.

Troisième enfant de la famille, Ky Santy a dû reprendre sa scolarité avec un retard de plusieurs années.

« J’avais presque complètement oublié le français et j’avais deux ans de retard scolaire. À cette époque, beaucoup d’enfants avaient été éloignés de l’école. Pour pouvoir reprendre leurs études, certains mentaient sur leur âge. Je me suis donc rajeuni de deux ans sur le papier afin de pouvoir retourner à l’école. »

Il a repris sa scolarité à partir d’une classe correspondant approximativement au cours élémentaire. Il a ensuite poursuivi ses études secondaires à Battambang en 1985.

L’apprentissage du français par la récitation au Cambodge

Après 1979, l’enseignement des langues étrangères au Cambodge était principalement tourné vers le russe et le vietnamien. Pour apprendre le français ou l’anglais, les élèves devaient souvent se débrouiller seuls.

Ky Santy a commencé à écouter des émissions radiophoniques en français. Il ne comprenait pas toujours les phrases, mais il s’intéressait à la prononciation et aux sonorités de la langue.

« J’avais une petite radio. J’écoutais des émissions en français sur le chanel de Moscow vers 14 h 00, heure locale, même si je ne comprenais pas tout. J’aimais la prononciation et le vocabulaire. »

Les livres français étaient difficiles à trouver. Il a toutefois réussi à se procurer un dictionnaire, qu’il appelait le Lexique, et a entrepris d’en mémoriser les mots et les explications.

« Je récitais les mots par cœur. Je lisais les explications du dictionnaire et j’essayais de les retenir. C’était une manière personnelle d’apprendre le français. »

La médecine, l’université et le retour du français à Phnom Penh

Après avoir terminé sa scolarité, Ky Santy a réussi le concours d’entrée à la faculté de médecine de Phnom Penh. À cette période, les étudiants disposaient de moyens financiers limités et les bourses gouvernementales restaient très faibles.

À la faculté de médecine, les cours techniques et médicaux étaient principalement dispensés en français. Le jeune étudiant a donc poursuivi son apprentissage de la langue tout en découvrant le vocabulaire scientifique.

« À la faculté de médecine, il fallait apprendre les termes techniques et médicaux en français. Pour moi, cette langue était compliquée, mais elle était aussi très intéressante. Il fallait continuer à apprendre, encore et encore. »

Au cours de sa troisième année de médecine, il a bénéficié de l’enseignement d’un couple français, M. et Mme Godard, venu au Cambodge dans le cadre d’une organisation non gouvernementale. Ils ont contribué à l’enseignement du français à la faculté de médecine.

Les étudiants travaillaient notamment avec des méthodes de conversation et des ouvrages spécialisés. Ky Santy a étudié jusqu’au deuxième niveau de la méthode Archipel.

« M. et Mme Godard nous ont enseigné le français d’une manière dont nous n’avions pas l’habitude. Il ne s’agissait pas seulement de réciter. Nous avons aussi appris à converser et à utiliser la langue dans des situations concrètes. »

Il garde un souvenir particulier de cette période, durant laquelle les étrangers étaient encore peu nombreux à Phnom Penh.

« Lorsqu’un étranger circulait à vélo sur le boulevard Monivong, nous le suivions parfois. Nous voulions lui dire bonjour et pratiquer notre français. C’était une façon simple de nous entraîner. »

Au début des années 1993, l’Alliance française a ouvert ses portes à Phnom Penh. La structure proposait des cours de français à des étudiants, des enseignants et à des fonctionnaires souhaitant approfondir leur maîtrise de la langue. Elle est devenue par la suite l’Institut français du Cambodge.

« J’ai fait partie des premières promotions de l’Alliance française. Des étudiants de mon âge, mais aussi des enseignants plus âgés, venaient suivre les cours pour améliorer leur français. »

Une spécialisation en radiologie pédiatrique à Marseille

Après sa formation médicale au Cambodge, Ky Santy s’est spécialisé en radiologie. Il a ensuite effectué un stage en France afin de se former à la radiologie pédiatrique.

« En 2003, après ma spécialisation, j’ai poursuivi ma formation à Marseille, à l’hôpital de la Timone. Je me suis spécialisé en radiologie diagnostique pédiatrique. »

« Après avoir terminé mes études, j’ai commencé à travailler directement à Kantha Bopha, à Phnom Penh. »

Son parcours l’a progressivement conduit à exercer des responsabilités administratives et médicales jusqu’à sa nomination à la direction de l’hôpital.

Diriger Kantha Bopha au quotidien à Phnom Penh

La fonction de directeur implique de participer à des réunions avec le ministère de la Santé, de suivre les orientations nationales et de prendre part à des conférences médicales et techniques.

« Un hôpital public doit respecter les orientations du ministère de la Santé. Il faut participer aux séminaires, aux réunions et aux conférences. Mais il ne faut jamais oublier l’hôpital lui-même. »

Le directeur intervient dans des situations très diverses : urgences médicales, décisions chirurgicales, suivi des patients, difficultés administratives ou tensions avec certaines familles.

« Je ne reste pas constamment dans mon bureau. Je travaille souvent dans les espaces communs, afin que les équipes puissent venir me parler. Nous devons discuter des cas difficiles, décider s’il faut opérer ou non, organiser le suivi après l’opération et résoudre les problèmes administratifs. »

Le français dans la médecine cambodgienne

Pour le professeur Ky Santy, le français a profondément influencé son parcours personnel et professionnel. Il estime que la langue française lui a ouvert des possibilités qu’il n’aurait peut-être pas eues autrement.

« Le français a fait partie de ma vie. Il m’a accompagné dans mes études, dans ma formation médicale et dans mon travail. Pour moi, il représente aussi une forme de fierté. »

« La langue française reste présente dans les facultés de médecine et de droit. Elle conserve aussi une importance dans certains domaines techniques et scientifiques. »

Cependant, l’anglais gagne du terrain, notamment dans les rapports professionnels et la communication quotidienne des jeunes médecins.

« À l’hôpital, les jeunes rédigent aujourd’hui davantage de rapports en anglais. Avant, ces documents étaient souvent écrits en français. Désormais, les deux langues peuvent être utilisées, selon les situations. »

Le professeur Ky Santy continue néanmoins à privilégier le français pour une partie du vocabulaire médical.

« Pour moi, les termes médicaux en français sont parfois plus faciles à comprendre. Je suis heureux d’avoir appris cette langue et de pouvoir encore l’utiliser. »

Il estime que le français devrait conserver une place dans le système universitaire cambodgien, même si son usage évolue.

« Dans le monde des affaires, le français est peut-être plus difficile à maintenir. Mais dans la médecine, le droit et la recherche, il reste une langue importante. »

Encourager les jeunes Cambodgiens à apprendre le français

Le professeur Ky Santy souhaite que la langue française continue à être enseignée au Cambodge. Il considère que les nouvelles générations disposent aujourd’hui de méthodes d’apprentissage plus accessibles.

« Je souhaite que la langue française existe encore au Cambodge. Le pays entretient une relation ancienne avec la francophonie, et cette histoire doit pouvoir se poursuivre. »

Il invite les jeunes, y compris ceux qui parlent déjà anglais, à découvrir le français.

« J’encourage les jeunes anglophones à apprendre aussi le français. Ceux qui souhaitent élargir leur horizon devraient essayer de comprendre cette langue. »

Selon lui, les réseaux sociaux et les outils numériques peuvent faciliter cet apprentissage. Les jeunes peuvent désormais écouter, regarder et pratiquer le français plus facilement qu’auparavant.

« La manière d’apprendre le français a beaucoup changé. Elle est peut-être plus simple aujourd’hui. Sur les réseaux sociaux et les plateformes vidéo, des jeunes proposent de petits scénarios et des conversations. On commence par parler, alors qu’autrefois il fallait surtout réciter et mémoriser la grammaire. »

Le professeur Ky Santy considère que l’apprentissage du français ne doit pas être présenté comme une contrainte scolaire.

« Il ne faut pas rendre cette langue trop difficile ou trop ennuyeuse pour les jeunes générations. Il faut leur donner envie de la pratiquer. »

À l’approche du sommet de la Francophonie prévu au Cambodge, il voit dans cet événement une source de fierté nationale. Il souhaite que le pays continue à faire vivre ses liens avec les pays francophones.

« Pour un Cambodgien, c’est un honneur de voir la Francophonie organiser un grand rendez-vous au Cambodge. Je suis très heureux et j’espère que cela contribuera à renforcer la place du français dans notre pays. »

Le professeur Ky Santy conclut avec un souhait simple :

« Je souhaite que la langue française continue d’exister au Cambodge. »

 


 

Le Cambodge accueille cette année le 26e Sommet de la Francophonie. Le Cambodge est-il pour autant un pays francophone ? La question reste posée et mérite un long développement.

Au Petit Journal, nous sommes allés à la rencontre de ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie au quotidien. Ils sont issus de tous les milieux et leur histoire est, à chaque fois, singulière. Qu’ils exercent dans l’enseignement, les sciences, les arts ou au sein du gouvernement, leurs profils sont multiples, mais toujours passionnants.

Retrouvez les témoignages déjà publiés de en suivant ce lien :

Ces Cambodgiens qui font vivre la francophonie

 

bonnes lectures…

 

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